
La Parashat Emor[1] se caractérise par le fait d’être la seule et unique péricope renfermant en un seul chapitre et en un seul faisceau toutes les fêtes d’Israël ou plus précisément les “rencontres” (מוֹעֲדִים Mo’adim) d’Israël avec l’Eternel.
Le mot hébreu מוֹעֵד Moed (au pluriel Mo’adim), utilisé dans ce chapitre, signifie littéralement un “rendez-vous” ou un “temps fixé”. Il souligne l’idée que ces temps de rendez-vous ne sont pas seulement des commémorations historiques ou agricoles, mais des moments de rencontre précis entre le divin et l’humain. Le cycle de ces rendez-vous doit être d’une régularité sans faille. Ainsi le temps de Pessa’h commémorant la sortie d’Egypte, le 15 Nissan de l’année lunaire, doit impérativement correspondre au début du printemps et ce, sans aucune exception. Il en est de même pour l’ensemble des fêtes hébraïques.
Le texte commence par rappeler l’importance du septième jour, le Jour du Shabbat, la source par excellence de toutes les autres célébrations à venir.
La Torah connaît deux grandes périodes: les fêtes du printemps et celles d’automne.
Les fêtes du printemps commémorent la sortie d’Égypte et les premières récoltes, la Pâque (Pessa’h; le 14e jour du premier mois au crépuscule, Lévitique 23:5), la consommation des pains sans levain (Matzot, Lévitique 23:6-8), les Prémices (Omer, offrande de la première gerbe de la récolte, Lévitique 23,10-11) et la fête des Semaines (Shavouot, célébrée sept semaines après l’offrande de l’Omer Lévitique 23,17-21).
Quant aux fêtes de l’automne, elles marquent un temps de jugement, d’expiation et de réjouissance finale. Le peuple d’Israël commémore la fête du Souvenir (הַזִּכָּרוֹן יוֹם Yom HaZikaron, connu dorénavant sous le nom de רֹאשׁ הַשָּׁנָה Rosh Hashana, premier jour du septième mois (Tishrei), Lévitique 23:24-25), le Jour des Expiations (יוֹם כִּיפּוּר Yom Kippour au dixième jour du septième mois, Lévitique 23:27-32) et la fête des Cabanes (סֻכֹּת Soukkot; sept jours de réjouissance sous des tentes, commençant le quinzième jour du septième mois, Lévitique 23:34-36, suivis d’une huitième journée de clôture שְׁמִינִי עֲצֶרֶת Shemini Atseret (Lévitique 23:36).
Une lecture attentive du chapitre 23 laisse apparaître une étrange interruption, une césure entre les deux périodes de printemps et d’automne sans que la source biblique ne nous donne d’explication claire.
| כב וּבְקֻצְרְכֶם אֶת-קְצִיר אַרְצְכֶם לֹא-תְכַלֶּה פְּאַת שָׂדְךָ בְּקֻצְרֶךָ וְלֶקֶט קְצִירְךָ לֹא תְלַקֵּט לֶעָנִי וְלַגֵּר תַּעֲזֹב אֹתָם אֲנִי יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם. (ויקרא כג:כב) | 22 Et quand vous ferez la moisson dans votre pays, tu laisseras la tienne inachevée au bout de ton champ, et tu ne ramasseras point les glanes de ta moisson. Tu les abandonneras au pauvre et à l’étranger: Je suis l’Éternel votre Seigneur.” (Lévitique 23:22) |
Quelle peut être la signification d’une telle césure venant interrompre la description de toutes ces solennités sacrées ?
Rashi commente:
” ובקצרכם. חָזַר וְשָׁנָה, לַעֲבֹר עֲלֵיהֶם בִּשְׁנֵי לָאוין;
אָמַר רַבִּי אַבְדִּימֵי בְּרַבִּי יוֹסֵף: מָה רָאָה הַכָּתוּב לִתְּנָהּ בְּאֶמְצַע הָרְגָלִים: פֶּסַח וַעֲצֶרֶת מִכָּאן וְרֹאשׁ-הַשָּׁנָה וְיוֹם-הַכִּפּוּרִים וְהֶחָג מִכָּאן? לְלַמֶּדְךָ שֶׁכָּל הַנּוֹתֵן לֶקֶט, שִׁכְחָה וּפֵאָה לֶעָנִי כָּרָאוּי, מַעֲלִין עָלָיו כְּאִלּוּ בָּנָה בֵּית-הַמִּקְדָּשׁ וְהִקְרִיב קָרְבְּנוֹתָיו בְּתוֹכוֹ.”
“ Et quand vous moissonnez Cette prescription est répétée ici une seconde fois (après Lévitique 19:9) pour faire de sa transgression une double infraction. Rabbi Abdimi, fils de Rabbi Yossef, a dit : Pourquoi l’Écriture a-t-elle jugé bon de placer cette loi [les dons aux pauvres] au milieu des fêtes de pèlerinage : avec Pessah et Atzeret (Shavouot) d’un côté, et Rosh HaShana, Yom Kippour et Soukkot de l’autre ? C’est pour t’enseigner que quiconque donne au pauvre le Leqet (glanage), la Shikh’ha (l’oubli) et la Péa (le coin du champ) comme il se doit, on lui en tient compte comme s’il avait bâti le Temple et y avait offert ses sacrifices.”
Rabbi Abdimi s’interroge sur “l’anomalie” du calendrier liturgique par une injonction agricole et sociale qui, semblant a priori n’être en aucune façon en adéquation avec les trois fêtes de pèlerinage, opère une césure dans le texte biblique. Le Sage affirme que la צְדָקָה Tsedaka n’est point seulement une bonne action mais qu’elle constitue l’équivalent spirituel du culte au Temple. Le champ de l’agriculteur se transforme en un autel. En hébreu, la צְדָקָה Tsedaka ne signifie aucunement “charité” (Caritas qui vient du cœur, qui est une bonté subjective [je donne parce que j’ai pitié]), mais צֶדֶק Tsedek /Justice, terme dont la racine hébraïque est Ts.D.K./ צ.ד.ק.. Cet acte de justice qui constitue une obligation objective et absolue vise à rétablir et à réparer l’ordre du monde.
En plaçant cette injonction entre les fêtes du printemps (libération et révélation) et celles de l’automne (jugement et pardon), la Torah suggère que la piété rituelle est dépourvue de sens si elle ne s’accompagne pas d’une responsabilité directe envers les plus fragiles.
L’on ne peut pas passer de la “Révélation” au “Jugement” sans traverser le champ de la responsabilité sociale. C’est le passage obligé pour que la spiritualité ne reste pas une abstraction.
Cette césure textuelle refuse de séparer le rituel (le culte au Temple) de l’éthique (le rapport à l’autre). Le texte biblique affirme ainsi que la sainteté ne réside pas uniquement dans la sphère du sacré séparé (La Tente du Rendez-Vous/le Temple) du monde, mais dans le quotidien profane (le champ) lorsqu’il est investi par la Justice. Le champ devient, alors, non seulement le prolongement horizontal de l’autel vertical mais le cœur constituant de la Transcendance divine.
Le champ de l’agriculteur est considéré comme le microcosme du Temple. Ainsi si dans le Temple, le fils d’Israël vient offrir le meilleur de sa production (les prémices, les sacrifices) sur un autel dédié, dans le champ, ce même fils d’Israël vient offrir “l’oubli” et les “coins” de sa terre (le marginal, le délaissé) à celui qui n’a rien. Autrement dit, nourrir celui qui a faim équivaut à nourrir le feu de l’autel. La source biblique vise d’une certaine manière à “démocratiser” le sacré : tout agriculteur, dans son propre domaine, officie comme le Grand Cohen dès lors qu’il renonce à sa propriété exclusive pour laisser de la place à l’autre.
L’ordonnance divine de laisser une partie ouverte du champ aux plus démunis après la récolte transforme le sol fécond porteur de vie en un sanctuaire horizontal où l’espace de production économique se mue en un espace de révélation éthique. Le pauvre ne reçoit pas une aumône qui l’humilie ; il récolte ce qui est devenu, par la Providence divine, une propriété commune. Le Saint des Saints ne se trouve plus au centre de la Tente du Rendez-Vous ou du Temple mais à la périphérie du champ, aux “coins” (פֵּאוֹת Pe’ot) de ce dernier. Là où le Temple n’est qu’un édifice de pierre, la terre d’Israël renferme en son sein la Vie en ce sens qu’après la cessation de tout monopole sur la production engrangée, elle devient la source de partage pour tous. Le propriétaire foncier est actif et visible. La sainteté naît de l’effacement institué par l’injonction divine.
| טו וַתָּקָם לְלַקֵּט וַיְצַו בֹּעַז אֶת-נְעָרָיו לֵאמֹר גַּם בֵּין הָעֳמָרִים תְּלַקֵּט וְלֹא תַכְלִימוּהָ. טז וְגַם שֹׁל-תָּשֹׁלּוּ לָהּ מִן-הַצְּבָתִים וַעֲזַבְתֶּם וְלִקְּטָה וְלֹא תִגְעֲרוּ-בָהּ. יז וַתְּלַקֵּט בַּשָּׂדֶה עַד-הָעָרֶב וַתַּחְבֹּט אֵת אֲשֶׁר-לִקֵּטָה וַיְהִי כְּאֵיפָה שְׂעֹרִים. יח וַתִּשָּׂא וַתָּבוֹא הָעִיר וַתֵּרֶא חֲמוֹתָהּ אֵת אֲשֶׁר-לִקֵּטָה וַתּוֹצֵא וַתִּתֶּן-לָהּ אֵת אֲשֶׁר-הוֹתִרָה מִשָּׂבְעָהּ. (רות ב:טו-יח) | 15 Puis elle se releva pour glaner, et Booz fit cette recommandation à ses gens: “Laissez-la glaner même entre les gerbes, et ne l’humiliez pas. 16 Et ayez même soin de laisser tomber de vos javelles des épis que vous abandonnerez, pour qu’elle les ramasse; gardez-vous de lui parler avec dureté.” 17 Et elle glana de la sorte dans le champ jusqu’au soir, et, lorsqu’elle eut battu ce qu’elle avait ramassé, il y avait environ un êpha d’orge. 18 Et elle l’emporta, rentra en ville, et sa belle-mère vit ce qu’elle avait ramassé. Ruth montra aussi et lui donna ce qu’elle avait mis en réserve après avoir mangé à sa faim. (Ruth 2:15-18). |
[1] Parashat Emor: Lévitique 21:1-24:23.
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Shabbat Shalom!
Haim Ouizemann




