L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Haftarat BeShala’h, Dévorah, la force d’un esprit volontaire

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire » (Albert Einstein)

 Le cantique interprété par la juge et prophétesse Dévorah[1] se rapproche de par sa forme et de par son contenu à celui de Moïse et des Hébreux lors du miracle de l’ouverture de la mer des joncs[2]Les deux chants débutent de manière quasiment identique :

א אָז יָשִׁיר-מֹשֶׁה וּבְנֵי יִשְׂרָאֵל אֶת-הַשִּׁירָה הַזֹּאת לַיהוָה וַיֹּאמְרוּ לֵאמֹר אָשִׁירָה לַיהוָה כִּי-גָאֹה גָּאָה סוּס וְרֹכְבוֹ רָמָה בַיָּם. (שמות טו: א)1 Alors Moïse et les enfants d’Israël chantèrent l’hymne suivant à l’Éternel. Ils dirent : « Chantons l’Éternel, il est souverainement grand ; coursier et cavalier, il les a lancés dans la mer. (Exode 15 : 1).
א וַתָּשַׁר דְּבוֹרָה וּבָרָק בֶּן-אֲבִינֹעַם  בַּיּוֹם הַהוּא לֵאמֹר. (שופטים ה: א) 1 Et en ce jour-là Dévora et Barak, fils d’Avinoam, chantèrent ce cantique (Juges 5 : 1).

Puis les deux cantiques s’achèvent également sur la fin tragique des armées ennemies, l’armée égyptienne de Pharaon et l’armée cananéenne de Sissra :

יט כִּי  בָא סוּס פַּרְעֹה בְּרִכְבּוֹ וּבְפָרָשָׁיו בַּיָּם וַיָּשֶׁב יְהוָה עֲלֵהֶם אֶת-מֵי הַיָּם וּבְנֵי יִשְׂרָאֵל הָלְכוּ בַיַּבָּשָׁה בְּתוֹךְ הַיָּם. (שמות טו: יט)19 Car, les chevaux de Pharaon, chars et cavalerie, s’étant avancés dans la mer, l’Éternel avait refoulé les eaux sur eux, tandis que les enfants d’Israël marchaient à pied sec au milieu de la mer. (Exode 15 : 19).
כא נַחַל קִישׁוֹן גְּרָפָם נַחַל קְדוּמִים נַחַל קִישׁוֹן תִּדְרְכִי נַפְשִׁי  עֹז.  כב אָז הָלְמוּ עִקְּבֵי-סוּס מִדַּהֲרוֹת דַּהֲרוֹת אַבִּירָיו. (שופטים ה: כא-כב)21 Le torrent de Kishon les a balayés, l’antique torrent, le torrent de Kishon… Mon âme, élance-toi, impétueuse ! 22 Comme ils résonnaient, les sabots des coursiers, sous la fuite, la fuite rapide de ses vaillants ! (Juges 5 : 21-22).

Toutefois, au-delà des points communs relatifs à la victoire écrasante d’Israël sur les puissances égyptienne et cananéenne, de nombreuses différences distinguent ces deux célèbres cantiques.

Premièrement, il s’avère que Dévorah, afin d’insuffler plus de force à son chant et à sa vocation de juge et de prophétesse, rappelle à maintes reprises l’évènement fondateur du don de la Tora :

ד יְהוָה בְּצֵאתְךָ מִשֵּׂעִיר בְּצַעְדְּךָ מִשְּׂדֵה אֱדוֹם אֶרֶץ רָעָשָׁה גַּם-שָׁמַיִם נָטָפוּ גַּם-עָבִים נָטְפוּ מָיִם. ה הָרִים נָזְלוּ מִפְּנֵי יְהוָה זֶה סִינַי מִפְּנֵי יְהוָה אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל. (שופטים ה: ד-ה)4 Eternel ! Quand tu sortis de Séir, quand tu t’avanças de la région d’Edom, la terre frissonna, les cieux se fondirent, les nuages se fondirent en eau ; 5 Les monts ruisselèrent à la vue du Seigneur, le Sinaï tressaillit à l’aspect du Seigneur d’Israël. (Juges 5 : 4-5).

Secondement, le Cantique de Moïse évoque l’entière et totale passivité des Hébreux face au bras armé de l’Egypte pharaonique détruit par la puissance divine :

ג יְהוָה אִישׁ מִלְחָמָה יְהוָה שְׁמוֹ. ד מַרְכְּבֹת פַּרְעֹה וְחֵילוֹ יָרָה בַיָּם וּמִבְחַר שָׁלִשָׁיו טֻבְּעוּ בְיַם-סוּף. (שמות טו: 3-4)3 L’Éternel est le maître des batailles ; Éternel est son nom ! 4 Les chars de Pharaon et son armée, Il les a précipités dans la mer ; l’élite de ses combattants se sont noyés dans la mer des Joncs. (Exode 15 : 3-4).

Dévorah, quant à elle, se lève courageusement contre l’ennemi et entraîne à sa suite le général Barak fils d’Avinoam :

יב עוּרִי עוּרִי דְּבוֹרָה עוּרִי עוּרִי דַּבְּרִי-שִׁיר קוּם בָּרָק וּשְׁבֵה שֶׁבְיְךָ בֶּן אֲבִינֹעַם. (שופטים ה: יב) 12 Eveille-toi, éveille-toi, Dévorah! Eveille-toi, éveille-toi, chante l’hymne ! Lève-toi, ô Barak ! Fils d’Avinoam, capture tes prisonniers ! (Juges 5 : 12).

Ce dernier était pourtant peu enclin à entrer en guerre face à Yavin, roi cananéen de ‘HaTsor et de son chef d’armée Sissra: 

ח וַיֹּאמֶר אֵלֶיהָ בָּרָק אִם-תֵּלְכִי עִמִּי וְהָלָכְתִּי וְאִם-לֹא תֵלְכִי עִמִּי לֹא אֵלֵךְ. (שופטים יד: ח)8 Barak lui répondit : « Si tu m’accompagnes, j’irai ; sinon, je n’irai point. » (Juges 14 : 8).

Dévorah, figure emblématique d’Israël, n’hésite point à mettre en avant la notion de volontariat, qualité qui, selon elle, est nécessaire à la victoire finale :

ב בִּפְרֹעַ פְּרָעוֹת בְּיִשְׂרָאֵל  בְּהִתְנַדֵּב עָם בָּרְכוּ יְהוָה.  (שופטים ה: ב)2 Quand l’anarchie régnait en Israël, une poignée d’hommes s’est dévouée : rendez-en grâce à l’Eternel ! (Juges 5 : 2)
ט לִבִּי לְחוֹקְקֵי יִשְׂרָאֵל הַמִּתְנַדְּבִים בָּעָם בָּרְכוּ יְהוָה. (שופטים ה: ט) 9 Mon cœur est à vous, maîtres d’Israël, qui vous êtes dévoués au milieu du peuple, rendez grâce à l’Eternel ! (Juges 5 : 9)

Seulement six tribus se rallient à l’appel de Dévorah : Zevoulon, Issachar, Naftali, Benyiamin, Ephraïm et Menasheh. Dévorah, transformée en chef de guerre, félicite grandement l’esprit volontaire de ces six tribus jugées exemplaires :

יג אָז יְרַד שָׂרִיד לְאַדִּירִים עָם  יְהוָה יְרַד-לִי בַּגִּבּוֹרִים. (שופטים ה: יג)   13 Alors un faible reste triomphe d’une puissante multitude ; l’Eternel m’a fait dompter les forts. (Juges 5 : 13).

Cependant, Dévorah ne manque pas non plus de s’insurger contre les tribus d’Israël qui ont refusé de prendre part à l’effort de guerre. Ainsi s’adressant à la tribu de Réouven, elle l’accuse avec véhémence d’indifférence à l’égard de ses propres frères :

טז לָמָּה יָשַׁבְתָּ בֵּין הַמִּשְׁפְּתַיִם לִשְׁמֹעַ שְׁרִקוֹת עֲדָרִים לִפְלַגּוֹת רְאוּבֵן גְּדוֹלִים חִקְרֵי לֵב.  (שופטים ה: טז) 16 Pourquoi es-tu resté entre les collines, écoutant le murmure des troupeaux ? C’est que, pour les groupes de Reouven, grave est la perplexité d’esprit. (Juges 5 : 16).

Le pacifisme de ces tribus témoigne non seulement d’un manque de solidarité fraternelle face à l’hostilité des cananéens mais aussi d’une opportunité manquée d’unir l’ensemble des douze tribus. Dévorah est en cela fidèle au principe fondamental de solidarité explicitement énoncé par le prophète Moïse enjoignant instamment les tribus de Gad et de Réouven de s’associer à leurs frères pour conquérir la terre promise, Erets Israël :

ו וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה לִבְנֵי-גָד וְלִבְנֵי רְאוּבֵן הַאַחֵיכֶם יָבֹאוּ לַמִּלְחָמָה וְאַתֶּם תֵּשְׁבוּ פֹה. (במדבר לב: ו)6 Et Moïse répondit aux enfants de Gad et à ceux de Réouven : Quoi ! Vos frères iraient au combat, et vous demeureriez ici ! (Nombres 32 : 6).

David ben Gourion, qui deviendra le premier Premier ministre de l’Etat hébreu, est d’avis que la nouvelle armée israélienne de défense TsaHaL doit être « une armée du peuple » où tous devront prendre part à l’effort de guerre, les hommes aussi bien que les femmes. L’Histoire d’Israël a été écrite et l’est encore par de nombreuses héroïnes. Parmi elles, trois femmes, ‘Hannah Senesh (1921-1944), Sarah Aaronson (1890-1917) ainsi que Mira ben Ari (1926-1948) se sont dignement sacrifiées sans jamais s’incliner devant l’ennemi. ‘Hannah Senesh, parachutée en Hongrie, alors pays collaborant avec le troisième Reich, est faite prisonnière. Elle sera exécutée sans qu’elle ait trahi les siens. Sarah Aaronson, dirigeante emblématique du mouvement d’espionnage Nili, repérée par les forces ottomanes antisionistes, se refuse à fuir et finit par se suicider plutôt que d’être torturée par ses tortionnaires. Mira ben Ari, quant à elle, lors de la conquête du Sud d’Israël par les forces égyptiennes, décide de ne pas abandonner son kibbouts, le kibbouts Nizzanim et se joint aux hommes combattants, laissant son mari et son bébé être évacués. Les Egyptiens, refusant la capitulation des jeunes soldats juifs, les assassinent sur place. Elle a pourtant montré un courage exemplaire, et a atteint mortellement d’une balle le commandant des troupes égyptiennes avant de tomber sous les tirs des Egyptiens.

Le cantique de Dévorah s’achève par l’acte héroïque de Yaël qui, en tuant le chef de guerre de Yavin, Sissra, met un terme à l’hostilité des Cananéens :

כד תְּבֹרַךְ מִנָּשִׁים יָעֵל אֵשֶׁת חֶבֶר הַקֵּינִי מִנָּשִׁים בָּאֹהֶל תְּבֹרָךְ. (שופטים ה: כד)24 Bénie soit, entre les femmes, Yaël, l’épouse du Kénéen Héber; entre les femmes, sous la tente, soit-elle bénie! (Juges 5 : 24).

[1] Haftarat BeShala’h : Selon le rite ashkénaze : Juges 4 : 4-5 : 31 ; Selon le rite séfarade : Juges 5 : 1-31.

[2] Parashah BeShala’h: Exode 13 : 17-17: 16.

Shabbat shalom !
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J’ai plus de 30 ans d’expérience dans l’étude et l’enseignement de la Bible. Il n’y a pas de limite à ce que la Bible prodigue comme connaissance et inspiration pour la vie.
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