
La parashat Ki Tavo[1] constitue un tournant dramatique dans le discours d’adieu de Moïse. Le peuple de la Torah donnée dans le désert devient le peuple de la Torah vouée à être pratiquée en Terre d’Israël, Erets Israël.
| א וְהָיָה כִּי-תָבוֹא אֶל-הָאָרֶץ אֲשֶׁר יְהוָה אֱלֹהֶיךָ נֹתֵן לְךָ נַחֲלָה וִירִשְׁתָּהּ וְיָשַׁבְתָּ בָּהּ… (דברים כו:א) | 1 “Quand tu seras arrivé dans le pays que l’Éternel, ton Seigneur, te donne en héritage, quand tu en auras pris possession et y seras établi… (Deutéronome 26:1) |
L’intégralité de la Parashat Ki Tavo, consacrée exclusivement aux mitsvoth d’Erets Israël, met l’accent sur la possession et l’installation des fils d’Israël en Erets Israël. L’héritage de la Terre d’Israël est conditionné par la pratique des injonctions sur la Terre promise par l’Eternel aux Patriarches Avraham, Ya’akov et Its’hak.
Le texte de la parashat Ki Tavo débute par la déclaration des prémices (מִקְרָא בִּיכּוּרִים Mikra Bikkourim) (26:1–11). Cette longue déclaration développe avec beaucoup de détails l’obligation d’apporter les premiers fruits des sept espèces au Temple de Jérusalem. L’on est tenu de remettre la corbeille de fruits au Cohen en récitant la déclaration historique:
| ה וְעָנִיתָ וְאָמַרְתָּ לִפְנֵי יְהוָה אֱלֹהֶיךָ אֲרַמִּי אֹבֵד אָבִי וַיֵּרֶד מִצְרַיְמָה וַיָּגָר שָׁם בִּמְתֵי מְעָט וַיְהִי-שָׁם לְגוֹי גָּדוֹל עָצוּם וָרָב. (דברים כו:ה) | 5 Et tu diras à haute voix devant l’Éternel, ton Seigneur: “Un Araméen voulait perdre mon père, il descendit en Egypte, y vécut étranger, peu nombreux d’abord, puis y devint une nation considérable, puissante et nombreuse. (Deutéronome 26:5) |
Quel est le but de cette longue déclaration ? Pourquoi incombe-t-il à l’offrant de remonter jusqu’à l’Araméen, Lavan, qui voulait déraciner la totalité [d’Israël] lorsqu’il a poursuivi Ya‘aqov, selon Rashi, jusqu’à l’esclavage et l’entrée en Erets Israël? Les prémices ne pourraient donc point se suffire à eux-mêmes?
Ce passage retraçant l’Histoire de la nation hébraïque depuis Lavan, la servitude en Égypte jusqu’à l’héritage de la Terre, constitue le fondement de l’installation d’Israël en Terre promise. L’on ne peut construire le futur que sur la base du passé. Savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va!
| ט וַיְבִאֵנוּ אֶל-הַמָּקוֹם הַזֶּה וַיִּתֶּן-לָנוּ אֶת-הָאָרֶץ הַזֹּאת אֶרֶץ זָבַת חָלָב וּדְבָשׁ. (דברים כו:ט) | 9 et il nous introduisit dans cette contrée, et il nous fit présent de cette terre, une terre où ruissellent le lait et le miel. (Deutéronome 26:9) |
La finalité de la sortie d’Egypte et le Don de la Torah au mont Sinaï résident dans l’accomplissement plein et entier des injonctions divines au Pays ou coulent le lait et le miel:
| כג וָאֹמַר אֵלֶיךָ שַׁלַּח אֶת-בְּנִי וְיַעַבְדֵנִי וַתְּמָאֵן לְשַׁלְּחוֹ הִנֵּה אָנֹכִי הֹרֵג, אֶת-בִּנְךָ בְּכֹרֶךָ. (שמות ד:כג; ראו שמות ז:טז; כו; ח:טז; ט:א; יג; י:ג) | 23 or, je t’avais dit: Laisse partir mon fils, pour qu’il me serve et tu as refusé de le laisser partir. Eh bien! moi, je ferai mourir ton fils premier-né. (Exode 4:23; cf. Exode 7:16; 26; 8:16; 9:1; 13; 10:3) |
Les prémices apportées au Temple racontent, comme les pages d’un livre ouvert, l’épopée du peuple hébreu: de la servitude en Égypte jusqu’à la liberté, scellée et accomplie par la pratique des mitsvoth. Au narratif extraordinaire du peuple d’Israël, s’ajoute la gratitude qu’éprouvent les fils d’Israël en entrant en Terre promise.
La promesse d’entrer en Erets Israël appelée à se réaliser pleinement trouve son accomplissement parfait lors de la création de l’Etat hébreu, le 15 mai 1948: la Parole de l’Éternel ne retourne jamais à Lui sans effet.
| יא כֵּן יִהְיֶה דְבָרִי אֲשֶׁר יֵצֵא מִפִּי, לֹא-יָשׁוּב אֵלַי רֵיקָם כִּי אִם-עָשָׂה אֶת-אֲשֶׁר חָפַצְתִּי וְהִצְלִיחַ אֲשֶׁר שְׁלַחְתִּיו. (ישעיהו נה:יא) | 11 telle est ma parole: une fois sortie de ma bouche, elle ne me revient pas à vide, sans avoir accompli mon vouloir et mené à bonne fin la mission que je lui ai confiée. (Isaïe 55:11) |
Comme le rappelle Josué au terme de la conquête, pas une seule de Ses bonnes paroles n’est tombée à terre:
| מא וַיִּתֵּן יְהוָה לְיִשְׂרָאֵל אֶת-כָּל-הָאָרֶץ אֲשֶׁר נִשְׁבַּע לָתֵת לַאֲבוֹתָם וַיִּרָשׁוּהָ וַיֵּשְׁבוּ בָהּ. מב וַיָּנַח יְהוָה לָהֶם מִסָּבִיב, כְּכֹל אֲשֶׁר-נִשְׁבַּע לַאֲבוֹתָם; וְלֹא-עָמַד אִישׁ בִּפְנֵיהֶם, מִכָּל-אֹיְבֵיהֶם–אֵת כָּל-אֹיְבֵיהֶם, נָתַן יְהוָה בְּיָדָם. מג לֹא-נָפַל דָּבָר מִכֹּל הַדָּבָר הַטּוֹב, אֲשֶׁר-דִּבֶּר יְהוָה אֶל-בֵּית יִשְׂרָאֵל הַכֹּל בָּא. (יהושע כא:מא-מג) | 41 Ainsi l’Eternel donna aux Israélites tout le pays qu’il avait promis par serment à leurs ancêtres; ils en prirent possession et s’y établirent. 42 Et l’Eternel les fit jouir d’une sécurité entière, comme il l’avait juré à leurs ancêtres; de tous leurs ennemis, pas un n’avait tenu devant eux: tous, l’Eternel les avait mis en leur pouvoir. 43 Aucune ne fit défaut de toutes les faveurs que l’Eternel avait promises à la maison d’Israël: toutes s’accomplirent. (Josué 21:41-43) |
Les fruits amenés au Temple témoignent que Celui qui a juré de donner la Terre aux Patriarches d’Israël demeure fidèle à Son Alliance à travers les générations.
| ח רְאֵה נָתַתִּי לִפְנֵיכֶם אֶת-הָאָרֶץ בֹּאוּ וּרְשׁוּ אֶת-הָאָרֶץ אֲשֶׁר נִשְׁבַּע יְהוָה לַאֲבֹתֵיכֶם לְאַבְרָהָם לְיִצְחָק וּלְיַעֲקֹב לָתֵת לָהֶם וּלְזַרְעָם אַחֲרֵיהֶם. (דברים א:ח) | 8 Voyez, je vous donne cette Terre! Allez prendre possession de la Terre que l’Éternel a juré à vos pères, Abraham, Isaac et Jacob, de donner à eux et à leur postérité après eux.” (Deutéronome 1:8) |
Les fruits d’Israël témoignent de la présence et de l’existence juive en Erets Israël sous condition d’un engagement moral, spirituel et social.
Le message de la parashat Ki Tavo constitue l’antithèse de la parashah des explorateurs, de ceux-là même qui osèrent médire sur la générosité de la Terre (Nombres 13):
| לב וַיֹּצִיאוּ דִּבַּת הָאָרֶץ אֲשֶׁר תָּרוּ אֹתָהּ אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל לֵאמֹר הָאָרֶץ אֲשֶׁר עָבַרְנוּ בָהּ לָתוּר אֹתָהּ אֶרֶץ אֹכֶלֶת יוֹשְׁבֶיהָ הִוא, וְכָל-הָעָם אֲשֶׁר-רָאִינוּ בְתוֹכָהּ אַנְשֵׁי מִדּוֹת. (במדבר יג:לב) | 32 Et ils décrièrent le pays qu’ils avaient exploré, en disant aux enfants d’Israël: “Le pays que nous avons parcouru pour l’explorer est un pays qui dévorerait ses habitants; quant au peuple que nous y avons vu, ce sont tous gens de haute taille. (Nombres 13:32) |
Ainsi toutes les fois où nous consommons un fruit d’Erets Israël, cela révèle notre volonté d’exprimer notre amour pour cette Terre que nous avons retrouvée après 2000 ans d’exil. Le fruit incarne la résurrection sociale, économique, politique et spirituelle d’un peuple qui, traversant les millénaires, aurait pu disparaître à jamais, comme tant d’autres empires.
Ce lien fusionnel entre le peuple juif et sa Terre s’exprime à travers une réalité prophétique fondamentale: Erets Israël refuse de donner ses fruits à des mains étrangères, attendant le retour de ses enfants pour faire fleurir son sol.
Dans la section des malédictions et des réprimandes, la Torah elle-même annonce que la terre refusera sa fertilité aux occupants étrangers en l’absence d’Israël:
| לב וַהֲשִׁמֹּתִי אֲנִי אֶת-הָאָרֶץ וְשָׁמְמוּ עָלֶיהָ אֹיְבֵיכֶם, הַיֹּשְׁבִים בָּהּ. (ויקרא כו:לב) | 32 Puis, moi-même je désolerai cette terre, si bien que vos ennemis, qui l’occuperont, en seront stupéfaits. (Lévitique 26:32) |
Rashi explique sur ce verset:
«וַהֲשִׁמֹּתִי אֲנִי אֶת-הָאָרֶץ, זוֹ מִדָּה טוֹבָה לְיִשְׂרָאֵל, שֶׁלֹּא יִמְצְאוּ הָאוֹיְבִים נַחַת רוּחַ בְּאַרְצָם, שֶׁתְּהֵא שׁוֹמְמָה מִיּוֹשְׁבֶיהָ:»
«C’est une promesse consolante pour Israël: les ennemis n’auront aucun plaisir sur leur terre, qui restera désolée pour ses habitants.»
Pendant près de deux millénaires d’exil, la Terre est demeurée aride, désertique et inculte sous les dominations successives, refusant de s’épanouir.
Foulée par les grands empires, conquise par les Croisés, détruite par les conquêtes musulmanes, Erets Israël n’a jamais trahi son peuple en exil. Ce dernier non plus!
Le prophète Ézéchiel annonce le moment où la Terre brisera son long sommeil dès que les enfants d’Israël entameront leur retour:
| ח וְאַתֶּם הָרֵי יִשְׂרָאֵל עַנְפְּכֶם תִּתֵּנוּ וּפֶרְיְכֶם תִּשְׂאוּ לְעַמִּי יִשְׂרָאֵל כִּי קֵרְבוּ לָבוֹא. (יחזקאל לו:ח) | 8 Et vous, montagnes d’Israël, vous donnerez votre frondaison et vous porterez votre fruit pour mon peuple d’Israël, car ils sont près de revenir. (Ezéchiel 36:8) |
Les Sages du Talmud soulignent l’importance de ce phénomène agricole et spirituel pour reconnaître les temps messianiques :
«וְאָמַר רַבִּי אַבָּא: אֵין לְךָ קֵץ מְגוּלֶּה מִזֶּה, שֶׁנֶּאֱמַר: ״וְאַתֶּם הָרֵי יִשְׂרָאֵל עַנְפְּכֶם תִּתֵּנוּ וּפֶרְיְכֶם תִּשְׂאוּ לְעַמִּי יִשְׂרָאֵל וְגוֹ׳״.» (תלמוד בבלי, סנהדרין צח:א)
«Rabbi Abba enseigne : Il n’y a pas de signe plus manifeste de la Rédemption finale (Ketz Megouleh) que ce verset: “Et vous, montagnes d’Israël, vous donnerez vos rameaux et vous porterez vos fruits pour mon peuple d’Israël…” » (Talmud de Babylone, Traité Sanhedrin 98a).
Les pionniers (חֲלוּצִים Haloutzim) qui se sont largement inspirés de l’héritage d’A.D. Gordon jouèrent un rôle prépondérant et central dans le processus de renouveau de la terre d’Erets Israël. Quoique n’ayant jamais fondé de parti politique, la figure morale d’A.D. Gordon a profondément marqué les fondateurs du mouvement pionnier (הַשֹּׁמֵר הַצָּעִיר HaShomer HaTzair, גּוֹרְדּוֹנִיָּה Gordonya). Il a transformé le pionnier (חָלוּץ Haloutz) de simple ouvrier agricole en un idéaliste spirituel en prônant la vision la « Religion du Travail » (דַּת הַעֲבוֹדָה Dat HaAvodah). Pour A.D. Gordon, le retour sur la Terre d’Israël ne pouvait pas se limiter à un projet politique ou sécuritaire. Il s’agissait d’une régénération existentielle et métaphysique du peuple juif, fondée sur le contact direct avec le sol. Gordon soutenait que des siècles d’exil avaient coupé le peuple juif de la nature et du travail physique productif, le réduisant à des occupations intellectuelles ou marchandes déconnectées de la terre. Le travail manuel (עֲבוֹדָה Avodah) n’était pas seulement une nécessité économique, mais une expérience mystique et cosmique. En retournant le sol de la Terre d’Israël, l’Homme se répare lui-même et répare le monde.
Le chef-d’œuvre Les raisins de la colère de John Steinbeck reproduit de manière rigoureuse l’architecture narrative de l’Exode biblique. La migration des Joad de l’Oklahoma vers la Californie ne constitue pas seulement une pérégrination géographique, mais un parcours initiatique en trois actes – L’Égypte et la Maison de servitude: le Dust Bowl; le désert et l’épreuve: la route 66; la Terre promise: le mirage de la Californie – qui transpose le récit de la délivrance d’Israël dans l’Amérique rurale des années 1930. Dans la troisième partie du roman, la Californie est effectivement d’une fertilité prodigieuse (les vergers, les vignes, les cultures). Cependant, cette « Terre promise » est confisquée par de nouveaux « Cananéens » – les propriétaires terriens qui détruisent délibérément la nourriture (en la brûlant ou en la jetant dans les rivières) pour maintenir des prix élevés pendant que les migrants meurent de faim. Alors que le roman s’achève sur une pluie diluvienne (écho au Déluge biblique), la naissance de l’enfant mort-né et la scène où Rose de Sharon allaite le vieillard[2] (probablement un retour sur un passé idéalisé), le texte biblique offre, quant à lui, une perspective plus positive, riche d’espérance et de lendemains lumineux :
| יד וְשַׁבְתִּי אֶת-שְׁבוּת עַמִּי יִשְׂרָאֵל וּבָנוּ עָרִים נְשַׁמּוֹת וְיָשָׁבוּ וְנָטְעוּ כְרָמִים וְשָׁתוּ אֶת-יֵינָם וְעָשׂוּ גַנּוֹת וְאָכְלוּ אֶת-פְּרִיהֶם. טו וּנְטַעְתִּים עַל-אַדְמָתָם וְלֹא יִנָּתְשׁוּ עוֹד מֵעַל אַדְמָתָם אֲשֶׁר נָתַתִּי לָהֶם אָמַר יְהוָה אֱלֹהֶיךָ. (עמוס ט:יד-טו) | 14 Et Je [L’Eternel] ramènerai les captifs de mon peuple Israël: ils restaureront leurs villes détruites et s’y établiront, planteront des vignes et en boiront le vin, cultiveront des jardins et en mangeront les fruits. 15 Et Je les replanterai dans leur sol, et ils ne seront plus déracinés de ce sol que je leur ai donné, dit l’Eternel, ton Seigneur.” (Amos 9:14-15) |
[1] Parashat Ki Tavo: Deutéronome 26:1- 29:8.
[2] Le scénario d’Hollywood, plus optimiste que le roman original, et le film réalisé par John Ford en 1940 censurent la scène finale de Rose de Sharon allaitant le vieillard et s’achèvent sur le célèbre discours d’espoir de Ma Joad (« Nous sommes le peuple qui vit. On ne peut pas nous détruire. On ne peut pas nous vaincre. Nous continuerons toujours, Pa. Parce que nous sommes le peuple.»).
Shabbat Shalom!
Haim Ouizemann




