L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Haftarat Kora’h, le dilemme de la Royauté

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

« Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que par la disposition des choses le pouvoir arrête le pouvoir. » (Montesquieu, L’Esprit des Lois (1748))

La Haftarat Kora’h[1] et la parashah du même nom ont toutes deux pour dénominateur commun le fait que les deux prophètes Samuel (Shemouel- שְׁמוּאֵל) et Moïse (Mosheh, מֹשֶׁה), blessés d’être soupçonnés par les leurs d’avoir pu tirer un quelconque avantage personnel de leur fonction de dirigeant, se voient contraints de rappeler leur probité et intégrité morale dans le dessein de légitimer et d’affirmer une nouvelle fois leur élection divine :

ג הִנְנִי עֲנוּ בִי נֶגֶד יְהוָה וְנֶגֶד מְשִׁיחוֹ, אֶת-שׁוֹר מִי לָקַחְתִּי וַחֲמוֹר מִי לָקַחְתִּי וְאֶת-מִי עָשַׁקְתִּי אֶת-מִי רַצּוֹתִי וּמִיַּד-מִי לָקַחְתִּי כֹפֶר וְאַעְלִים עֵינַי בּוֹ וְאָשִׁיב לָכֶם. (שמואל א, יב: ג)3 Me voici, Accusez-moi à la face de l’Eternel et à la face de son élu, s’il est quelqu’un dont j’aie pris le bœuf ou l’âne, quelqu’un que j’aie lésé ou pressuré, quelqu’un qui m’ait déterminé, par un présent, à fermer les yeux sur sa faute, je suis prêt à vous le rendre.” (I Samuel 12 : 3).
טו וַיִּחַר לְמֹשֶׁה מְאֹד וַיֹּאמֶר אֶל-יְהוָה: אַל-תֵּפֶן אֶל-מִנְחָתָם, לֹא חֲמוֹר אֶחָד מֵהֶם נָשָׂאתִי וְלֹא הֲרֵעֹתִי אֶת-אַחַד מֵהֶם. (במדבר טז: טו) 15 Et Moïse, fort contristé, dit au Seigneur : “N’accueille point leur hommage ! Je n’ai jamais pris à un seul d’entre eux son âne, je n’ai jamais fait de mal à un seul d’entre eux.” (Nombres 16 : 15).

Toutefois, une différence profonde sépare l’histoire des deux personnages. Samuel est d’abord désavoué par les Sages d’Israël en raison du dévoiement de ses deux fils :

ג וְלֹא-הָלְכוּ בָנָיו בִּדְרָכָו וַיִּטּוּ אַחֲרֵי הַבָּצַע וַיִּקְחוּ-שֹׁחַד וַיַּטּוּ מִשְׁפָּט. ד וַיִּתְקַבְּצוּ כֹּל זִקְנֵי יִשְׂרָאֵל וַיָּבֹאוּ אֶל-שְׁמוּאֵל הָרָמָתָה. ה וַיֹּאמְרוּ אֵלָיו הִנֵּה אַתָּה זָקַנְתָּ וּבָנֶיךָ לֹא הָלְכוּ בִּדְרָכֶיךָ עַתָּה שִׂימָה-לָּנוּ מֶלֶךְ לְשָׁפְטֵנוּ כְּכָל-הַגּוֹיִם. (שמואל א, ח: ג-ה)  3 Mais ses fils ne marchaient pas sur ses traces, ils recherchaient le lucre, acceptaient des dons corrupteurs et faussaient la justice. 4 Aussi, tous les anciens d’Israël se réunirent, allèrent chez Samuel à Rama, 5 et lui dirent : “Vois, tu es âgé, et tes fils ne suivent pas tes voies ; donne-nous donc un roi pour nous gouverner, comme en ont tous les peuples.” (I Samuel 8 : 3-5).

Quant à Moïse, il voit son autorité remise en question et subit une attaque à son encontre provenant paradoxalement de son propre cousin, Kora’h, de la famille de Kehat, son oncle. Kora’h, soutenu par un groupe de rebelles, émet le vif espoir de remplacer le Prophète Moïse :

ב וַיָּקֻמוּ לִפְנֵי מֹשֶׁה וַאֲנָשִׁים מִבְּנֵי-יִשְׂרָאֵל חֲמִשִּׁים וּמָאתָיִם נְשִׂיאֵי עֵדָה קְרִאֵי מוֹעֵד אַנְשֵׁי-שֵׁם. ג וַיִּקָּהֲלוּ עַל-מֹשֶׁה וְעַל-אַהֲרֹן וַיֹּאמְרוּ אֲלֵהֶם רַב-לָכֶם כִּי כָל-הָעֵדָה כֻּלָּם קְדֹשִׁים וּבְתוֹכָם יְהוָה וּמַדּוּעַ תִּתְנַשְּׂאוּ עַל-קְהַל יְהוָה. (במדבר טז: ב-ג)2 Et ils se levèrent devant Moïse avec deux cent cinquante des enfants d’Israël, princes de la communauté, membres des réunions, personnages notables ; 3 et, s’étant attroupés autour de Moïse et d’Aaron, ils leur dirent : “C’en est trop de votre part ! Toute la communauté, oui, tous sont saints, et au milieu d’eux est l’Eternel ; pourquoi donc vous érigez-vous en chefs de l’assemblée de l’Eternel ?” (Nombres 16 : 1-2).

La lecture de la haftarah suscite deux grandes interrogations. Premièrement, ces dénominateurs communs expliquent-ils à eux seuls le choix des Sages d’Israël concernant la Haftarat Kora’h, à lire consécutivement à la parashah du même nom ? Secondement, comment expliquer la colère de Samuel face à la requête des fils d’Israël de vouloir un roi ? N’est-ce point une injonction de la Tora que d’avoir un roi (Deutéronome 17 : 14-20) ?

 En réponse à la première interrogation, il semble que la raison essentielle réside dans l’histoire même de Kora’h et de sa généalogie. En effet, par l’action de la Providence, il s’avère que Samuel, le gouvernant et prophète d’Israël, celui-là même qui oindra Saül (Shaoul) et David rois d’Israël, n’est autre que le descendant de Kora’h connu pour sa révolte contre l’Eternel (Nombres 16 : 11) !

שְׁמוּאֵל, יט בֶּן-אֶלְקָנָה בֶּן-יְרֹחָם בֶּן-אֱלִיאֵל בֶּן-תּוֹחַ. כ בֶּן-ציף (צוּף) בֶּן-אֶלְקָנָה בֶּן-מַחַת בֶּן-עֲמָשָׂי. כא בֶּן-אֶלְקָנָה בֶּן-יוֹאֵל בֶּן-עֲזַרְיָה בֶּן-צְפַנְיָה. כב בֶּן-תַּחַת בֶּן-אַסִּיר בֶּן-אֶבְיָסָף בֶּן-קֹרַח. (דברי הימים א, ו: יח-כב)…Samuel, 19 fils d’Elkana, fils de Yeroham, fils d’Eliël, fils de Toah, 20 fils de Çouf, fils d’Elkana, fils de Mahat, fils d’Amassaï, 21 fils d’Elkana, fils de Joël, fils d’Azaria, fils de Cefania, 22 fils de Tahat, fils d’Assir, fils d’Ebiasaf, fils de Kora’h … (I Chroniques 6 : 18 -22).

Samuel est le héraut d’un système théocrate où l’Eternel, le Roi des rois, dirigerait les affaires des hommes :

ו וַיֵּרַע הַדָּבָר בְּעֵינֵי שְׁמוּאֵל כַּאֲשֶׁר אָמְרוּ תְּנָה-לָּנוּ מֶלֶךְ לְשָׁפְטֵנוּ וַיִּתְפַּלֵּל שְׁמוּאֵל אֶל-יְהוָה. ז וַיֹּאמֶר יְהוָה אֶל-שְׁמוּאֵל שְׁמַע בְּקוֹל הָעָם לְכֹל אֲשֶׁר-יֹאמְרוּ אֵלֶיךָ כִּי לֹא אֹתְךָ מָאָסוּ כִּי-אֹתִי מָאֲסוּ מִמְּלֹךְ עֲלֵיהֶם. (שמואל א, ח: ו-ז)6 Et la chose déplut aux yeux de Samuel de les entendre dire : “Donne-nous un roi pour nous gouverner” ; et il adressa une prière au Seigneur. 7 Mais le Seigneur dit à Samuel : “Cède à la voix de ce peuple, fais ce qu’ils te disent ; ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi-même, dont ils ne veulent plus pour leur roi. (I Samuel 8 : 6-7).

Il est l’antithèse de Kora’h qui appelle à l’institution d’un pouvoir totalitaire oligarque fondé exclusivement sur la démagogie et le populisme :

יא לָכֵן אַתָּה וְכָל-עֲדָתְךָ הַנֹּעָדִים עַל-יְהוָה וְאַהֲרֹן מַה-הוּא כִּי תלונו (תַלִּינוּ) עָלָיו. (במדבר טז: יא) 11 En vérité, toi et toute ta bande (celle de Kora’h), c’est contre l’Éternel que vous vous êtes ligués ; car Aaron, qu’est-il, pour que vous murmuriez contre lui ?” (Nombres 16 : 11).

Pour répondre à la seconde interrogation, comment Samuel peut-il accuser Israël de demander un roi ?

יז הֲלוֹא קְצִיר-חִטִּים הַיּוֹם אֶקְרָא אֶל-יְהוָה וְיִתֵּן קֹלוֹת וּמָטָר וּדְעוּ וּרְאוּ כִּי-רָעַתְכֶם רַבָּה אֲשֶׁר עֲשִׂיתֶם בְּעֵינֵי יְהוָה לִשְׁאוֹל לָכֶם מֶלֶךְ. (שמואל א, יב: יז)  17 N’est-ce pas, c’est aujourd’hui la moisson du froment ? Je vais invoquer le Seigneur, pour qu’il fasse tonner et pleuvoir : comprenez alors et voyez combien vous avez mal agi aux yeux du Seigneur en demandant un roi.” (I Samuel 12 : 17).

En quoi cette requête constitue-t-elle une faute ? En réalité, le livre du Deutéronome émet la possibilité d’élire un roi, si le peuple le désire, et non point selon une injonction divine :

יד … וְאָמַרְתָּ אָשִׂימָה עָלַי מֶלֶךְ כְּכָל-הַגּוֹיִם אֲשֶׁר סְבִיבֹתָי. (דברים יז: יד)14 … si tu dis alors : “Je voudrais mettre un roi à ma tête, à l’exemple de tous les peuples qui m’entourent” (Deutéronome 17 : 14).

 Le peuple justifie sa requête ainsi :

כ וְהָיִינוּ גַם-אֲנַחְנוּ כְּכָל-הַגּוֹיִם וּשְׁפָטָנוּ מַלְכֵּנוּ וְיָצָא לְפָנֵינוּ וְנִלְחַם אֶת-מִלְחֲמֹתֵנוּ. (שמואל א, ח: כ)20 Et nous serons comme les autres peuples, nous aussi ; et notre roi nous gouvernera, et il marchera à notre tête, et il combattra avec nous !” (I Samuel 8 : 20).

La faute d’Israël n’est pas tant d’avoir demandé un roi permis, en effet, par la Tora, mais d’aspirer à imiter la puissance militaire des nations païennes mettant toute leur confiance dans leurs armes et leurs dieux de bois et de fer. L’Eternel n’est-Il point Celui qui combat pour son peuple ? La victoire n’est-elle point d’ordre miraculeux comme cela fut le cas lors de la Sortie d’Egypte (I Samuel 12 : 8) et plus récemment, en 1973, lors de la guerre de Yom Kippour ? L’intronisation du roi en Israël n’est permise qu’après l’entrée et l’installation définitive en terre promise, Erets Israël, au moment même où disparaissent les miracles visibles qui ont eu lieu dans le désert ou même au temps de Samuel. D’ailleurs, deux autres dénominateurs communs réunissent la haftarah de la parashah, à savoir justement l’épreuve des miracles, celui des encensoirs, proposé par Moïse (Nombres 16 : 17 ; 35) dont il sortira vainqueur et celui de la pluie à l’époque de la moisson du blé (I Samuel 12 : 17-18) décidée par Samuel. Demander un roi de chair et de sang, c’est rejeter l’Eternel (I Samuel 8 : 7).

יד כִּי-תָבֹא אֶל-הָאָרֶץ אֲשֶׁר יְהוָה אֱלֹהֶיךָ נֹתֵן לָךְ וִירִשְׁתָּהּ וְיָשַׁבְתָּה בָּהּ וְאָמַרְתָּ אָשִׂימָה עָלַי מֶלֶךְ כְּכָל-הַגּוֹיִם אֲשֶׁר סְבִיבֹתָי. טו שׂוֹם תָּשִׂים עָלֶיךָ מֶלֶךְ, אֲשֶׁר יִבְחַר יְהוָה אֱלֹהֶיךָ בּוֹ מִקֶּרֶב אַחֶיךָ תָּשִׂים עָלֶיךָ מֶלֶךְ לֹא תוּכַל לָתֵת עָלֶיךָ אִישׁ נָכְרִי אֲשֶׁר לֹא-אָחִיךָ הוּא.  (דברים יז: יד-טו)14 Quand tu viendras dans le pays que l’Éternel, ton Seigneur, te donne, que tu en auras pris possession et y seras bien établi, si tu dis alors : “Je voudrais mettre un roi à ma tête, à l’exemple de tous les peuples qui m’entourent” 15 tu pourras te donner un roi, celui dont l’Éternel, ton Seigneur, approuvera le choix : c’est un de tes frères que tu dois désigner pour ton roi ; tu n’auras pas le droit de te soumettre à un étranger, qui ne serait pas ton frère. (Deutéronome 17 : 14-15).

[1] Parashat Kora’h: Nombres 16: 1-18 : 32 ; Haftarat Korah : I Samuel 11 : 14-12 : 22.

Shabbat shalom !

Haïm Ouizemann

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J’ai plus de 30 ans d’expérience dans l’étude et l’enseignement de la Bible. Il n’y a pas de limite à ce que la Bible prodigue comme connaissance et inspiration pour la vie.
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