L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Parashat Ki Tissa, Vers une conscience éthique du Vivant

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

La parashat Ki Tissa[1] renferme de nombreuses ordonnances divines d’ordre positif ou négatif. L’une d’entre elles, d’ordre négatif (qui relève de l’interdit) se focalise sur l’interdiction impérative de faire cuire le chevreau dans le lait de sa mère :

כו רֵאשִׁית בִּכּוּרֵי אַדְמָתְךָ תָּבִיא בֵּית יְהוָה אֱלֹהֶיךָ לֹא-תְבַשֵּׁל גְּדִי בַּחֲלֵב אִמּוֹ. (שמות לד:כו)26 Les prémices nouvelles de ta terre, tu les apporteras dans la maison de l’Éternel ton Seigneur. Tu ne feras point cuire un chevreau dans le lait de sa mère.” (Exode 34:26)

Ce commandement mentionné uniquement trois fois dans la Torah (Exode 23:19; 34:26 et Deutéronome 14:21), constitue le fondement biblique des lois de la casherout concernant la séparation du lait et de la viande. C’est à partir de ce verset que se sont développées les règles de séparation des ustensiles et les temps d’attente entre les repas lactés et carnés (après la consommation de viande, six heures d’attente doivent être respectées avant la consommation de lait ou de fromage).

  • Exode 23:19 : « Tu ne feras point cuire un chevreau dans le lait de sa mère. »
  • ​Exode 34:26 : « Tu ne feras point cuire un chevreau dans le lait de sa mère.»
  • ​Deutéronome 14:21 : « Tu ne feras point cuire un chevreau dans le lait de sa mère. »

La tradition rabbinique orale déduit de la triple répétition de ce verset trois interdits distincts :

  • L’interdiction de cuire ensemble le lait et la viande.
  • L’interdiction de consommer ce mélange.
  • L’interdiction d’en tirer profit (par exemple, le vendre ou le donner à un animal).

Quelle peut être la signification d’un tel rituel encore en vigueur dans le monde juif ?

D’un point de vue contextuel et spirituel, ce commandement semble s’opposer à d’anciennes pratiques cultuelles païennes. Certains commentateurs comme Maïmonide et le Malbim suggèrent qu’il s’agissait d’un rite de fertilité cananéen pratiqué lors des récoltes. La Torah interdit d’imiter ces coutumes. La source biblique vise à écarter toute forme d’idolâtrie qui pourrait éloigner l’Hébreu/le Juif du monothéisme pur.

A ce point de vue spirituel s’ajoute la dimension éthique qui met en avant la sensibilité et la compassion envers l’animal lui-même. Utiliser le lait, symbole de vie et de nutrition, pour cuire l’animal auquel il était destiné, est perçu comme un acte témoignant d’une grande insensibilité vis-à-vis du principe de Vie, du principe d’Amour.

Dans la pensée juive et la Kabbale, le lait et la viande représentent deux forces opposées : le lait (חֶסֶד ‘Hessed/Bonté et amour) de couleur blanche, symbole de don pur, renferme le principe de vie et de croissance pour l’agneau. Quant à la viande (דִּין Din/Rigueur), elle représente la fin d’une vie, le prélèvement, la force du jugement.

Mélanger les deux reviendrait à créer une confusion spirituelle entre le don de la vie et l’acte de donner la mort. La séparation maintient l’équilibre et l’ordre du monde (תִּיקּוּן Tikkoun).

Toute séparation – הַבְדָּלָה Havdalah ou קְדוּשָּׁה Qedoushah – dans la Bible vise à affiner et élever l’esprit de l’Homme aux plus hautes sphères de la Création et le rapprocher de la Divinité.  Ainsi dans la tradition juive, la הַבְדָּלָה havdalah – bénédiction finale du Shabbat – sépare le sacré du profane pour sanctifier la vie quotidienne et élever l’âme vers le divin. Ce principe s’étend aux mitsvoth comme la cacherout, où la séparation lait-viande symbolise le respect de la vie, rompt avec les rites païens et élève l’homme au-dessus de l’animalité. Lors de la Création, l’Eternel sépare la lumière des ténèbres (Genèse 1:4), les eaux d’en bas des eaux d’en haut (Genèse 1:6-7), pour ordonner le chaos et révéler l’harmonie divine.

Dans le livre du Lévitique, la source biblique ordonne aux Hébreux d’être saints, autrement dit, d’être séparés des Nations.

כו וִהְיִיתֶם לִי קְדֹשִׁים כִּי קָדוֹשׁ אֲנִי יְהוָה וָאַבְדִּל אֶתְכֶם מִן-הָעַמִּים לִהְיוֹת לִי. (ויקרא כ:כו)26 Et ils seront saints/ séparés pour moi, car Je suis Saint/Séparé, moi l’Éternel, et je vous ai distingués d’avec les peuples pour que vous soyez à moi. (Lévitique 20:26)

Cette séparation est en fait nécessaire pour “reconnecter” l’Homme à l’Eternel:

וָאַבְדִּל אֶתְכֶם מִן-הָעַמִּים לִהְיוֹת לִי“, שֶׁתְּהֵא הַבְדָּלַתְכֶם מֵהֶם לִשְׁמִי, פּוֹרֵשׁ מִן הָעֲבֵרָה וּמְקַבֵּל עָלָיו עֹל מַלְכוּת שָׁמַיִם: (רש”י על הפסוק ויקרא כ:כו)

Je vous ai séparés d’avec les peuples pour être à moi“, ce qui veut dire qu’il faut que votre séparation d’avec eux soit en l’honneur de mon nom. Il faut se séparer du péché et accepter sur soi le joug du royaume céleste. (Rashi sur le verset Lévitique 20:26)

​D’autres limites ou barrières morales sont imposées aux fils d’Israël afin de les préserver aussi de l’immoralité sexuelle (tous les interdits sexuels sont énumérés au chapitre Lévitique 18).

La séparation ou la différentiation des genres (Homme/femme – pur/ impur – vie/mort – Shabbat/ jours profanes – interdiction de l’hybridation… ) constitue la garantie d’un monde pérenne. Toutes les fois où les mondes et les genres s’amalgament, l’on assiste au chaos et à l’effondrement de la Création. Pour preuve, l’épisode de la Tour de Babel, lorsque l’Eternel confond les langues comme sanction au fait d’avoir eu l’ambition de diviniser l’Homme :

ז הָבָה נֵרְדָה וְנָבְלָה שָׁם שְׂפָתָם אֲשֶׁר לֹא יִשְׁמְעוּ אִישׁ שְׂפַת רֵעֵהוּ. (בראשית יא:ז)7 Allons, descendons, confondons leur langage, de sorte que l’un n’entende pas la langue de son prochain. (Genèse 11:7)

L’interdiction de mélanger la viande et le lait vise essentiellement à agir sur la conscience de l’Homme qui, par la maîtrise de soi, de ses passions et de ses envies, devient, alors, capable de transcender son animalité.

Le commentateur HaMalbim note que les païens consommaient le chevreau dans le lait de sa mère en raison de sa qualité gustative :

כִּי גְּדִי מִשְׁתַּתֵּף עִם מֶגֶד וְנִקְרָא כֵן הָעֹלֵל הָרַךְ שֶׁיֹּאכְלוּהוּ לְמַגְדָּנוֹת.

  “…un chevreau (guédi), car guédi est apparenté à méguéd [délices] et désigne ainsi le petit tendre qu’on mange en friandise… (lemaguédanot)”

La Torah ne commence pas par interdire explicitement la viande (exception faite à l’ère précédant Noé), mais elle impose des limites strictes. En séparant le “produit de la vie” (lait) du “produit de la mort” (viande), elle nous rappelle que la consommation de chair animale n’est pas un acte anodin. En nous obligeant à séparer le lait (vie) de la viande (mort), la Torah nous rappelle constamment que tuer un animal pour manger est une anomalie morale. Le but est de créer un sentiment de malaise chez l’Homme qui doit par cette séparation se remettre en question et revenir à l’idéal végétalien du Jardin d’Eden, comme le prône le Rav Kook dans son livre “La vision du végétalisme et de la paix”. Le Tikkoun ultime est le retour au régime frugivore et herbivore d’Eden.

Le rav Adin Steinzaltz Even Israël commente sur Exode 23 : 19:

לֹא תְבַשֵּׁל גְּדִי בַּחֲלֵב אִמּוֹ , שֶׁכֵּן בִּשּׁוּלוֹ שֶׁל גְּדִי בֶּחָלָב שֶׁמִּמֶּנּוּ הוּא הָיָה אָמוּר לְהִזּוֹן נִתְפָּס כְּעִוּוּת. דִּין זֶה הוּרְחַב, עַל פִּי קַבָּלַת הַחֲכָמִים וּמִדְרַשׁ הַכְּתוּבִים, לְאִסּוּר בִּשּׁוּל וַאֲכִילָה שֶׁל כָּל בָּשָׂר בְּחָלָב. יִתָּכֵן שֶׁיְּסוֹד הַדָּבָר הוּא בְּכָךְ שֶׁאֵין אָדָם יָכוֹל לָדַעַת בְּוַדָּאוּת, כַּאֲשֶׁר הוּא קוֹנֶה בָּשָׂר וְחָלָב מִן הַשּׁוּק, שֶׁאֵין לָהֶם כָּל זִקָּה זֶה לָזֶה. מִכָּל מָקוֹם, מִבְּחִינָה הֲלָכָתִית, גַּם כְּשֶׁיָּדוּעַ שֶׁהֶחָלָב לֹא בָּא מֵאִמּוֹ שֶׁל הַגְּדִי, אָסוּר לְאֹכְלָם יַחַד

“Car la cuisson d’un chevreau dans le lait dont il était censé se nourrir est perçue comme une perversité. Cette règle a été étendue, selon la réception des Sages et le midrash du texte écrit, à l’interdiction de cuire et de manger toute viande avec du lait. Il se peut que le fondement en est que l’homme ne peut savoir avec certitude, lorsqu’il achète de la viande et du lait au marché, qu’ils n’ont aucun lien l’un avec l’autre. Quoi qu’il en soit, d’un point de vue halakhique, même lorsque l’on sait que le lait ne provient pas de la mère du chevreau, il est interdit de les consommer ensemble.”

Ce commentaire explique l’extension rabbinique au-delà du cas littéral du « גְּדִי, בַּחֲלֵב אִמּוֹ Gedi Ba’Halev Imo » à toute combinaison ‘Basar Be’Halav/ בָּשָׂר בַּחָלָבviande et lait’ (Talmud de Babylone, ‘Houllin 115b; Rambam, Ma’akhalot Assourot 9:2). L’interdit vaut même pour le mélange viande et lait sans lien génétique (Shoulkhan Aroukh Yoreh Deah 87:1).

Auteur de Judaism and Vegetarianism, Richard Schwartz est l’un des pionniers du mouvement végétalien juif moderne. Il soutient que l’industrie de la viande viole les principes fondamentaux du judaïsme comme le Tsa’ar Ba’alei ‘Hayim (interdiction de faire souffrir un animal) et souligne l’ironie cruelle que dans l’industrie laitière moderne, le veau est arraché à sa mère pour que nous puissions boire son lait, puis il est souvent envoyé à l’abattoir pour sa viande. Pour Richard Schwartz, la seule façon de respecter véritablement l’esprit du verset « ne cuis pas le chevreau dans le lait de sa mère » est de ne consommer ni l’un, ni l’autre.

D’autres penseurs comme le Rabbin Arthur Waskow, l’une des figures de proue du mouvement du “Judaïsme du Renouveau” (Jewish Renewal) ont développé l’idée de l’Eco-Kashrout. Ces penseurs considèrent le lait maternel comme le summum du don. L’utiliser pour l’industrie de la mort est considéré comme une profanation du nom divin (‘Hilloul Hashem). Waskow s’interroge sur la conformité des règles rigoureuses de Casherout aux valeurs juives fondamentales de compassion. Il affirme que pour qu’un aliment soit “Casher” (propre à la consommation), il ne suffit pas qu’il respecte la technique rituelle de l’abattage. Il doit aussi être produit sans détruire la terre (Tikkoun Olam) et sans cruauté extrême.

L’interrogation qui doit être la nôtre en ce XXIe siècle est:

“Si la Torah m’interdit impérativement une cruauté, celle de cuire le petit dans le lait de sa mère, ne m’interdit-elle pas, par extension, une cruauté physique réelle comme l’élevage industriel et l’abattage rituel d’animaux innocents ?”

En reliant la Halakha (la loi rituelle) à l’Ethique (la justice sociale), le judaïsme participe activement à la Réparation du monde, à un monde meilleur pour tous les êtres humains.  

י  יוֹדֵעַ צַדִּיק נֶפֶשׁ בְּהֶמְתּוֹ וְרַחֲמֵי רְשָׁעִים אַכְזָרִי. (משלי יב:י)10 Le juste connaît l’âme [a le souci du bien-être] de son animal; mais la commisération des méchants est cruelle. (Proverbes 12:10)

[1] Parashat Ki Tissa: Exode 30:11-34:35.

Shabbat Shalom !

Haim Ouizemann

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