
En ce 28 octobre 2025, nous commémorons aujourd’hui les 60 ans de la promulgation historique de la déclaration Nostra Aetate initiée par le Pape Jean XXIII[1]. Cette déclaration historique marque un tournant décisif dans les relations entre l’Église catholique et le peuple juif. L’article 4[2] de la déclaration condamne explicitement toute forme d’antisémitisme, rejette la notion de culpabilité collective du peuple juif dans la mort de Jésus, et affirme la persistance de l’Alliance divine avec Israël.
L’Église reconnaît avec force le “patrimoine spirituel commun” qu’elle partage avec les juifs et affirme que le peuple juif reste cher à Dieu. Toute discrimination ou persécution contre les juifs est fermement rejetée, comme le stipule la phrase : “L’Église déplore toutes les haines, persécutions et manifestations d’antisémitisme dirigées contre les Juifs, à toute époque et par n’importe qui. La déclaration invite au respect mutuel, au dialogue fraternel et à la collaboration intellectuelle entre juifs et chrétiens, dans la reconnaissance d’un héritage biblique et éthique partagé”.
Les principaux interlocuteurs juifs lors de la rédaction de Nostra Aetate furent plusieurs personnalités et institutions internationales, qui jouèrent un rôle décisif, souvent dans la discrétion, à travers dialogues et échanges avec les responsables catholiques du Concile Vatican II.
Jules Isaac : Historien juif français, dont la rencontre avec le pape Jean XXIII en 1960 fut le déclencheur du processus de réflexion sur les relations judéo-chrétiennes. Son influence personnelle et ses mémorandums furent essentiels au projet initial de la déclaration.
Abraham Joshua Heschel : Philosophe et rabbin américain, conseiller du département pour le dialogue avec les chrétiens de l’American Jewish Committee, porte-parole et expert en langues bibliques, figure centrale des échanges avec le cardinal Bea. Abraham Heschel proposa des corrections au texte latin et entretint une correspondance riche et régulière avec Bea.
Marc H. Tanenbaum : Rabbin et responsable du dialogue interreligieux à l’American Jewish Committee, il facilita le lien entre ce comité et les rédacteurs catholiques, coordonnant des rencontres et la rédaction de mémorandums.
Zachariah Shutser et Ralph Friedman : Délégués de l’American Jewish Committee, ils furent présents lors de rencontres confidentielles à Rome pour discuter du contenu de la déclaration.
Ernst Ludwig Ehrlich et Zwi Werblowsky : Universitaires juifs, présents à Paris en 1961 lors des séminaires avec des théologiens chrétiens, contribuèrent à la réflexion académique qui accompagna la préparation du texte.
De plus, l’American Jewish Committee, le principal organisme américain en dialogue avec l’Église, transmis trois mémorandums à Rome et engagea sa direction dans des réunions régulières avec le cardinal Bea. Le Congrès juif mondial et la World Conference of Jewish Organizations ont, quant à elle, rédigé des propositions collectives et facilité la consultation internationale du judaïsme durant le Concile.
Si les textes juifs n’ont pas été intégrés littéralement à la déclaration, les mémorandums, correspondances ces personnalités juives de premier plan et ces organismes juifs ont fortement influencé la sensibilité, l’évolution théologique et l’ouverture œcuménique du texte final.
Nostra Aetate brise ainsi des siècles de préjugés et de théologie de la “substitution”, affirmant que la première Alliance entre Dieu et Israël demeure valable et que le christianisme s’enracine dans la tradition hébraïque. Cette déclaration est reconnue aujourd’hui comme la base du dialogue judéo-chrétien, favorisant la réconciliation, la connaissance mutuelle et le refus de toute forme de haine religieuse. Une déclaration de plus de 25 rabbins orthodoxes publiée en 2015 exprime une appréciation du christianisme comme une tradition religieuse ayant une valeur religieuse, et appelle à une coopération entre juifs et chrétiens, ce qui témoigne d’une ouverture relative dans certains cercles orthodoxes engagés dans le dialogue[3]. La même année, en 2015, le Vatican publie un document majeur, «Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables»[4], qui approfondit la réflexion sur la permanence de l’Alliance avec Israël et cherche à dépasser les restes invisibles de la théologie de la substitution dans la pensée catholique.
Pourquoi la déclaration Nostra Aetate demeure insuffisante ?
Les conséquence historique et théologique sont certes importantes mais insuffisantes.
Le document majeur, « Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables » développé par la Commission pontificale pour les relations religieuses avec le judaïsme, sous la présidence du cardinal Kurt Koch considéré comme le prolongement de Nostra Aetate et sensé annuler “la théorie de la substitution ou du remplacement” a toutefois conservé l’expression problématique “nouveau peuple de Dieu” appliquée à l’Eglise catholique.
Nostra Aetate, article 4 :
» S’il est vrai que l’Église est le “nouveau Peuple de Dieu”, les Juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits.«
Le texte fait référence à l’Église comme rassemblant juifs et païens réconciliés par la croix du Christ, soulignant la continuité spirituelle mais sans substitution d’Israël. Il rappelle aussi que Jésus, issu du peuple juif, est au centre de cette réconciliation, que juifs et Gentils sont unis en lui en un seul peuple. Le judaïsme orthodoxe réfute à la fois cette expression “nouveau Peuple de Dieu” et celle de notion relative à la réconciliation par la “croix du Christ”.
Dans le document majeur de 2015, “Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables”, l’on peut retrouver l’expression ” nouveau peuple de Dieu” inclut les croyants en Christ (juifs et non-juifs), mais sans effacer ni nier la vocation ancienne d’Israël, ce qui instaure une coexistence respectueuse et théologiquement nuancée.
Force est de constater que ces deux textes officiels de l’Eglise catholique visant à approfondir la reconnaissance de la judéité de Jésus et la mission prophétique commune, tout en protégeant l’identité propre du peuple juif, laissent transparaître une forte ambiguïté théologique rappelant le concept de “Verus Israel”.
Cette ambiguïté est d’autant plus significative que le texte de 2015 laisse clairement entendre que l’Eglise s’affirme comme étant l’héritière des promesses divines faites à Israël. Dans ce cas que signifie la reconnaissance de “l’existence et la vocation du peuple juif” ?
“Jésus, issu du peuple juif, est le centre de cette continuité salutaire, et l’Église rassemble en lui le plein accomplissement des promesses faites à Israël, tout en respectant l’existence et la vocation du peuple juif”.
Comment, en effet, l’Eglise catholique peut-elle à la fois rassembler l’accomplissement des promesses faites à Israël sans pour autant nier la vocation divine de ce dernier ?
Cette interrogation est d’autant plus pertinente que les promesses mentionnées par l’Eglise ne se sont-elles point accomplies au sein du peuple d’Israël avant et après 1948 ? L’Eglise de Rome se trouve, sur ce point, face à un défi théologique ardu toujours non résolu, celui de la création de l’Etat d’Israël s’accompagnant de nombreuses vagues d’Alyah, du retour des exilés en Erets Israël, la Terre promise aux trois Patriarches d’Israël !
Après les massacres du 7 octobre 2023, même si le Pape François a reçu quelques familles d’otages, l’Eglise de Rome en tant qu’institution religieuse et politique ne s’est pas rangée auprès d’Israël (Affaire du “Jésus palestinien”…) préférant la partie palestinienne ennemie d’Israël. L’Eglise devra revoir le sens de sa théologie concernant la terre d’Israël.
A cela s’ajoute le fait que rares sont les Catholiques à étudier la Bible hébraïque à même la source – je peux en témoigner en tant qu’enseignant biblique – ne suivant point en cela les recommandations de Nostra Aetate. Leurs connaissances des sources hébraïques restent faibles rendant l’interprétation des Evangiles difficiles.
Initialement, le terme “déicide” (accusation que les Juifs sont responsables de la mort de Jésus) figurait dans des versions antérieures du texte, mais a été retiré par crainte de controverses. Cette suppression a introduit une certaine ambiguïté doctrinale que certains ont perçue comme une limitation dans la fermeté de la condamnation de l’accusation historique contre les Juifs.
De plus, l’article 4 de Nostre Aetate dit que ce qui s’est passé lors de la passion ne peut être imputé à tous les Juifs sans distinction, retombant sur une formule intermédiaire qui a laissé place à diverses interprétations, ce qui a limité son impact pour certains au sein même des catholiques et des juifs.
Si, certes, l’article 4 condamne l’antisémitisme de manière ferme, certains auraient souhaité une prise de conscience plus approfondie et une reconnaissance explicite de la complicité historique forgée par certains milieux catholiques dans la persécution des Juifs.
Enfin si l’article 4 de Nostra Aetate met effectivement en avant la filiation commune entre chrétiens et juifs, ainsi que la vocation divine partagée par les deux traditions à travers leur héritage spirituel, le texte ne s’engage pas dans une reconnaissance théologique exhaustive et profonde du judaïsme comme une religion toujours valide et vivante. Cette absence répond à plusieurs raisons.
Premièrement, le Concile Vatican II, tout en rejetant l’accusation de déicide collectif contre le peuple juif, restait centré sur la compréhension chrétienne du salut à travers la personne de Jésus, limitant ainsi la reconnaissance explicite d’un judaïsme autonome et pleinement valide dans sa continuité religieuse. Le texte souligne plutôt que les racines juives sont constitutives du christianisme, mais sans aller jusqu’à reconnaître théologiquement le judaïsme moderne comme une religion pleinement vivante en dehors de ce cadre chrétien.
Deuxièmement, certains partenaires juifs auraient souhaité une affirmation plus claire et plus positive de la validité théologique du judaïsme contemporain. Or, si Nostra Aetate rejette bien toute forme de discours anti-judaïque, elle laisse en suspens une vraie reconnaissance de la pluralité et de la pérennité du judaïsme comme voie religieuse indépendante, ce qui reflète les limites de l’approche ecclésiale de l’époque.
L’Église catholique maintient un équilibre délicat entre la rupture avec les anciennes doctrines exclusivistes du christianisme et une ouverture renouvelée au dialogue. Elle laisse toutefois la voie ouverte à un approfondissement ultérieur de cette orientation. En ce sens, l’article 4 a marqué une étape décisive, sans constituer pour autant l’achèvement d’un véritable processus de reconnaissance théologique du judaïsme.
[1] En 1960, c’est le Pape Jean XXIII qui confie la tâche au cardinal Bea de rédiger un texte traitant des juifs dans le cadre de la préparation de Vatican II, inspiré notamment par sa rencontre avec l’historien juif français Jules Isaac, militant contre l’antisémitisme chrétien. Elu pape en 1958, à 77 ans, il a convoqué ce concile œcuménique dès janvier 1959, surprenant beaucoup par cette initiative ambitieuse qu’il ne s’attendait pas nécessairement à voir accomplie de son vivant. Sa volonté principale était d’opérer un aggiornamento, c’est-à-dire une mise à jour de l’Église pour qu’elle soit capable de relever les défis spirituels, sociaux et culturels de son temps.
[2] https://www.christianunity.va/content/unitacristiani/en/commissione-per-i-rapporti-religiosi-con-l-ebraismo/nostra-aetate-n–4/en1/de.html
[3] https://www.jcrelations.net/fr/declarations/declaration/declaration-de-rabbins-orthodoxes-sur-le-christianisme.html
[4] https://www.rcf.fr/articles/vie-spirituelle/depuis-vatican-ii-comment-leglise-catholique-pense-son-lien-avec-le
Haim Ouizemann




