
La parashat BeHa’alotekha[1] riche en évènements importants comme la tombée de la Manne et l’interdiction de la ramasser le jour du Shabbat met essentiellement l’accent sur les lois concernent le Sanctuaire, les sacrifices et les rituels, sachant que la grande majorité d’entre elles sont liées aux injonctions relatives au Pessa’h Shéni (le second Pessah). L’on y décrit l’obligation d’immoler le sacrifice du Pessa’h Sheni pour ceux qui, pour une raison d’impureté rituelle ou d’éloignement, auraient été empêchés d’offrir le sacrifice pascal en son temps, à la date du 15 Nissan (Nombres 9:10-11) et l’obligation de le consommer au second mois, à savoir le 15 Iyar:
| יא בַּחֹדֶשׁ הַשֵּׁנִי בְּאַרְבָּעָה עָשָׂר יוֹם בֵּין הָעַרְבַּיִם יַעֲשׂוּ אֹתוֹ: עַל-מַצּוֹת וּמְרֹרִים יֹאכְלֻהוּ. (במדבר ט:יא) | 11 c’est au deuxième mois, le quatorzième jour, vers le soir, qu’ils la feront; ils la mangeront avec des azymes et des herbes amères (Nombres 9:11) |
Comment le sacrifice pascal est-il consommé ?
| יב לֹא-יַשְׁאִירוּ מִמֶּנּוּ עַד-בֹּקֶר וְעֶצֶם לֹא יִשְׁבְּרוּ-בוֹ כְּכָל-חֻקַּת הַפֶּסַח יַעֲשׂוּ אֹתוֹ. (במדבר ט:יב) | 12 Ils [les Hébreux] n’en laisseront rien pour le lendemain, et n’en briseront pas un seul os: ils suivront, à son égard, tout le rite du Pessa’h. (Nombres 9:12) |
Ce verset parle de deux mitsvoth négatives (injonctions venant interdire une action), à savoir ne rien laisser jusqu’au lendemain et surtout ne briser aucun os du sacrifice lui-même.
Le Sefer Ha’Hinoukh nous renvoie tout d’abord à la huitième mitsvah de la Torah:
| י וְלֹא-תוֹתִירוּ מִמֶּנּוּ עַד-בֹּקֶר וְהַנֹּתָר מִמֶּנּוּ עַד-בֹּקֶר, בָּאֵשׁ תִּשְׂרֹפוּ. (שמות יב:י) | 10 Et vous n’en laisserez rien pour le matin; ce qui en serait resté jusqu’au matin, consumez-le par le feu. (Exode 12:10) |
“מִשָּׁרְשֵׁי מִצְוָה זוֹ, מָה שֶׁכָּתוּב בִּשְׁחִיטָתוֹ לְזֵכֶר נִסֵּי מִצְרַיִם. וְזֶה שֶׁנִּצְטַוֵּינוּ שֶׁלֹּא לְהוֹתִיר מִמֶּנּוּ, הָעִנְיָן הוּא כְּדֶרֶךְ מְלָכִים וְשָׂרִים, שֶׁאֵינָם צְרִיכִין לְהוֹתִיר מִתַּבְשִׁילִין מִיּוֹם אֶל יוֹם, וְעַל כֵּן אָמַר, שֶׁאִם יִוָּתֵר מִמֶּנּוּ, שֶׁיִּשָּׂרֵף כְּדָבָר שֶׁאֵין חֵפֶץ בּוֹ, כְּדֶרֶךְ מַלְכֵי אֲדָמָה. וְכָל זֶה לִזְכֹּר וְלִקְבֹּעַ בַּלֵּב, שֶׁבְּאוֹתוֹ זְמַן גְּאָלָנוּ הַשֵּׁם יִתְבָּרַךְ וְנַעֲשֵׂינוּ בְּנֵי חֹרִין וְזָכִינוּ לְמַלְכוּת וְלִגְדֻלָּה.”
« Parmi les fondements de ce commandement, il y a ce qui est écrit concernant son immolation en souvenir des miracles d’Égypte.
Et le fait qu’il nous ait été ordonné de ne rien en laisser de reste, la raison en est d’agir à la manière des rois et des princes, qui n’ont pas besoin de conserver leurs plats d’un jour à l’autre. C’est pourquoi Il a dit que s’il en restait quelque chose, cela devait être brûlé comme une chose dont on n’a plus l’utilité, à l’image des rois de la terre.
Tout cela a pour but de se souvenir et de fixer dans le cœur qu’à cette époque, le Nom bénit soit-Il nous a délivrés, nous sommes devenus des hommes libres, et nous avons accédé à la royauté et à la grandeur. »
Autrement dit, le sacrifice de Pessa’h célèbre la sortie de l’esclavage et l’accession du peuple hébreu au statut de « nation de rois et de princes ». En cette nuit du 15 Iyar, les Hébreux doivent faire montre de noblesse, agissant comme des personnes pleinement libres qui ont une confiance absolue en l’avenir.
Quant à la seconde mitsvah concernant l’interdiction de briser l’os de l’agneau, le Sefer Ha’Hinoukh s’en réfère à la seizième injonction de la Torah:
| מו בְּבַיִת אֶחָד יֵאָכֵל לֹא-תוֹצִיא מִן-הַבַּיִת מִן-הַבָּשָׂר חוּצָה וְעֶצֶם לֹא תִשְׁבְּרוּ-בוֹ. (במדבר יב:מו) | 46 Il [l’agneau] sera consommé dans une même maison, tu ne transporteras rien de sa chair au dehors et vous n’en romprez pas un seul os. (Nombres 12:46) |
Le Sefer Ha’Hinoukh répond à cela par l’un des principes fondamentaux du judaïsme :
« אַחֲרֵי הַפְּעֻלּוֹת נִמְשָׁכִים הַלְּבָבוֹת Ah’arei ha-pe’oulot nimshakhim ha-levavot Les cœurs sont entraînés après les actions ».
כִּי יָדוּעַ הַדָּבָר וֶאֱמֶת שֶׁכָּל הָאָדָם נִפְעָל כְּפִי פְּעֻלּוֹתָיו… כִּי מִתּוֹךְ הַפְּעֻלּוֹת הַטּוֹבוֹת אֲנַחְנוּ נִפְעָלִים לִהְיוֹת טוֹבִים וְזוֹכִים לְחַיֵּי עַד
« Car la chose est connue et vraie : chaque homme est façonné selon ses actions… car à travers les bonnes actions, nous sommes façonnés pour devenir bons, et nous méritons la vie éternelle. »
L’être humain est directement influencé par les actions qu’il accomplit au quotidien. Se croire être un fils de roi ne fait pas nécessairement de nous un fils de roi, si l’on se comporte comme un mendiant affamé en brisant des os pour en extraire la moindre goutte de moelle. Notre conscience restera une conscience d’esclave. La Torah veut que nous jouions le ‘rôle’ de fils de rois de manière absolue, par le biais du corps et de l’action, afin que la liberté et la noblesse s’infiltrent à l’intérieur de l’âme. Les enfants d’Israël ont été asservis en Égypte durant des centaines d’années. Habitués à la famine, ils s’arrachaient la nourriture. Il est impossible d’effacer un traumatisme et des habitudes issus de générations d’esclavage en un seul jour, par une simple proclamation. Pour « faire sortir l’Égypte » du cœur des enfants d’Israël, une « thérapie comportementale » s’avère salvatrice: des règles strictes de bienséance, de respect et de noblesse pendant le repas, afin de les contraindre à s’habituer à leur nouveau statut.
La fête de Pessa’h tout entière est construite sur une mémoire active (expérientielle). Nous ne faisons pas que raconter la sortie d’Égypte, nous la vivons : nous mangeons de la Matsah (le pain de misère) et du Maror (les herbes amères), et d’un autre côté, nous nous accoudons sur des coussins et mangeons de la viande rôtie comme des rois. Là est le sens exact des mots Benei ‘Horin (בְּנֵי חוֹרִין). Le sens exact de l’expression Ben ‘Horin (בֶּן חוֹרִין) au singulier, ou Benei ‘Horin (בְּנֵי חוֹרִין) au pluriel, va bien au-delà de la simple notion de « liberté » au sens moderne (qui se dit plutôt ‘Hofesh / חֹפֶשׁ). Le mot חוֹרִין (‘Horin) puise sa racine dans le motחוּר (‘Hour) ou, avec d’autres points-voyelles, חִוֵּר (‘Hiver), qui signifie « blanc » en araméen et en hébreu biblique, mais aussi « pâle », comme dans le verset d’Isaïe : « et ses visages ne pâliront plus / יֶחֱוָרוּ ye’hvarou » (Isaïe 29:22).
Dans l’Antiquité, le blanc était la couleur des vêtements de lin fin portés par les nobles, les notables et les dirigeants, tandis que les esclaves portaient des habits de toile brute ou sombre. Un Ben ‘Horin est donc, littéralement, « un homme qui porte des habits blancs ». Par extension, le terme désigne un homme de condition libre, un noble, un aristocrate.
Le Sefer ‘Hinoukh rajoute :
“וְעַל כֵּן אָמְרוּ חֲכָמִים זַ”ל (מכות כג, ב) רָצָה הקב”ה לְזַכּוֹת אֶת יִשְׂרָאֵל לְפִיכָךְ הִרְבָּה לָהֶם תּוֹרָה וּמִצְוֹת, כְּדֵי לְהַתְפִּיס בָּהֶן כָּל מַחְשְׁבוֹתֵינוּ וְלִהְיוֹת בָּהֶן כָּל עֲסָקֵינוּ לְהֵטִיב לָנוּ בְּאַחֲרִיתֵנוּ.”
« C’est pourquoi les Sages, de mémoire bénie, ont enseigné (Mishna Makkot 3, 16) : Le Saint, béni soit-Il, a voulu purifier (ou accorder du mérite à) Israël ; c’est pourquoi Il leur a multiplié la Torah et les commandements, afin d’engager par eux toutes nos pensées et de faire en sorte que toutes nos occupations soient tournées vers eux, dans le but de nous faire du bien dans notre avenir ultime (le monde futur). »
Une vie spirituelle pleine et entière, loin d’être déconnectée de la matérialité quotidienne, y trouve justement sa source!
| ח תּוֹרַת יְהוָה תְּמִימָה מְשִׁיבַת נָפֶשׁ עֵדוּת יְהוָה נֶאֱמָנָה מַחְכִּימַת פֶּתִי. ט פִּקּוּדֵי יְהוָה יְשָׁרִים מְשַׂמְּחֵי-לֵב מִצְוַת יְהוָה בָּרָה מְאִירַת עֵינָיִם. (תהלים יח:ח-ט) | 8 La Torah de l’Eternel est parfaite: elle réconforte l’âme. Le témoignage de l’Eternel est fidèle: il donne la sagesse au simple. 9 Les préceptes de l’Eternel sont droits: ils réjouissent le cœur. L’ordonnance de l’Eternel est pure; elle éclaire les yeux. (Psaumes 18 : 8-9) |
[1] Parashat Beha’alotekha : Nombres 8:1-12:16.
Shabbat Shalom !
Haim Ouizemann




