L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Haftarat Mishpatim, Jérémie ou l’Alliance de la Liberté

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

« Lorsque l’homme s’habitue à voir les autres porter les chaînes de l’esclavage, c’est qu’il accepte lui-même un jour de les porter » (Abraham Lincoln).

Le prophète Jérémie se révèle au cours de la haftarah Mishpatim[1] comme l’un des plus grands défenseurs de l’abolition de l’esclavage. Fidèle à sa vocation de prophète, Jérémie rappelle avec force et détermination les termes de l’Alliance conclue au mont Sinaï[2] :

יג כֹּה-אָמַר יְהוָה אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל אָנֹכִי כָּרַתִּי בְרִית אֶת-אֲבוֹתֵיכֶם בְּיוֹם הוֹצִאִי אוֹתָם מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם מִבֵּית עֲבָדִים לֵאמֹר. יד מִקֵּץ שֶׁבַע שָׁנִים תְּשַׁלְּחוּ אִישׁ אֶת-אָחִיו הָעִבְרִי אֲשֶׁר-יִמָּכֵר לְךָ וַעֲבָדְךָ שֵׁשׁ שָׁנִים וְשִׁלַּחְתּוֹ חָפְשִׁי מֵעִמָּךְ וְלֹא-שָׁמְעוּ אֲבוֹתֵיכֶם אֵלַי וְלֹא הִטּוּ אֶת-אָזְנָם. (ירמיהו לד: יג)13 « Ainsi parle l’Eternel, Dieu d’Israël : J’avais conclu une Alliance avec vos pères, au jour où je les fis sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude, en disant : 14 Au début de la septième année, chacun de vous affranchira son frère hébreu qui lui aura été vendu ; quand il t’aura servi six années, tu le renverras libre. Mais vos pères ne m’ont pas obéi, ils n’ont point prêté l’oreille. (Jérémie 34 : 13-14).

Le statut des esclaves au sein de la société hébraïque est égal à un statut de salarié, l’esclave recevant un salaire et devant être libéré l’année de la shemittah.

ב כִּי תִקְנֶה עֶבֶד עִבְרִי שֵׁשׁ שָׁנִים יַעֲבֹד וּבַשְּׁבִעִת יֵצֵא לַחָפְשִׁי חִנָּם. (שמות כא: ב).2 Si tu achètes un esclave hébreu, il restera six années esclave et à la septième il sera remis en liberté sans rançon. (Exode 21 : 2).

La mise en exergue de ce statut souligne l’importance qui lui est accordée dans notre parashah, car elle en constitue le cœur même. Or, les Hébreux l’ont ratifiée sans nulle condition :

ז וַיִּקַּח סֵפֶר הַבְּרִית וַיִּקְרָא בְּאָזְנֵי הָעָם וַיֹּאמְרוּ כֹּל אֲשֶׁר-דִּבֶּר יְהוָה נַעֲשֶׂה וְנִשְׁמָע. (שמות כד: ז)7 Et il prit le rouleau de l’Alliance, dont il fit entendre la lecture au peuple et ils dirent : « Tout ce qu’a prononcé l’Éternel, nous l’exécuterons et l’écouterons » (Exode 24 : 7).

Pourtant, nous assistons, dans la haftarat Mishpatim, à un total déni de cette Alliance provenant des riches propriétaires terriens. Ceux-ci, s’ils libèrent certes dans un premier temps leurs serviteurs, se ravisent toutefois au point de contraindre ces derniers à reprendre leur condition d’esclavage :

י וַיִּשְׁמְעוּ כָל-הַשָּׂרִים וְכָל-הָעָם אֲשֶׁר-בָּאוּ בַבְּרִית לְשַׁלַּח אִישׁ אֶת-עַבְדּוֹ וְאִישׁ אֶת-שִׁפְחָתוֹ חָפְשִׁים לְבִלְתִּי עֲבָד-בָּם עוֹד וַיִּשְׁמְעוּ וַיְשַׁלֵּחוּ. יא וַיָּשׁוּבוּ אַחֲרֵי-כֵן וַיָּשִׁבוּ אֶת-הָעֲבָדִים וְאֶת-הַשְּׁפָחוֹת אֲשֶׁר שִׁלְּחוּ חָפְשִׁים ויכבישום (וַיִּכְבְּשׁוּם) לַעֲבָדִים וְלִשְׁפָחוֹת. (ירמיהו לד: י-יא)10 Et tous les grands et tout le peuple, obéissant à l’Alliance, avaient consenti à affranchir chacun son esclave et chacun sa servante et à ne plus les retenir en état de servitude : ils avaient obéi et les avaient émancipés. 11 Mais après coup ils s’étaient ravisés, ils avaient repris les esclaves et les servantes affranchis par eux et les avaient contraints à redevenir esclaves. (Jérémie 34 : 10-11).

Le fil conducteur de la haftarah Mishpatim est celui de l’Alliance, BéRiT בְּרִית, terme qui apparaît pas moins de cinq fois. Ce déni d’appliquer l’Alliance des Pères par les propriétaires fonciers est d’autant plus grave que le roi Sédécias (Tsidkyiahou, צִדְקִיָּהוּ) renouvelle sciemment celle-ci afin de s’assurer que la mitsvah du « Shilou’ah HaAvadim, שִלּוּחַ הָעֲבָדִים l’émancipation des esclaves » soit effective :

ח הַדָּבָר אֲשֶׁר-הָיָה אֶל-יִרְמְיָהוּ מֵאֵת יְהוָה אַחֲרֵי כְּרֹת הַמֶּלֶךְ צִדְקִיָּהוּ בְּרִית אֶת-כָּל-הָעָם אֲשֶׁר בִּירוּשָׁלִַם לִקְרֹא לָהֶם דְּרוֹרט לְשַׁלַּח אִישׁ אֶת-עַבְדּוֹ וְאִישׁ אֶת-שִׁפְחָתוֹ הָעִבְרִי וְהָעִבְרִיָּה חָפְשִׁים לְבִלְתִּי עֲבָד-בָּם בִּיהוּדִי אָחִיהוּ אִישׁ. (ירמיהו לד: ח-ט)8 Parole adressée à Jérémie par l’Eternel, après que le roi Sédécias eut conclu une Alliance avec tout le peuple de Jérusalem, à l’effet d’y proclamer la Liberté9 afin que chacun remit en liberté son serviteur et chacun sa servante, d’origine hébreue, afin que nul ne retînt dans la servitude son frère judéen. (Jérémie 34 : 8-9).

Au terme de BéRiT בְּרִית est associé le terme DéRoR דְּרוֹר, signifiant « Liberté » totale accordée à l’approche du Jubilé :

י וְקִדַּשְׁתֶּם אֵת שְׁנַת הַחֲמִשִּׁים שָׁנָה וּקְרָאתֶם דְּרוֹר בָּאָרֶץ לְכָל-יֹשְׁבֶיהָ יוֹבֵל הִוא תִּהְיֶה לָכֶם וְשַׁבְתֶּם אִישׁ אֶל-אֲחֻזָּתוֹ וְאִישׁ אֶל-מִשְׁפַּחְתּוֹ תָּשֻׁבוּ. (ויקרא כה: י).10 Et vous sanctifierez cette cinquantième année, en proclamant, dans le pays, la liberté pour tous ceux qui l’habitent : cette année sera pour vous le Jubilé, où chacun de vous rentrera dans son bien, où chacun retournera à sa famille. (Lévitique 25 : 10).

Il faut noter que parmi les nombreuses mitsvoth (commandements) énumérées dans la parashah Mishpatim, les Sages ont préféré mettre l’accent sur le devoir de Liberté à accorder à l’esclave et aux droits de ce dernier.

Quelle est donc l’importance de la mitsvah relative à l’émancipation du serviteur ?

La raison, essentiellement historique, est explicitée dans le Décalogue au livre du Deutéronome :

יג וְיוֹם הַשְּׁבִיעִי שַׁבָּת לַיהוָה אֱלֹהֶיךָ לֹא תַעֲשֶׂה כָל-מְלָאכָה אַתָּה וּבִנְךָ-וּבִתֶּךָ וְעַבְדְּךָ-וַאֲמָתֶךָ וְשׁוֹרְךָ וַחֲמֹרְךָ וְכָל-בְּהֶמְתֶּךָ וְגֵרְךָ אֲשֶׁר בִּשְׁעָרֶיךָ לְמַעַן יָנוּחַ עַבְדְּךָ וַאֲמָתְךָ כָּמוֹךָ. יד וְזָכַרְתָּ כִּי עֶבֶד הָיִיתָ בְּאֶרֶץ מִצְרַיִם וַיֹּצִאֲךָ יְהוָה אֱלֹהֶיךָ מִשָּׁם בְּיָד חֲזָקָה וּבִזְרֹעַ נְטוּיָה עַל-כֵּן צִוְּךָ יְהוָה אֱלֹהֶיךָ, לַעֲשׂוֹת אֶת-יוֹם הַשַּׁבָּת. (דברים ה: יג-יד)13 mais le septième jour est la trêve de l’Éternel, ton Seigneur : tu n’y feras aucun travail, toi, ton fils ni ta fille, ton serviteur mâle ou ta servante, ton bœuf, ton âne, ni tes autres bêtes, non plus que l’étranger qui est dans tes murs ; car ton serviteur et ta servante doivent se reposer comme toi. 14 Et tu te souviendras que tu fus esclave au pays d’Egypte, et que l’Éternel, ton Seigneur, t’en a fait sortir d’une main puissante et d’un bras étendu ; c’est pourquoi l’Éternel, ton Seigneur, t’a prescrit d’observer le jour du Shabbat. (Deutéronome 5 : 13-14).

Le fondement d’une société juste repose sur la Mémoire. Comment pourrions-nous, en tant que Nation hébraïque, instaurer une nouvelle société en oubliant notre Histoire dont les pages ont été écrites dans le sang de l’esclavage, de l’humiliation et de l’aliénation ? Ainsi, toutes les injonctions énumérées à la parashah Mishpatim trouvent leur justification dès lors que l’Alliance de la Liberté devient un fait accompli.

L’idée de l’abolition de l’esclavage, rappelons-le, n’est que très récente dans l’Histoire de l’Occident. C’est Victor Schœlcher qui, en France, abolit officiellement l’esclavage par le Décret du 28 avril 1848. En fait, tout débute à Saint Domingue où a lieu, le 29 août 1793, la première émancipation grâce au révolutionnaire Léger-Félicité Sonthonax (1763 – 1813), le premier législateur abolitionniste français. Aux Etats-Unis apparaît, en 1688, la « Protestation de Germantown » s’opposant à l’esclavage, initiée, entre autres, par Francis Daniel Pastorius (1651- env. 1720) qui, d’origine Quaker, va s’appuyer sur la parole de Hillel :

«דַּעֲלָךְ סְנֵי לְחַבְרָךְ לָא תַּעֲבֵיד [מַה שֶׁשָׂנוּי עָלֶיךָ, אַל תַּעֲשֶׂה לַחֲבֶרְךָ], זוֹ הִיא כָּל הַתּוֹרָה כֻּלָּה»

« Ne fais point à autrui ce qui t’est détestable, voilà toute la Torah » (Traité Shabbat 31 : a).

Selon le commentateur Na’hmanide (RaMBaN), le fondement premier de l’abolition de l’esclavage réside dans la première Parole du Décalogue :

ב אָנֹכִי יְהוָה אֱלֹהֶיךָ אֲשֶׁר הוֹצֵאתִיךָ מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם מִבֵּית עֲבָדִים… (שמות כ: ב).2 « Je suis l’Éternel, ton Seigneur, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, d’une maison d’esclavage… (Exode 20 : 2).

Comment un peuple qui fut esclave en Egypte pourrait-il à son tour asservir un autre peuple ? C’est la raison pour laquelle la parashah Mishpatim débute par le devoir de rendre au serviteur ce qui lui appartient de plus précieux, la Liberté. Quant au commentateur et homme d’état, Its’hak ben Yehouda Abravanel (1437-1508) d’origine portugaise, il compare très explicitement le fait d’asservir son prochain à un crime :

«כִּי זוֹ הִיא רְצִיחָה בַּחַיִּים»

« C’est un meurtre qui laisse la victime vivante ».

Comment expliquer la conclusion de la haftarah s’achève par ces deux versets du chapitre 33 de Jérémie, alors même que la haftarah débute au verset 8 du chapitre 34 ?  Quel peut être le sens de cette anomalie ?

Les Sages d’Israël, ne désirant point voir la haftarah s’achever sur le châtiment s’abattant sur Israël en raison de son refus d’accomplir l’Alliance, ont choisi les deux derniers versets du chapitre 33 du livre de Jérémie, porteurs d’un message prometteur et positif. De la même manière que les lois de la Nature sont immuables conformément à l’Alliance divine conclue avec la Création, l’Alliance historique conclue avec les Patriarches Avraham, Its’hak et Ya’akov est indéfectible. Rien, ni personne ne pourra briser cette Alliance éternelle !

כה כֹּה אָמַר יְהוָה אִם-לֹא בְרִיתִי יוֹמָם וָלָיְלָה חֻקּוֹת שָׁמַיִם וָאָרֶץ לֹא-שָׂמְתִּי. כו גַּם-זֶרַע יַעֲקוֹב וְדָוִד עַבְדִּי אֶמְאַס מִקַּחַת מִזַּרְעוֹ מֹשְׁלִים אֶל-זֶרַע אַבְרָהָם יִשְׂחָק וְיַעֲקֹב כִּי-אשוב (אָשִׁיב) אֶת-שְׁבוּתָם וְרִחַמְתִּים. (ירמיהו לג: כה-כו)25 Ainsi parle le Seigneur : Si mon Alliance avec le jour et la nuit pouvait ne plus subsister, si je cessais de fixer des lois au ciel et à la terre, 26 alors seulement je pourrais repousser la postérité de Jacob et de mon serviteur David, en n’y prenant pas de princes pour régner sur les enfants d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, quand je les aurai ramenés de l’exil et pris en miséricorde. » (Jérémie 33 : 25-26).

[1] Haftarat Mishpatim : Jérémie 34 : 8-22 ; 33 : 25-26.

[2] Parashah Mishpatim: Exode 21 : 1-24 : 18.

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J’ai plus de 30 ans d’expérience dans l’étude et l’enseignement de la Bible. Il n’y a pas de limite à ce que la Bible prodigue comme connaissance et inspiration pour la vie.
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