L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Parashat Bo, la chute de la tyrannie pharaonique

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

Cet article est dédié tout particulièrement aux otages, femmes, hommes et enfants capturés par le mouvement terroriste du Hamas et aux parents attendant le retour des leurs.

La Parashat Bo[1], la parashah où sont décrits les trois derniers fléaux d’Egypte, évoque le plus grand évènement de l’Histoire des Hébreux et de l’Humanité, la Sortie d’Egypte, la libération de l’esclavage d’hommes, de femmes et d’enfants qui, sous la conduite de Moïse, vont marcher vers la terre promise.

Cette liberté octroyée par l’Eternel doit toutefois être méritée. C’est la raison pour laquelle l’Eternel, par la voix de son fidèle Prophète Moïse, enjoint aux Hébreux d’observer toute une série d’ordonnances à respecter impérativement, condition sine qua non inhérente à leur libération d’Egypte, la Maison de l’esclavage.

L’une de ces ordonnances concernant la préparation de la viande mérite toute notre attention. La préparation de la viande du mouton sacrifié, consommée en famille (Exode 12:4-6) symbolise l’émancipation des Hébreux de la tyrannie pharaonique.

L’explication de cette ordonnance n’est rendue possible que si nous comprenons le sens du verset:

ט אַל-תֹּאכְלוּ מִמֶּנּוּ נָא וּבָשֵׁל מְבֻשָּׁל בַּמָּיִם כִּי אִם-צְלִי-אֵשׁ רֹאשׁוֹ עַל-כְּרָעָיו וְעַל-קִרְבּוֹ. (שמות יב:ט)9 N’en mangez rien qui soit à demi cuit, ni bouilli dans l’eau mais seulement rôti au feu, la tête avec les jarrets et les entrailles (Exode 12:9).

La majorité des traducteurs (André Chouraqui, Louis Segond, John Darby, Samuel Cahen) traduisent נָא /Na, l’un des plus petits mots du TaNaKh, ainsi: “à demi cuit/à moitié cuit”. Même le dictionnaire Sander et Trenel propose cette traduction.

Or, le terme נָא / Na dans le contexte biblique ne signifie pas “à demi cuit/à moitié cuit” maisplutôt “cru”.

Le commentateur Rashi, fidèle à l’esprit biblique, met en garde contre toute forme de cuisson impliquant de l’eau:

אַל תֹּאכְלוּ מִמֶּנּוּ נָא. שֶׁאֵינוֹ צָלוּי כָּל צָרְכּוֹ קוֹרְאוֹ נָא בְּלָשׁוֹן עֲרָבִי: וּבָשֵׁל מְבוּשָׁל. כָּל זֶה בְּאַזְהָרַת לֹא תֹאכְלוּ: בַּמַּיִם. מִנַּיִן לִשְׁאָר מַשְׁקִין תַּ”ל וּבָשֵׁל מְבוּשָׁל מִכָּל מָקוֹם:”

“Vous n’en mangerez pas à demi-cuit (na) Tout ce qui n’est pas rôti à point est appelé na en arabe. Ni cuit, oui cuit dans l’eau Tout cela participe de l’interdiction ‘vous n’en mangerez pas’. Dans l’eau D’où sait-on qu’il en est de même des autres liquides? Du redoublement: ‘cuit, oui cuit’, c’est-à-dire d’aucune manière”.

La seule et unique manière de consommer la viande consiste à la faire rôtir au moyen du feu, l’exact contraire de l’eau.

Alors comment pouvons-nous expliquer que pour tous les grands traducteurs, la viande serait consommée ‘à moitié cuite’?

Cette traduction trouve, très probablement, sa source sur une notion halachique tardive inspirée par la tradition orale du Talmud, donc post-biblique, selon laquelle la viande est permise à la consommation à la condition qu’elle soit “‘à moitié cuite”.  Cette viande ‘à moitié cuite’ se dénomme dans la tradition orale Bassar Na/בָּשָׂר נָא. Ainsi, si pour Maïmonide, il est interdit de manger de la viande crue sans trempage et salage, la plupart des décisionnaires permettent de manger de la viande crue après avoir rincé le sang extérieur. Or, comme le dit la Tora, l’eau ne peut en aucun cas, à elle seule, suffire à cashériser – autoriser à la consommation – la chair de la viande. Le stade ultime du processus de cashérisassions doit se faire par le feu.

En quoi cette règle consistant à avoir recours au feu constitue-t-elle la condition ultime de la cashérisation et quel enseignement pouvons-nous en tirer dans le contexte de la Sortie d’Egypte?

La Tora ne cesse de répéter que le sang est interdit à la consommation. Pas moins de neuf fois, l’Eternel prohibe formellement aux Hébreux de consommer le sang animal (Lévitique 3:17; 7:26; 17:12;14; Deutéronome 12:16; 12:23-25).

A ces neuf occurrences, l’on peut rajouter en dixième place notre verset d’entrée, à savoir le verset d’Exode 12:9 par lequel nous avons débuté cette réflexion. Ce verset se fonde sur l’Alliance contractée avec Noé:

ד אַךְ-בָּשָׂר בְּנַפְשׁוֹ דָמוֹ לֹא תֹאכֵלוּ. (בראשית ט:ד)4 Toutefois aucune créature, tant que son sang maintient sa vie, vous n’en mangerez (Genèse 9:4).

Il nous faut relever que l’ordonnance de ne pas consommer la chair crue d’un animal est si grave qu’elle s’applique a priori, selon la Tora, à tous les hommes.

יב עַל-כֵּן אָמַרְתִּי לִבְנֵי יִשְׂרָאֵל, כָּל-נֶפֶשׁ מִכֶּם לֹא-תֹאכַל דָּם; וְהַגֵּר הַגָּר בְּתוֹכְכֶם, לֹא-יֹאכַל דָּם. יג וְאִישׁ אִישׁ מִבְּנֵי יִשְׂרָאֵל וּמִן-הַגֵּר הַגָּר בְּתוֹכָם, אֲשֶׁר יָצוּד צֵיד חַיָּה אוֹ-עוֹף, אֲשֶׁר יֵאָכֵל וְשָׁפַךְ אֶת-דָּמוֹ וְכִסָּהוּ בֶּעָפָר. (ויקרא יז: יב-יג)12 C’est pourquoi j’ai dit aux enfants d’Israël: Que nul d’entre vous ne mange du sang, et que l’étranger résidant avec vous n’en mange point. 13 Tout homme aussi, parmi les enfants d’Israël ou parmi les étrangers résidant avec eux, qui aurait pris un gibier, bête sauvage ou volatile, propre à être mangé, devra en répandre le sang et le couvrir de terre. (Lévitique 17 : 12-13).

Cet interdit n’ayant jamais été respecté par l’ensemble de l’Humanité, a pris toute sa signification particulière avec le peuple hébreu.

Nombreuses sont les cultures qui, à travers le monde, ont adopté la consommation de viande crue comme une pratique culinaire courante. Le steak tartare à base de bœuf haché cru constitue l’un des plats classiques de la cuisine française. Les Inuits consomment traditionnellement du caribou, du phoque et du béluga crus. Au Japon, les plats emblématiques du sashimi et du sushi mettent en valeur le poisson cru. Le basashi est un plat traditionnel japonais à base de viande de cheval crue, préparée de manière similaire au sashimi. En Corée, le yukhoe est un plat populaire à base de bœuf cru, assaisonné avec de l’huile de sésame et de la sauce soja.

Que vise donc la Tora en prohibant de manière catégorique la consommation de sang animal ?

Le sang est considéré comme le siège de la Vie :

כג רַק חֲזַק לְבִלְתִּי אֲכֹל הַדָּם כִּי הַדָּם הוּא הַנָּפֶשׁ וְלֹא-תֹאכַל הַנֶּפֶשׁ עִם-הַבָּשָׂר. כד לֹא תֹּאכְלֶנּוּ עַל-הָאָרֶץ תִּשְׁפְּכֶנּוּ, כַּמָּיִם. כה לֹא תֹּאכְלֶנּוּ-לְמַעַן יִיטַב לְךָ וּלְבָנֶיךָ אַחֲרֶיךָ כִּי-תַעֲשֶׂה הַיָּשָׁר בְּעֵינֵי יְהוָה. (דברים יב: כג-כה)23 Mais évite avec soin d’en manger le sang; car le sang c’est la vie, et tu ne dois pas absorber la vie avec la chair. 24 Ne le mange point! Répands-le à terre, comme de l’eau. 25 Ne le mange point! Afin que tu sois heureux, toi et tes enfants après toi, pour avoir fait ce qui plaît au Seigneur. (Deutéronome 12 : 23-24-25).

Le principe de Vie n’appartient qu’à la Divinité, la Source exclusive de toute Vie sur Terre !

Le terme “cruel” trouve son origine dans le latin “crudelis”, qui signifie “qui aime le sang”. Plus précisément, “crudelis” est un dérivé de “crudus”, qui signifie “cru” ou “saignant”. En latin, crudelis a donné lieu à des dérivés comme crudelitas, qui signifie “cruauté”. Le mot “cruor” est dérivé de l’indo-européen commun et a des liens avec d’autres mots pour “sang”.

Ainsi, par le respect de cet interdit de consommer la viande crue du sacrifice de l’agneau de Pessa’h, les Hébreux, dès leur Sortie d’Egypte, expriment leur volonté d’allégeance à l’Eternel en étant les garants de toute Vie et les hérauts du respect de l’intégrité d’autrui. L’action même de ne point consommer de viande crue vise à restituer l’image humaine à tous ces Hébreux qui, d’aliénés, passent au statut d’Hommes libres disposés à réapprendre le sens de l’empathie et de la bienveillance.

L’empire de Pharaon, comparé à une génisse grasse, est appelé à s’effondrer sous le coup de l’empire dominant de Babylone régi par Nabuchodonosor:

כ עֶגְלָה יְפֵה-פִיָּה מִצְרָיִם קֶרֶץ מִצָּפוֹן בָּא בָא. כא גַּם-שְׂכִרֶיהָ בְקִרְבָּהּ כְּעֶגְלֵי מַרְבֵּק כִּי-גַם-הֵמָּה הִפְנוּ נָסוּ יַחְדָּיו לֹא עָמָדוּ כִּי יוֹם אֵידָם בָּא עֲלֵיהֶם עֵת פְּקֻדָּתָם. (ירמיהו מו:כ-כא)20 O Egypte, génisse aux belles formes, la calamité s’avance du Nord, elle s’avance. 21 Même les mercenaires qu’elle abrite sont comme des veaux à l’engrais; eux aussi lâchent pied, s’enfuient ensemble, sans résister. C’est que leur jour fatal est venu les atteindre, l’heure vengeresse. (Jérémie 46:20-21)[2]

Quant à Israël, l’Eternel, par la voix de Jérémie, lui promet que malgré les affres et les souffrances de l’histoire, il sera un peuple de l’Eternité:

כח אַתָּה אַל-תִּירָא עַבְדִּי יַעֲקֹב נְאֻם-יְהוָה כִּי אִתְּךָ אָנִי כִּי אֶעֱשֶׂה כָלָה בְּכָל-הַגּוֹיִם אֲשֶׁר הִדַּחְתִּיךָ שָּׁמָּה וְאֹתְךָ לֹא-אֶעֱשֶׂה כָלָה וְיִסַּרְתִּיךָ לַמִּשְׁפָּט וְנַקֵּה לֹא אֲנַקֶּךָּ.  (בראשית מו:כח)28 Non, toi, tu n’as rien à craindre, mon serviteur Jacob, dit l’Eternel, car je serai avec toi. Dussé-je détruire de fond en comble tous les peuples, parmi lesquels je t’aurai relégué, que toi, je ne te détruirais pas. Je te frapperai avec mesure, mais n’aurai garde de consommer ta ruine. (Jérémie 46:28)[3].


[1] Parashat Bo: Exode 19:1-13:16.

[2]  Extrait de la haftarat Bo (Jérémie 46:13-28).

[3]  Dernier verset de la haftarat Bo (Jérémie 46:13-28).

Shabbat shalom!

Haïm Ouizemann

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J’ai plus de 30 ans d’expérience dans l’étude et l’enseignement de la Bible. Il n’y a pas de limite à ce que la Bible prodigue comme connaissance et inspiration pour la vie.
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