
La parashat Bo[1] relate, après la description des trois derniers fléaux d’Egypte (les sauterelles, l’obscurité et la mort des premiers-nés) frappant l’Egypte, l’un des évènements les plus marquants de l’Histoire d’Israël: la sortie d’Egypte!
Pourquoi l’Eternel n’a-t-il point Lui-même fait sortir miraculeusement les Hébreux d’Egypte et a dû recourir à Moïse, son fidèle serviteur? N’eût‑il pas été plus simple pour Lui de provoquer la sortie d’Égypte en une seule fois par la puissance d’un seul et unique miracle plutôt que de faire appel aux dix plaies annoncées par Moïse?
De fait, l’Eternel avait besoin d’un canal humain pour faire passer un message aux hommes, d’un homme qui se ferait, en quelque sorte, son porte-parole:
| א וַיֹּאמֶר יְהוָה אֶל-מֹשֶׁה בֹּא אֶל-פַּרְעֹה כִּי-אֲנִי הִכְבַּדְתִּי אֶת-לִבּוֹ וְאֶת-לֵב עֲבָדָיו לְמַעַן שִׁתִי אֹתֹתַי אֵלֶּה בְּקִרְבּוֹ. ב וּלְמַעַן תְּסַפֵּר בְּאָזְנֵי בִנְךָ וּבֶן-בִּנְךָ אֵת אֲשֶׁר הִתְעַלַּלְתִּי בְּמִצְרַיִם וְאֶת-אֹתֹתַי אֲשֶׁר-שַׂמְתִּי בָם וִידַעְתֶּם כִּי-אֲנִי יְהוָה. (שמות י:א-ב) | 1 Et l’Éternel dit à Moïse: “Rends- toi chez Pharaon; car moi-même j’ai appesanti son cœur et celui de ses serviteurs, à dessein d’opérer tous ces prodiges autour de lui, 2 et afin que tu racontes à ton fils, à ton petit-fils, ce que j’ai fait aux Égyptiens et les merveilles que j’ai opérées contre eux; vous reconnaîtrez ainsi que je suis l’Eternel.” (Exode 10: 1-2) |
L’idée fondamentale qui traverse la parashat Bo est celle de la transmission, celle-là même que Pharaon tente d’annihiler.
| ח וַיּוּשַׁב אֶת-מֹשֶׁה וְאֶת-אַהֲרֹן אֶל-פַּרְעֹה וַיֹּאמֶר אֲלֵהֶם לְכוּ עִבְדוּ אֶת-יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם מִי וָמִי הַהֹלְכִים. ט וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה בִּנְעָרֵינוּ וּבִזְקֵנֵינוּ נֵלֵךְ בְּבָנֵינוּ וּבִבְנוֹתֵנוּ בְּצֹאנֵנוּ וּבִבְקָרֵנוּ נֵלֵךְ כִּי חַג-יְהוָה לָנוּ. (שמות י:ח-ט) | 8 Et Moïse et Aaron furent rappelés auprès de Pharaon, qui leur dit: “Allez servir l’Éternel votre Seigneur; quels sont ceux qui iront?” 9 Et Moïse répondit: “Nous irons jeunes gens et vieillards; nous irons avec nos fils et nos filles, avec nos brebis et nos bœufs, car nous avons à fêter l’Éternel.” (Exode 10:8-9) |
Moïse, porteur du message divin, est pleinement conscient qu’il lui incombe de tout mettre en œuvre afin que la chaîne de transmission, garante de la pérennité d’Israël, ne soit jamais brisée. Le but n’est pas tant de faire sortir les Hébreux d’Egypte que de faire sortir l’Egypte des Hébreux.
Cette transmission millénaire, secret de la pérennité d’Israël, n’a jamais cessé d’être, fût-ce au prix des innombrables souffrances que dut subir le peuple de l’Election. Les affres du temps, les pogroms, les expulsions et les vicissitudes de l’exil bimillénaire n’ont jamais réussi à briser la chaîne irréductible de la transmission. Le peuple juif est resté fidèle au devoir de transmettre. Les Croisades (1096), l’Inquisition espagnole (1492), les pogroms russes (1881-1906), la Shoah n’ont pas réussi à éteindre cette flamme. Au contraire, les martyrs de York (1191) ou de Lisbonne (1506) psalmodiaient le Shema en mourant, et les survivants de Bergen-Belsen organisaient des Seders de Pessa’h clandestins. En mars-avril 1945 (Pessah tombant le 29 mars), des détenus pieux comme Rafael Grosz[2] obtinrent exceptionnellement de la farine des SS pour cuire des matsoth rudimentaires : ils ramassaient du bois près des corps, creusaient un four à ciel ouvert, roulaient la pâte avec un manche à balai. Masha et Shoshana Peretz récitèrent la Haggadah de mémoire, sans vin ni table, dans les baraquements surpeuplés.
Que signifie transmettre ? S’agit-il de ne conserver que la mémoire d’un temps révolu, d’un temps d’humiliation lorsque les Nations, telle l’Egypte pharaonique, s’efforcèrent d’anéantir toute trace d’Israël en ce monde?
La Torah compte cette transmission comme une mitsvah (ordonnance, injonction) de premier ordre. L’on peut dire que l’essence du judaïsme réside non point seulement dans la parole dite, mais dans le message de cette même parole transmise sans discontinuité de génération en génération.
| ח וְהִגַּדְתָּ לְבִנְךָ בַּיּוֹם הַהוּא לֵאמֹר בַּעֲבוּר זֶה עָשָׂה יְהוָה לִי בְּצֵאתִי מִמִּצְרָיִם. (שמות יג:ח) | 8 Et tu raconteras alors à ton fils: ‘C’est pour cette raison que l’Eternel a agi pour moi, quand je suis sorti de l’Égypte. (Exode 13:8) |
Malbim (1809-1879) explique à propos de ce verset :
“הַגַּדְתָּ לְבִנְךָ בַּיּוֹם הַהוּא. הוּא מִצְוַת עֲשֵׂה שֶׁל סִפּוּר יִצִיאַת מִצְרַיִם, כִּי מֵאֲשֶׁר אָמַר לְמַעְלָה ‘זָכוֹר אֶת הַיּוֹם הַזֶּה’ הוּא מִצְוַת עֲשֵׂה שֶׁל זִכְרוֹן יִצִיאַת מִצְרַיִם שֶׁזֶּה נוֹהַג בְּכָל יוֹם, אֲבָל וְהַגַּדְתָּ הוּא הַסִּפּוּר, שֶׁאֵינוֹ נוֹהַג רַק בְּיוֹם הַהוּא. ” (מלבי”ם על הפסוק שמות יג:ח)
“Et tu raconteras à ton fils ce jour-là. C’est le commandement positif du récit de la sortie d’Égypte, car ce qui est dit plus haut ‘Souviens-toi de ce jour’ (Exode 13:3) est le commandement positif de la mémoire de la sortie d’Égypte, qui s’applique chaque jour, mais ‘et tu raconteras’ désigne le récit, qui ne s’applique qu’à ce jour-là. [le 15 Nissan].” (Malbim sur le verset Exode 13:8)
Conter l’Histoire d’Israël, autrement dit exprimer le passé d’esclaves des fils d’Israël, ne suffit point à préserver la pérennité d’Israël – le texte biblique se suffirait alors à lui-même. Toutes les nations conservent et racontent leur Histoire. La différence notoire avec Israël réside dans le fait que les Sages d’Israël, après l’exil, ont compris que l’expérience vivante de faire revivre pleinement la Sortie d’Egypte à chaque génération est à même de protéger Israël contre l’hostilité des nations et la tentation de l’assimilation, voire d’une disparition certaine.
Alors, comment revivre l’expérience des Hébreux, trois mille ans après la Sortie d’Egypte? Comment conserver le souvenir d’une Histoire dont les acteurs et les témoins ont totalement disparu?
Les Sages, conscients du défi relatif à la conservation de la Mémoire d’Israël, mémoire fondatrice et unificatrice de la Nation hébraïque, vont réfléchir et recréer, après la destruction du Temple, le narratif de l’Histoire de la Sortie d’Egypte en lui octroyant une nouvelle interprétation ouverte et valable pour chaque époque.
Le Rav Lord Jonathan Sacks (Zatsal) écrit[3] :
“Il existe une différence fondamentale entre savoir et raconter l’histoire. Nous ne racontons pas le récit de l’Exode pour connaître ce qui s’est passé dans le passé. Nous le faisons parce que chaque récit grave cet événement plus profondément dans la mémoire, et parce que chaque année apporte ses propres perspectives et interprétations. Le judaïsme est un dialogue constant entre passé et présent, et comme le présent change toujours, il y a toujours une nouvelle juxtaposition, une nouvelle facette de l’histoire. Les Sages ont dit: «Il n’y a pas de maison d’étude sans חִידּוּשׁ ‘hiddouch [nouvelle interprétation]» (‘Haguiga 3a). L’histoire de Pessa’h ne vieillit jamais, car la lutte pour la liberté ne s’arrête jamais, et chaque génération ajoute donc son propre commentaire à cette vieille-nouvelle histoire”.
Ainsi, comme le dit littéralement le texte biblique: “l’Eternel a agi pour moi, quand je suis sorti de l’Égypte” (Exode 13:8), autrement dit, chaque Hébreu, chaque Juif doit au temps présent se sentir envahi par un sentiment d’appartenance commun, celui d’avoir été esclave chez Pharaon et d’être personnellement sorti d’Egypte.
L’adhésion aux principes religieux stricts[4] mentionnés dans notre parashah ouvrent la voie au principe d’adhésion à l’expérience historique de la Sortie d’Egypte. La Haggadah de Pessa’h fait largement appel à la dimension du questionnement. En quoi cette nuit du 15 Nissan de la Sortie d’Egypte est-elle différente des autres nuits? Pourquoi buvons-nous quatre coupes de vin symbolisant le processus de libération des chaînes de l’esclavage: וְהוֹצֵאתִי (“Je vous ferai sortir”), וְהִצַּלְתִּי (“Je vous délivrerai”), וְגָאַלְתִּי (“Je vous rachèterai”), וְלָקַחְתִּי (“Je vous prendrai”) (Exode 6:6-7). Que signifie le plateau du Seder (קְעָרָה Kearah) et les trois מַצּוֹת matsoth qui y reposent selon un ordre rigoureux? Le plateau comprend six éléments rituels: זְרוֹעַ zéroa (os rôti symbolisant le sacrifice pascal), בֵּיצָה beitsa (œuf en lieu et place de l’offrande festive et du deuil du Temple détruit), מָרוֹר maror (herbes amères rappelant l’amertume de l’esclavage), חֲרוֹסֶת ‘harosset (pâte sucrée évoquant le mortier des travaux forcés), כַּרְפַּס karpass (légume vert trempé dans de l’eau salée en mémoire des larmes et du renouveau printanier), et les trois מַצּוֹת matsoth symboles, entre autres, de l’union d’Israël et du culte divin rendu autrefois dans le Temple.
A cela s’ajoute le fait que la Haggadah de Pessa’h ne cherche en aucune manière à enfermer le Juif dans un rôle de victime, mais plutôt d’acteur responsable de sa propre Liberté.
“הָשַּׁתָּא הָכָא, לְשָׁנָה הַבָּאָה בְּאַרְעָא דְיִשְׂרָאֵל. הָשַּׁתָּא עַבְדֵי, לְשָׁנָה הַבָּאָה בְּנֵי חוֹרִין.” (מן ההגדה)
“Cette année ici, l’année prochaine en Terre d’Israël. Cette année esclaves, l’année prochaine fils de la Liberté.” (Aggadah de Pessa’h)
Raconter et revivre la Sortie d’Egypte par l’expérience libératrice de la rencontre entre toutes les générations au soir du 15 Nissan a pour dessein de nous faire comprendre que…
“חִיֵּיב כָּל אָדָם לִרְאוֹת אֶת עַצְמוֹ כְּאִילּוּ הוּא יָצָא מִמִּצְרָיִם” (מן ההגדה)
“Chaque homme a l’obligation de se voir lui-même comme s’il était sorti d’Égypte” (Aggadah de Pessa’h), ici et maintenant.
[1] Parashat Bo: Exode 10:1-13:16.
[2] Témoignage USC Shoah Foundation.
[3] “The Jonathan Sacks Haggadah, Magid, We Were Slaves in Egypt 2”
[4] Commandement de la sanctification du mois: “Ce mois sera pour vous le début des mois” (Exode 12:2) – Transfert de l’autorité de la fixation du mois au tribunal rabbinique selon la vue du מוֹלָד molad (apparition de la lune).
Commandement du sacrifice pascal (Pessa’h d’Égypte et Pessah des générations): Prendre l’agneau le 10 du mois, le garder jusqu’au 14, l’égorger entre les deux soirs, le rôtir au feu, le manger la nuit avec de la matza et des herbes amères, brûler ce qui reste, interdiction de briser un os, conditions de participation (circoncision, interdiction au non-Juif, etc.) (Exode 12:3 et suiv.)
Manger la matsah la nuit de Pessa’h: “On le mangera sur des matsoth et des herbes amères” (Exode 12:8) – Manger de la matsah avec le sacrifice pascal, et ultérieurement comme commandement pour les générations la nuit du 15 Nissan.
Interdiction de manger du levain et de le garder à Pessa’h: “Pendant sept jours vous mangerez des matsoth… on ne mangera aucune levure… et on ne trouvera pas de levain dans vos maisons”. (Exode 12:19-20)
Commandement de la fête de Pessa’h pour les générations: Fixation de la fête de Pessah au mois de Nissan, sept jours de matsah, et les sacrifices spéciaux de la fête pour les générations. (Exode 12:14-20; 46-49)
Commandement de la sainteté des premiers-nés: “Consacre-Moi tout premier-né” (Exode 13:2) – Sanctification des premiers-nés humains et animaux (purs) à l’Éternel, et rachat des animaux non purs premiers-nés.
Shabbat Shalom !
Haim Ouizemann




