L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Parashat Eikev, Adhésion divine, la quatrième voie

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

Si l’on se réfère au Sefer HaHinoukh, la Parashat Eikev comprend pas moins de huit préceptes divins, six positifs (tu dois faire) et deux négatifs (tu ne dois pas faire). Cette parashah met en garde contre la tentation du Avoda Zarah (Culte étranger ou paganisme, Deutéronome 7:25-26) et enjoint de craindre, de servir et d’adhérer à l’Eternel:

כ אֶת-יְהוָה אֱלֹהֶיךָ תִּירָא אֹתוֹ תַעֲבֹד וּבוֹ תִדְבָּק וּבִשְׁמוֹ תִּשָּׁבֵעַ. (דברים י:כ)20 C’est l’Éternel, ton Dieu, que tu dois révérer, c’est lui que tu dois servir; attache-toi à Lui seul, ne jure que par Son Nom. (Deutéronome 10:20)

Comment craindre, servir et adhérer à l’Eternel alors même que les Sages d’Israël soulèvent un paradoxe célèbre? Les Sages interrogent :

וְכִי אֶפְשָׁר לִדַּבּוֹקֵי בַּשְּׁכִינָה? וְהָכְתִיב: ״כִּי ה׳ אֱלֹהֶיךָ אֵשׁ אוֹכְלָה״? (תלמוד בבלי, כתובות, קיא, ב)

“Est-il possible à l’homme de s’attacher à la Présence divine, alors qu’il est écrit : ‘Car l’Éternel, ton Seigneur, est un feu dévorant, une divinité jalouse!'(Deutéronome 4:24)?” (Talmud de Babylone, Ketoubot, 111:b)

L’on peut distinguer trois voies principales d’attachement au Divin proposées par les Sages, voies complémentaires les unes aux autres.

La première est celle de l’imitation des attributs divins (Imitatio Dei)

“Mais attache-toi à Ses attributs: de même qu’Il est compatissant, sois compatissant; de même qu’Il visite les malades, visite les malades; de même qu’Il enterre les morts, enterre les morts.” (Talmud de Babylone, Sota 14a)

Adhérer au Divin passe par l’action éthique en revêtant Ses qualités de bonté (חֶסֶד ‘Hessed), de justice (מִשְׁפָּט Mishpat) et de vérité (אֱמֶת Emet) dans nos relations humaines. Respecter, aimer et aider notre prochain, c’est adhérer à la Gloire divine car tout être humain détient une part lumineuse, une étincelle de l’Essence divine.

La deuxième voie consiste à introduire la Torah dans chacune de nos pensées, de nos paroles et surtout de nos actions:

“Est-il possible de s’attacher à la Shekhinah (Présence divine)? Mais quiconque marie sa fille à un érudit (Talmid ‘Hakham), fait du commerce pour les érudits ou les aide de ses biens, l’Écriture lui en fait crédit comme s’il s’attachait à la Shekhinah.” (Talmud, Ketoubot 111b)

La Torah est Parole Vivante. Elle vise principalement à réparer notre monde brisé. L’étude de la Torah est ici considérée comme un moyen et non point comme un but en soi. Ainsi l’étude approfondie de la Torah est perçue comme une rencontre entre la pensée humaine et la Sagesse divine. En s’attachant à la Torah et à ceux qui l’incarnent, l’homme réalise une union intellectuelle et spirituelle avec le Divin.

Dans la pensée hassidique (notamment dans le Tanya du Rav Shnéour Zalman de Liadi ou dans les enseignements du Baal Shem Tov), la דְּבֵקוּת Devekout devient une attitude d’esprit permanente. Chacune et chacun d’entre nous se doit d’intégrer la présence divine dans chaque pensée, parole et action, en réalisant que:

ג … מְלֹא כָל-הָאָרֶץ כְּבוֹדוֹ. (ישעיהו ו:ג)3 … Toute la terre est pleine de sa gloire!” (Isaïe 6:3)

A ces trois voies, il semble qu’une quatrième voie apparaisse dans la source biblique:

י וְאָכַלְתָּ וְשָׂבָעְתָּ וּבֵרַכְתָּ אֶת-יְהוָה אֱלֹהֶיךָ עַל-הָאָרֶץ הַטֹּבָה אֲשֶׁר נָתַן-לָךְ. (דברים ח:י)10 Et lorsque tu auras mangé et que tu seras rassasié, alors tu béniras l’Éternel, ton Seigneur, de la bonne Terre qu’il t’aura donnée! (Deutéronome 8:10)

L’adhésion au Divin ne se réalise pas ici seulement par l’altruisme, le rapport à l’autre et la méditation active sur la Présence permanente de l’Eternel mais sur le pain et les fruits de la Terre d’Israël, Erets Israël.

Notons que la Parashat Eikev est la seule et unique section shabbatique de toute la Torah (Pentateuque) dans laquelle les sept fruits d’Israël sont mentionnés en un seul et même faisceau:

ז כִּי יְהוָה אֱלֹהֶיךָ מְבִיאֲךָ אֶל-אֶרֶץ טוֹבָה אֶרֶץ נַחֲלֵי מָיִם עֲיָנֹת וּתְהֹמֹת יֹצְאִים בַּבִּקְעָה וּבָהָר. ח אֶרֶץ חִטָּה וּשְׂעֹרָה וְגֶפֶן וּתְאֵנָה וְרִמּוֹן; אֶרֶץ-זֵית שֶׁמֶן וּדְבָשׁ. (דברים ח:ז-ח)7 Car l’Éternel, ton Seigneur, te conduit dans un pays fortuné, un pays plein de cours d’eau, de sources et de torrents, qui s’épandent dans la vallée ou sur la montagne; 8 une terre qui produit le froment et l’orge, le raisin, la figue et la grenade, l’olive huileuse et le miel [de dates] (Deutéronome 8:7-8)

Dans le Tanakh, la Terre d’Israël, Erets Israël n’est pas uniquement un territoire géographique ou une entité politico-nationale, mais un espace spirituel singulier où l’adhésion au Divin atteint son accomplissement le plus parfait et le plus pur.

יא וְהָאָרֶץ אֲשֶׁר אַתֶּם עֹבְרִים שָׁמָּה לְרִשְׁתָּהּ אֶרֶץ הָרִים וּבְקָעֹת לִמְטַר הַשָּׁמַיִם תִּשְׁתֶּה-מָּיִם. יב אֶרֶץ אֲשֶׁר-יְהוָה אֱלֹהֶיךָ דֹּרֵשׁ אֹתָהּ תָּמִיד עֵינֵי יְהוָה אֱלֹהֶיךָ בָּהּ מֵרֵשִׁית הַשָּׁנָה וְעַד אַחֲרִית שָׁנָה. (דברים יא:יא-יב)11 Mais la Terre que vous allez conquérir est une terre de montagnes et de vallées, abreuvé par les pluies du ciel; 12 un pays sur lequel veille l’Éternel, ton Seigneur, et qui est constamment sous l’œil du Seigneur, depuis le commencement de l’année jusqu’à la fin. (Deutéronome 11:11-12)

Le fait même que la Providence divine s’étende en tous temps sur tout Erets Israël nous enseigne la primauté de la Terre d’Israël sur le désert. Le pain ne provient plus du ciel mais du sol lui-même:

יב וַיִּשְׁבֹּת הַמָּן מִמָּחֳרָת בְּאָכְלָם מֵעֲבוּר הָאָרֶץ וְלֹא-הָיָה עוֹד לִבְנֵי יִשְׂרָאֵל מָן וַיֹּאכְלוּ מִתְּבוּאַת אֶרֶץ כְּנַעַן בַּשָּׁנָה הַהִיא. (יהושע ה:יב)12 Et la manne cessa de tomber le lendemain [de Pessa’h], parce qu’ils avaient à manger du blé du pays, et les enfants d’Israël n’eurent plus de manne, mais ils se nourrirent, dès cette année, des produits de la terre de Canaan. (Josué 5:12)

L’une des thèses les plus célèbres et révolutionnaires du Ramban (Na’hmanide) réside dans le fait que l’obligation de pratiquer les commandements en exil n’a qu’un caractère secondaire:

וְשַׂמְתֶּם אֶת דְּבָרַי אֵלֶּה, אַף לְאַחַר שֶׁתִּגְלוּ הֱיוּ מְצֻיָּנִין בַּמִּצְוֹת, הַנִּיחוּ תְּפִלִּין, עֲשׂוּ מְזוּזָה, כְּדֵי שֶׁלֹּא יְהוּ עֲלֵיכֶם חֲדָשִׁים כְּשֶׁתַּחְזְרוּ, וְכֵן הוּא אוֹמֵר ‘הַצִּיבִי לְךָ צִיּוּנִים’ (ירמיהו לא:כ), לְשׁוֹן רַשִׁ”י (רש”י על דברים י”א:י”ח). וּכְבָר כָּתַבְתִּי פֵּרוּשׁ הָעִנְיָן כִּי הַמִּצְוֹת הָאֵלֶּה חוֹבַת הַגּוּף הֵם וְדִינָם בְּכָל מָקוֹם כְּמוֹ בָּאָרֶץ, אֲבָל יֵשׁ בּוֹ בַּמִּדְרָשׁ הַזֶּה סוֹד עָמֹק וּכְבָר רָמַזְתִּי מִמֶּנּוּ (ויקרא יח כה)… (פירוש רמב”ן על דברים יא:יח)

‘Placez ces paroles qui sont les miennes…’ (Deutéronome 11:18) — Même après que vous aurez été exilés, distinguez-vous par l’accomplissement des commandements: mettez les tefillins, installez la mezouza, afin qu’ils ne vous paraissent pas nouveaux lorsque vous reviendrez. Et c’est ainsi qu’il est dit: ‘Dresse pour toi des signaux’ (Jérémie 31:20) selon le commentaire de Rachi (sur Deutéronome 11:18). J’ai déjà explicité le sens de cette idée: ces commandements constituent des obligations personnelles (‘hovat ha-gouf) et s’imposent en tout lieu tout comme en Terre d’Israël. Néanmoins, ce Midrash recèle un secret profond, dont j’ai déjà esquissé les contours [dans mon commentaire sur Lévitique 18:25]… (Commentaire du Ramban sur Deutéronome 11:18)

Au chapitre 18:25 de Lévitique, Na’hmanide avance une explication qui relève de la mystique, à savoir que la conduite de la Providence divine s’exerce différemment dans le monde. En-dehors d’Israël, selon lui, les Nations sont régies par des intermédiaires célestes (anges/influences astrologiques), tandis que la Terre d’Israël est sous la providence directe et immédiate de l’Eternel. (Cf. Deutéronome 11:12) C’est cette dimension métaphysique et transcendantale qui rend la Terre incapable de tolérer l’abomination morale.

Selon le Ramban, les מִצְווֹת mitsvoth accomplies en exil ne sont que des ‘repères’ (des rappels) pour ne pas en oublier la pratique lors du retour. L’attachement divin obtenu par la pratique des mitsvoth ne déploie sa pleine portée spirituelle que lorsqu’il s’effectue sur le sol de la Terre d’Israël.

Quant au Rav Its’hak HaCohen Kook, inspiré par les thèses mystiques de Ramban, il défend la thèse selon laquelle la longue période de l’exil (גָּלוּת Galout) a contraint le judaïsme à se réfugier dans une spiritualité purement défensive, intellectuelle et privée. Faute de souveraineté et d’ancrage territorial, la דְּבֵקוּת Devekout ne pouvait s’exprimer que dans ce que le Talmud appelle אַרְבַּע אַמּוֹת שֶׁל הֲלָכָה[arba amot shel halakhah] les quatre coudées de la Halakha” (la prière, la synagogue, l’étude, le shabbat).

En Terre d’Israël, la spiritualité n’a plus besoin d’être une fuite hors du monde : la matière elle-même est sanctifiée. Construire une maison, cultiver la terre, consommer les fruits du sol d’Israël, parler l’hébreu au quotidien ou participer à la gestion de la cité ne sont plus des activités ‘neutres’ ou profanes (חוֹל ‘Hol), mais doivent être considérés comme l’expression la plus ultime de l’adhésion de l’Hébreu à la volonté divine.

Selon le Rav Kook:

“אֶרֶץ יִשְׂרָאֵל אֵינֶנָּה דָּבָר חִיצוֹנִי, קִנְיָן חִיצוֹנִי לָאֻמָּה, רַק בְּתוֹר אֶמְצָעִי לַמַּטָּרָה שֶׁל הַהִתְאַגְּדוּת הַכְּלָלִית וְהַחֲזָקַת קִיּוּמָהּ הַחָמְרִי אוֹ אֲפִילוּ הָרוּחָנִי. אֶרֶץ יִשְׂרָאֵל הִיא חֲטִיבָה עַצְמִית קְשׁוּרָה בְּקֶשֶׁר חַיִּים עִם הָאֻמָּה, חֲבוּקָה בְּתְכוּנוֹת פְּנִימִיּוֹת עִם מְצִיאוּתָהּ… ” (אורות ארץ ישראל, א’)

“La Terre d’Israël n’est pas une chose extérieure, un bien extérieur à la nation, servant seulement de moyen au rassemblement collectif [des fils d’Israël] et au maintien de son existence matérielle ou même spirituelle. La Terre d’Israël est une entité essentielle, liée par un lien de vie à la nation, enlacée de qualités intérieures avec son existence même…” (Orot Eretz Yisrael, I)

Lorsque la Nation réintègre sa terre, l’effort pionnier, agricole ou social fait partie intégrante du projet spirituel, même s’il est porté par des acteurs qui ne se définissent pas comme religieux. L’adhésion à l’Eternel cesse d’être une expérience purement mystique ou individuelle pour devenir une vie nationale organique qui ne prend tout son sens qu’en Erets Israël. Pourquoi le premier mot ouvrant la parashah précédente fait-il référence à Moïse qui “implora” l’Eternel pour entrer en Erets Israël ? Moïse, élu par l’Eternel pour libérer ses frères hébreux de l’aliénation en Egypte, supplie le Créateur de le faire entrer en Terre promise pour y pratiquer toutes les mitsvoth inscrites dans la Torah!  

Alors même que les trois premières voies d’adhésion au Divin relèvent de l’universel, la quatrième, elle, relève du particularisme national. La faute des dix princes d’Israël est d’avoir osé médire sur Erets Israël en prétendant qu’elle dévorait ses habitants:

לב וַיֹּצִיאוּ דִּבַּת הָאָרֶץ אֲשֶׁר תָּרוּ אֹתָהּ אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל לֵאמֹר הָאָרֶץ אֲשֶׁר עָבַרְנוּ בָהּ לָתוּר אֹתָהּ אֶרֶץ אֹכֶלֶת יוֹשְׁבֶיהָ הִוא וְכָל-הָעָם אֲשֶׁר-רָאִינוּ בְתוֹכָהּ אַנְשֵׁי מִדּוֹת. (במדבר יג:לב)32 Et ils décrièrent le pays qu’ils avaient exploré, en disant aux enfants d’Israël: “Le pays que nous avons parcouru pour l’explorer est un pays qui dévorerait ses habitants; quant au peuple que nous y avons vu, ce sont tous gens de haute taille. (Nombres 13:32)

La Parashat Eikev vient répondre à ces dix princes :

ו וְשָׁמַרְתָּ אֶת-מִצְוֺת יְהוָה אֱלֹהֶיךָ לָלֶכֶת בִּדְרָכָיו וּלְיִרְאָה אֹתוֹ. ז כִּי יְהוָה אֱלֹהֶיךָ מְבִיאֲךָ אֶל-אֶרֶץ טוֹבָה אֶרֶץ, נַחֲלֵי מָיִם עֲיָנֹת וּתְהֹמֹת יֹצְאִים בַּבִּקְעָה וּבָהָר. (דברים ח:ו-ז)6 et tu observeras les commandements de l’Éternel, ton Seigneur, en marchant dans ses voies et en le révérant. 7 Car l’Éternel, ton Seigneur, te conduit dans un pays fortuné, un pays plein de cours d’eau, de sources et de torrents, qui s’épandent dans la vallée ou sur la montagne. (Deutéronome 8:6-7)

Shabbat Shalom!

Haim Ouizemann

Souscription au Blog par Email

Entrez votre adresse mail pour suivre ce blog et être notifié par email des nouvelles publications.
Rejoignez les 869 autres abonnés

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Quelques mots sur moi

J’ai plus de 30 ans d’expérience dans l’étude et l’enseignement de la Bible. Il n’y a pas de limite à ce que la Bible prodigue comme connaissance et inspiration pour la vie.
A propos…

Souscription au Blog par Email

Entrez votre adresse mail pour suivre ce blog et être notifié par email des nouvelles publications.
Rejoignez les 869 autres abonnés

Archives

Désirez-vous mieux connaître la passionnante histoire de Jérusalem?

Inscrivez vos coordonnées afin de recevoir gratuitement le livret:

"Jérusalem, un amour éternel"