
La parashat Bemidbar[1], qui ouvre le quatrième livre de la Torah, ne renferme aucun commandement ou injonction (mitsvah) de type “obligatoire” ou “interdiction” recensés dans le compte traditionnel des 613 mitsvoth (selon les ouvrages de référence comme le Sefer HaHinoukh ou Maïmonide).
La parashat Bemidbar se concentre presque exclusivement sur des questions d’organisation, d’administration et de structure du peuple d’Israël dans le désert, notamment le recensement général ou décompte de tous les hommes aptes au combat âgés de vingt ans et plus, classés par tribus; l’ordre des campements (la répartition des tribus en quatre bannières ou camps autour du Tabernacle : l’Est (Juda), le Sud (Ruben), l’Ouest (Éphraïm) et le Nord (Dan), le statut des Lévites (la séparation de la tribu de Lévi pour le service du Tabernacle en remplacement des premiers-nés, le rachat des premiers-nés par les Lévites, et un recensement distinct pour ces derniers) et les fonctions des Kéhatites (le détail des charges des fils de Kehat, responsables du transport des objets les plus sacrés du Sanctuaire – entre autres, l’Arche, la Ménorah, les Autels).
Pourquoi n’y a-t-il pas de commandements ?
Les Sages et les commentateurs soulignent que le livre de Bemidbar en général, et son début en particulier, traitent de la “conduite” de la génération du désert. Puisque les injonctions de cette parashah (comme ce recensement spécifique ou la disposition des bannières) étaient des directives temporaires (הוֹרָאַת שָׁעָה Hora’at Sha’ah) propres à cette époque et non des commandements éternels, elles ne figurent pas dans le décompte général des mitsvoth. Le prochain commandement de la Torah n’apparaît que dans la parashah suivante, Nasso, et concerne l’obligation de renvoyer les personnes impures hors du camp.
La famille de קְהָת Kéhat, issue de la tribu de Lévi, occupe la fonction la plus prestigieuse et la plus complexe lors du service du Tabernacle (מִשְׁכָּן Mishkan) dans le désert. Alors que les autres familles (גֵּרְשׁוֹן Guershon et מְרָרִי Merari) portent la responsabilité de la structure externe (rideaux, planches et traverses), les Kéhatites sont, quant à eux, chargés des éléments internes les plus sacrés et du transfert des objets les plus sacrés lors du démontage et des déplacements de la Tente du Rendez-Vous (L’Arche de l’Alliance, la Menorah, la Table des Pains de proposition, l’Autel d’or de l’encens et l’Autel d’airain).
Contrairement aux deux autres familles de Lévi, de Guershon et de Mérari, qui étaient autorisés à transporter les instruments du Tabernacle posés à même les chariots et des bœufs, il était interdit aux Kéhatites d’utiliser des chariots. Ils devaient porter les ustensiles sur leurs épaules à l’aide de barres de transport (les בַּדִּים Badim).
| ט וְלִבְנֵי קְהָת לֹא נָתָן כִּי-עֲבֹדַת הַקֹּדֶשׁ עֲלֵהֶם בַּכָּתֵף יִשָּׂאוּ. (במדבר ז:ט) | 9 Quant aux enfants de Kehath, il ne leur en donna point: chargés du service des objets sacrés, ils devaient les porter sur l’épaule. (Nombres 7:9) |
Les Kéhatites ne pénétraient pas dans le Tabernacle avant que les ustensiles ne soient prêts. Les Cohanim (Aaron et ses fils) entraient les premiers pour recouvrir les objets de voiles et de peaux de cuir de תַּחַשׁ Ta’hash, animal entouré de mystère, dont l’identité n’a pu être formellement définie.
| טו וְכִלָּה אַהֲרֹן-וּבָנָיו לְכַסֹּת אֶת-הַקֹּדֶשׁ וְאֶת-כָּל-כְּלֵי הַקֹּדֶשׁ בִּנְסֹעַ הַמַּחֲנֶה וְאַחֲרֵי-כֵן יָבֹאוּ בְנֵי-קְהָת לָשֵׂאת וְלֹא-יִגְּעוּ אֶל-הַקֹּדֶשׁ וָמֵתוּ אֵלֶּה מַשָּׂא בְנֵי-קְהָת בְּאֹהֶל מוֹעֵד. (במדבר ד:טו) | 15 Et Aaron et ses fils achèveront ainsi d’envelopper les choses saintes et tous les ustensiles sacrés, lors du départ du camp; alors seulement viendront les enfants de Kehath pour les porter, car ils ne doivent pas toucher aux choses saintes, sous peine de mort. C’est là la charge des enfants de Kehath dans la tente d’assignation. (Nombres 4:15) |
Ce n’est qu’après le recouvrement des instruments que les Kéhatites entraient pour les soulever. Il était strictement interdit aux Kéhatites de voir les objets sacrés lorsqu’ils étaient découverts ou de les toucher directement:
| כ וְלֹא-יָבֹאוּ לִרְאוֹת כְּבַלַּע אֶת-הַקֹּדֶשׁ, וָמֵתוּ. (במדבר ד:כ) | 20 Mais ils n’entreront point pour voir envelopper les choses saintes, fût-ce un instant, de peur qu’ils ne meurent.” (Nombres 4:20) |
…afin de préserver la crainte révérencielle.
| יט וְזֹאת עֲשׂוּ לָהֶם וְחָיוּ וְלֹא יָמֻתוּ בְּגִשְׁתָּם אֶת-קֹדֶשׁ הַקֳּדָשִׁים אַהֲרֹן וּבָנָיו יָבֹאוּ וְשָׂמוּ אוֹתָם אִישׁ אִישׁ עַל-עֲבֹדָתוֹ וְאֶל-מַשָּׂאוֹ. כ וְלֹא-יָבֹאוּ לִרְאוֹת כְּבַלַּע אֶת-הַקֹּדֶשׁ וָמֵתוּ. (במדבר ד:יט-כ) | 19 mais agissez ainsi à leur égard (Les Kéhatites), afin qu’ils vivent au lieu de mourir, lorsqu’ils approcheront des saintetés éminentes: Aaron et ses fils viendront, et les commettront chacun à sa tâche et à ce qu’il doit porter, 20 de peur qu’ils n’entrent pour regarder, fût-ce un instant, les choses saintes, et qu’ils ne meurent.” (Nombres 4:19-20) |
L’Essence divine demeure inaccessible même aux Kéhatites auxquels se rattachent Moïse et sa sœur Myriam.
Comment expliquer cet apparent paradoxe selon lequel les Kéhatites devaient porter sur leurs épaules les instruments du Sanctuaire divin et ne point regarder ni toucher ces mêmes instruments avant qu’ils ne soient recouverts par les Cohanim sous peine de mourir?
Pourquoi fallait-il cacher les instruments sacrés? Cela ressemble au visage de Moïse quand il redescendait de la montagne après avoir rencontré l’Eternel.
| לג וַיְכַל מֹשֶׁה מִדַּבֵּר אִתָּם וַיִּתֵּן עַל-פָּנָיו מַסְוֶה. לד וּבְבֹא מֹשֶׁה לִפְנֵי יְהוָה לְדַבֵּר אִתּוֹ, יָסִיר אֶת-הַמַּסְוֶה עַד-צֵאתוֹ וְיָצָא וְדִבֶּר אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל אֵת אֲשֶׁר יְצֻוֶּה. לה וְרָאוּ בְנֵי-יִשְׂרָאֵל אֶת-פְּנֵי מֹשֶׁה כִּי קָרַן עוֹר פְּנֵי מֹשֶׁה וְהֵשִׁיב מֹשֶׁה אֶת-הַמַּסְוֶה עַל-פָּנָיו עַד-בֹּאוֹ לְדַבֵּר אִתּוֹ. (שמות לד:לג-לה) | 33 Et Moïse, ayant achevé de parler, couvrit son visage d’un voile. 34 Or, quand Moïse se présentait devant l’Éternel pour communiquer avec lui, il ôtait ce voile jusqu’à son départ; sorti de ce lieu, il répétait aux Israélites ce qui lui avait été prescrit 35 et les Israélites remarquaient le visage de Moïse, dont la peau était rayonnante; puis Moïse remettait le voile sur son visage, jusqu’à ce qu’il rentrât pour communiquer avec le Seigneur. (Exode 34:33-35) |
Moïse devait cacher son visage qui reflétait la puissance divine. De même, les ustensiles sacrés, oints, reflétaient la puissance divine. C’est pourquoi nul ne pouvait les voir, sauf les Cohanim.
Les Kéhatites, sans le recouvrement par les Cohanim, pourraient oublier la dimension transcendante de l’objet et le considérer comme un simple objet. La mort doit être comprise comme la conséquence d’une “rupture” spirituelle : une créature finie ne peut contempler l’Infini (la שְׁכִינָה Shekhinah) sinon au travers d’un voile, le voile qui fut celui que mit l’Eternel entre Lui et le premier homme au Gan Eden.
| כא וַיַּעַשׂ יְהוָה אֱלֹהִים לְאָדָם וּלְאִשְׁתּוֹ, כָּתְנוֹת עוֹר וַיַּלְבִּשֵׁם. (בראשית ג:כא) | 21 Et l’Éternel-le Seigneur fit pour l’homme et pour sa femme des tuniques de peau, et les en vêtit. (Genèse 3:21) |
Ces tuniques de peau (עוֹר avec un ע) viennent mettre un voile, un écran entre la divinité et l’être humain, un voile qui cache la lumière (אוֹר avec un א) du lien qui régnait entre l’Homme et son Créateur au Gan Eden.
Les deux fils d’Aaron, Nadav et Avihou, avaient subi l’ire divine pour avoir tenté, par l’intermédiaire d’un “feu étranger” (אֵשׁ זָרָה Esh Zarah Lévitique 10:1), de s’approcher précipitamment de la Divinité. Le recouvrement des instruments vise donc à mettre une limite, à établir une distance révérencielle entre les Kéhatites et la Divinité. Porter les objets sur les épaules de la Tente du Rendez-Vous ne devient possible que dans le cadre d’une attitude d’humilité de la part des Kéhatites.
Les Sages d’Israël nous confient un secret bouleversant : ce n’étaient pas les Kéhatites qui portaient l’Arche, mais l’Arche elle-même qui soulevait ses porteurs. Cette image révèle une vérité éternelle : alors que nous pensons porter le poids de nos engagements, ce sont, en réalité, les grandes causes qui nous portent. S’attacher à ce qui nous dépasse ne nous épuise pas ; cela nous donne des ailes. Sous l’influence d’un idéal noble, la responsabilité cesse d’être un fardeau pour devenir le moteur de notre propre élévation. Ce n’est plus une charge que l’on traîne, mais une force qui nous grandit. La noblesse de l’engagement ne pèse pas ; elle libère!
On croit porter l’idéal, mais c’est en fait l’idéal qui nous porte, par l’énergie divine qu’il dégage!
| לא וְקוֹיֵ יְהוָה יַחֲלִיפוּ כֹחַ יַעֲלוּ אֵבֶר כַּנְּשָׁרִים יָרוּצוּ וְלֹא יִיגָעוּ יֵלְכוּ וְלֹא יִיעָפוּ. (ישעיהו מ:לא) | 31 Ceux qui mettent leur espoir en l’Eternel acquièrent de nouvelles forces, ils prennent le rapide essor des aigles; ils courent et ne sont pas fatigués, ils vont et ne se lassent point. (Isaïe 40:31) |
[1] Parashat BeMidbar: Nombres 1:1-4:20.
Shabbat Shalom !
Haim Ouizemann




