L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Parashat ‘Houkat, Entre grâce, gratification et gratitude

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

Cet article est dédié tout particulièrement aux otages, femmes, hommes et enfants capturés par le mouvement terroriste du Hamas et aux parents attendant le retour des leurs.

La parashat ‘Houkat[1], riche en thèmes, commence par le commandement de la vache rousse (פָּרָה אֲדֻמָּה Parah Adoumah), une vache entièrement rousse, sans défaut et n’ayant jamais porté de joug, qui est brûlée en-dehors du camp. Ses cendres servent à purifier les personnes qui sont devenues impures au contact d’un mort, dans un processus unique où la personne impure est aspergée d’eau mélangée à la cendre le troisième et le septième jour. C’est dans cette parashah que nous apprenons à Qadesh la mort de Myriam, la sœur aînée de Moïse. Sa mort entraîne l’un des plus célèbres épisodes bibliques, celui des eaux de Meriva. Les enfants d’Israël se plaignent du manque d’eau. Moïse et Aaron reçoivent l’ordre de parler au rocher, mais Moïse frappe le rocher de son bâton, sans rappeler que c’est l’Eternel qui fait sortir de l’eau du rocher. À cause de cela, il leur sera interdit à tous deux d’entrer en Terre d’Israël.

Après Myriam, c’est au tour de Aaron, le grand Prêtre, de mourir meurt sur le mont Hor, et son fils Eléazar lui succède.

A ce dernier événement malheureux succède la plainte des fils d’Israël reprochant indument à Moïse de les avoir fait sortir d’Egypte dans le but de les faire mourir dans le désert en les abandonnant à leur triste sort:

ה וַיְדַבֵּר הָעָם בֵּאלֹהִים וּבְמֹשֶׁה לָמָה הֶעֱלִיתֻנוּ מִמִּצְרַיִם לָמוּת בַּמִּדְבָּר כִּי אֵין לֶחֶם וְאֵין מַיִם וְנַפְשֵׁנוּ קָצָה בַּלֶּחֶם הַקְּלֹקֵל. (במדבר כא: ה)5 et il [le peuple] se plaignit du Seigneur et de Moïse: “Pourquoi nous avez-vous tirés de l’Egypte, pour nous faire mourir dans ce désert? Car il n’y a point de pain, point d’eau, et nous sommes excédés de ce misérable aliment.” (Nombres 21:5; traduction de la Bible du Rabbinat)

Les fils d’Israël justifient leur plainte par un cruel manque d’eau et de nourriture.

Cette plainte est-elle véritablement fondée dans les faits ?

La réalité matérielle est, en fait, tout autre que celle présentée par les Hébreux. En effet, le peuple reçoit la manne, appelée “pain du ciel le’hem min HaShamayim לֶחֶם מִן-הַשָּׁמָיִם” (Exode 16:4). Ce pain céleste miraculeux, appelée également ” לֶחֶם אַבִּירִיםpain des anges, pain des délices”, est celui-là même qui les soutient durant toutes leurs pérégrinations dans le désert:

כד  וַיַּמְטֵר עֲלֵיהֶם מָן לֶאֱכֹל וּדְגַן-שָׁמַיִם נָתַן לָמוֹ. כה  לֶחֶם אַבִּירִים אָכַל אִישׁ צֵידָה שָׁלַח לָהֶם לָשֹׂבַע. (תהלים עח:כד-כה)24 Et Il [l’Eternel] fit pleuvoir sur eux de la manne comme nourriture, et leur octroya du blé céleste. 25 Tous eurent à manger de ce pain de délices: il leur avait envoyé des vivres à satiété. (Psaume 78:24-25)

Quant à l’eau, l’Eternel, à maintes reprises, fait jaillir de l’eau pour le peuple (Exode 17, Nombres 20). Si, certes, il advient que les Hébreux souffrent de manque d’eau (Exode 15:23-24), ce besoin est toutefois régulièrement comblé par des miracles. Selon les Sages d’Israël, le fait que “les Hébreux marchèrent trois jours sans trouver d’eau” (Nombres 15:22) signifie que le manque d’eau dans le désert ne dépassait jamais trois jours. Or, la Torah étant comparée symboliquement à l’eau, les Sages s’appuieront sur ce passage pour instituer la lecture publique de la Torah les lundis, jeudis et Shabbatot, afin que le peuple d’Israël ne reste jamais plus de trois jours sans entendre la Torah. Selon cette tradition, le peuple n’a jamais connu de période de soif supérieure à trois jours dans le désert, car chaque fois que le besoin devenait pressant, une intervention divine survenait pour fournir de l’eau.

Le peuple n’est donc jamais véritablement privé de nourriture ni d’eau. La protection divine enveloppe les Hébreux dont la subsistance quotidienne est assurée de jour comme de nuit!

Quelle est donc la véritable nature de la plainte des Hébreux et comment pouvons-nous juger de la gravité de celle-ci?

L’expression /וְנַפְשֵׁנוּ קָצָה VeNafshenou qatsah (Nombres 21:5) signifie ”notre âme est dégoûtée/ a en abomination/ hait” (Racine ק.ו.צ./ K.Ou.Ts.) – “nous en avons assez, nous sommes épuisés, nous ne pouvons plus supporter la situation”.

Dans le contexte du verset, les enfants d’Israël se plaignent de la manne et disent que leur âme voit en ce pain un pain non seulement misérable comme la traduction de la Bible du Rabbinat nous l’enseigne mais un pain “maudit” -קְּלֹקֵל/ KeLoKel (Nombres 21:5 ; racine:  K.L.L. /ק.ל.ל., “maudire, mépriser”), alors même qu’il s’agit d’une nourriture miraculeuse suffisante et pleinement nourricière durant quarante ans dans le désert.

Keli Yakar[2] :

“Le sens est que la manne, malgré ses qualités, leur était devenue insupportable car elle manquait de variété, ou bien parce qu’elle était rapidement digérée et ne rassasiait pas longtemps.”

A l’appui de commentaire, l’on peut revenir au mot קְּלֹקֵל/ KeLoKel qui, concernant la manne, peut vouloir signifier un “pain d’une très grande légèreté” qui, une fois ingurgité, ne laisse pas de trace.

Rachi et les Sages du Talmud voient là un signe d’ingratitude, car le peuple se plaint d’un don du Ciel et exprime du dégoût envers ce qu’il a reçu de la part de l’Eternel.

“Nous sommes excédés de ce misérable aliment” : Il s’agit d’une critique de la manne, que le peuple trouve monotone et peu satisfaisante (voir aussi Nombres 11:6: “Notre âme est desséchée נַפְשֵׁנוּ יְבֵשָׁה Nafshenou yeveshah, il n’y a rien… que de la manne devant nos yeux”.

Rachi explique que le peuple se lasse de la manne parce qu’elle n’a pas de texture ni de goût varié (bien que la Torah mentionne le contraire. Elle donne les différents goûts que les Hébreux lui donnaient), bien qu’elle soit miraculeuse et suffisante pour les besoins physiques.

Selon la tradition hébraïque et de nombreux commentateurs (Rachi, Ramban), cette plainte est vue comme une marque d’ingratitude. L’Eternel subvient à leurs besoins de façon miraculeuse, mais le peuple se plaint de ne pas avoir plus de variété ou de confort. A ce propos, le goût “corrompu” de la manne pourrait être aussi le reflet… de l’esprit “corrompu” des fils d’Israël. En effet, le mot קְּלֹקֵל/KeLoKel signifie aussi “corrompu, abimé, détruit”. Le monde ne prend forme que par la vision que nous en avons.

Le désert est présenté comme une épreuve pour tester la foi et la confiance du peuple en l’Eternel (Deutéronome 8:2-3). Les fils d’Israël se plaignent à maintes reprises (Nombres 11, 5-6) alors même que toute leur subsistance leur est assurée gratuitement. Si la pauvreté constitue un défi au culte divin, il en est de même pour l’abondance. C’est pourquoi Moïse avertit le peuple qu’après être entré en Terre promise, lorsque l’abondance devient évidente et facile, il y a un risque de perdre la reconnaissance et l’humilité.

וְאָכַלְתָּ, וְשָׂבָעְתָּ… וְרָם לְבָבֶךָ וְשָׁכַחְתָּ אֶת-יְהוָה אֱלֹהֶיךָ… (דברים ח:י…יד)10 Et lorsque tu mangeras et que tu seras rassasié… peut-être ton cœur s’enorgueillira-t-il, et tu oublieras l’Éternel, ton Seigneur… (Deutéronome 8, 10…14)

Autrement dit, Les Sages mettent en garde contre les dangers de l’ingratitude considérée comme un manque d’appréciation pour l’abondance obtenue sans peine. L’Homme n’est capable d’apprécier l’abondance divine qu’à la seule condition de pleinement s’investir corps et âme pour avoir le droit d’en jouir. L’Homme ne peut d’aucune manière fonder sa croyance en l’Eternel sur la simple base de miracles qui, devenus quotidiens, en viennent à perdre de leur valeur aux yeux de certains. Le miracle est avant tout le fruit du travail permanent et ce, en toutes circonstances.

La réaction de l’Eternel à l’ingratitude exprimée par la plainte des fils d’Israël ne se fait pas attendre. L’Eternel envoie des serpents venimeux pour punir le peuple.

ו וַיְשַׁלַּח יְהוָה בָּעָם אֵת הַנְּחָשִׁים הַשְּׂרָפִים וַיְנַשְּׁכוּ אֶת-הָעָם וַיָּמָת עַם-רָב, מִיִּשְׂרָאֵל. ז וַיָּבֹא הָעָם אֶל-מֹשֶׁה וַיֹּאמְרוּ חָטָאנוּ כִּי-דִבַּרְנוּ בַיהוָה וָבָךְ הִתְפַּלֵּל אֶל-יְהוָה וְיָסֵר מֵעָלֵינוּ אֶת-הַנָּחָשׁ וַיִּתְפַּלֵּל מֹשֶׁה בְּעַד הָעָם. (במדבר כא:ו-ז)6 Alors l’Éternel suscita contre le peuple les serpents brûlants, qui mordirent le peuple, et il périt une multitude d’Israélites. 7 Et le peuple s’adressa à Moïse, et ils dirent: “Nous avons péché en parlant contre l’Éternel et contre toi; intercède auprès de l’Éternel, pour qu’il détourne de nous ces serpents!” Et Moïse intercéda pour le peuple. (Nombres 21:6-7)

Alors même que la gratification exalte le don, la gratitude exalte le donateur. L’être humain doit avant tout prendre conscience des bienfaits matériels, de la grâce divine dont il jouit quotidiennement, en retirer une joie intérieure profonde et s’en satisfaire car si la gratitude attire le flux d’abondance divine, l’ingratitude envers la Source divine de Bénédictions conduit à l’effet inverse, à savoir à la non réceptivité du Bien divin.

Aussi :   

יא וְשָׂמַחְתָּ בְכָל-הַטּוֹב אֲשֶׁר נָתַן-לְךָ יְהוָה אֱלֹהֶיךָ וּלְבֵיתֶךָ אַתָּה וְהַלֵּוִי וְהַגֵּר, אֲשֶׁר בְּקִרְבֶּךָ. (דברים כו:יא) 11 Et tu te réjouiras pour tous les biens que l’Éternel, ton Seigneur, aura donnés à toi et à ta famille, et avec toi se réjouiront le Lévite et l’étranger qui est dans ton pays. (Deutéronome 26:11)

[1] Parashat ‘Houkat: Nombres 19:1-22:1.

[2]  Le Keli Yakar est un commentaire classique sur la Torah, écrit par Rabbi Shlomo Ephraïm ben Aaron Luntschitz (1550–1619), qui fut le rabbin principal de Prague et l’un des chefs de ses yeshivot. Ce commentaire a été publié pour la première fois en 1602, et son nom est tiré d’un verset des Proverbes 20:15: “Les lèvres de la connaissance sont un vase précieux (וּכְלִי יְקָר Oukheli yakar)”

Shabbat shalom!

Haïm Ouizemann

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J’ai plus de 30 ans d’expérience dans l’étude et l’enseignement de la Bible. Il n’y a pas de limite à ce que la Bible prodigue comme connaissance et inspiration pour la vie.
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