
Le premier verset de la parashat Lekh Lekha[1] annonce immédiatement l’injonction principale qui va traverser comme un fil rouge toute la parashah et, sans l’ombre d’un doute, tout le TaNaKh, la Bible hébraïque.
| א וַיֹּאמֶר יְהוָה אֶל-אַבְרָם לֶךְ-לְךָ מֵאַרְצְךָ וּמִמּוֹלַדְתְּךָ וּמִבֵּית אָבִיךָ אֶל-הָאָרֶץ אֲשֶׁר אַרְאֶךָּ. (בראשית יב:א) | 1 Et l’Éternel avait dit à Abram: “Marche pour toi en abandonnant ta terre et ton lieu natal [matrie] et la maison de ton père, pour aller vers la terre que je te montrerai. (Genèse 12:1) |
Si le nom explicite de la terre de Cana’an n’apparaît pas dans le premier verset de la parashah, il est déjà mentionné à la fin de la parashat Noa’h, quand Tera’h, le père d’Avraham, dirige ses pas vers “le pays de Cana’an”.
| לא וַיִּקַּח תֶּרַח אֶת-אַבְרָם בְּנוֹ וְאֶת-לוֹט בֶּן-הָרָן בֶּן-בְּנוֹ וְאֵת שָׂרַי כַּלָּתוֹ אֵשֶׁת אַבְרָם בְּנוֹ וַיֵּצְאוּ אִתָּם מֵאוּר כַּשְׂדִּים לָלֶכֶת אַרְצָה כְּנַעַן וַיָּבֹאוּ עַד-חָרָן וַיֵּשְׁבוּ שָׁם. (בראשית יא:לא) | 31 Et Tera’h emmena Abram son fils, Loth fils de Harân son petit fils, et Saraï sa bru, épouse d’Abram son fils; ils sortirent ensemble d’Our Kasdim pour se rendre au pays de Canaan, allèrent jusqu’à Harân et s’y fixèrent. (Genèse 11:31) |
Au début de notre parashah, Avraham termine le périple commencé par son père:
| ה וַיִּקַּח אַבְרָם אֶת-שָׂרַי אִשְׁתּוֹ וְאֶת-לוֹט בֶּן-אָחִיו וְאֶת-כָּל-רְכוּשָׁם אֲשֶׁר רָכָשׁוּ וְאֶת-הַנֶּפֶשׁ אֲשֶׁר-עָשׂוּ בְחָרָן וַיֵּצְאוּ, לָלֶכֶת אַרְצָה כְּנַעַן וַיָּבֹאוּ אַרְצָה כְּנָעַן. (בראשית יב:ה) | 5 “Et Abram prit Saraï son épouse, Loth fils de son frère, et tous les biens et les gens qu’ils avaient acquis à Harân. Ils partirent pour se rendre dans le pays de Cana’an, et ils arrivèrent au pays de Cana’an (Genèse 12:5) |
La mitsvah de cette marche montante vers Erets Israël – הָעֲלִיָּה la ‘Alyah – se superpose à la mitsvah de יִשּׁוּב הָאָרֶץ Yishouv HaArets, le fait de s’implanter et vivre perpétuellement en Erets Israël, thème sur lequel nous reviendrons en d’autres occasions.
La mitsvah ou ordonnance divine de nous arracher à nos racines culturelles développées en exil pour monter en Israël, la ‘Alyah en Erets Israël, constitue le socle fondateur même sur lequel repose toute l’Histoire de la Nation d’Israël. Le Patriarche Avraham, l’Hébreu, tel un pionnier, ouvre la voie aux générations futures et révèle que l’épreuve la plus difficile réside dans le sacrifice de se soustraire de son passé, de briser toute forme de déterminisme social en faisant le difficile choix de construire un nouvel avenir, une nouvelle éthique, un nouveau monde, une nouvelle Humanité.
La terre maudite et désertée par le premier couple de l’Humanité pour ne pas avoir écouté la Parole divine interdisant formellement la consommation du fruit de l’arbre de la Connaissance du Bien et du Mal va retrouver sa bénédiction originelle par Avraham qui, écoutant la voix de sa conscience, décide de marcher et de ne plus jamais s’arrêter par la force et le courage de ses descendants.
Cette ‘Alyah, les fils d’Israël l’accomplissent en sortant d’Egypte après leur condition aliénante d’esclaves (Exode 7:4); Josué la réalise à la tête des fils d’Israël après la mort de Moïse (Josué 1:1-4); Ezra et Néhémie, accompagnés du prophète Zacharie, l’accomplissent après la publication de l’Edit de Cyrus (- 538; Ezra 1:1-4). Les prophètes Aggée, Zacharie et Malachie exercent leur vocation durant la période du retour des exilés (“שִׁיבַת צִיּוֹן Shivat Tsion”), sous le règne des rois perses Cyrus, Darius et Artaxerxès et encouragent la reconstruction du Temple et la restauration spirituelle du peuple. Aggée et Zacharie ont prophétisé vers 520 avant notre ère, au début de la reconstruction du Temple à Jérusalem, appelant les exilés à revenir et à rebâtir le Temple de Jérusalem.
La Matriarche Rachel est enterrée sur la route de Beit-Le’hem afin de pouvoir assister, selon la Tradition des Sages d’Israël, au retour des exilés pour lesquels elle a tant versé de larmes (Jérémie 31:14-16). Naomi, après son départ imposé d’Erets Israël (Ruth 1:1) et la mort des siens, revient sur la terre promise aux trois Patriarches d’Israël (Ruth 1 :6). Moïse pleure, se lamente et supplie l’Eternel de lui permettre d’entrer en Erets Israël (Deutéronome 3:23-24), mais voit sa requête déboutée (Deutéronome 3:26-27).
Mais Avraham redescend en Egypte en raison de la famine en Erets Israël (Genèse 12:10). Nombreux sont les commentateurs à critiquer l’attitude d’Avraham qui selon eux aurait dû, malgré tout, rester en Erets Israël.
Na’hmanide (Ramban) commente:
וְדַע כִּי אַבְרָהָם אָבִינוּ חָטָא חֵטְא גָּדוֹל בִּשְׁגָגָה שֶׁהֵבִיא אִשְׁתּוֹ הַצַּדֶּקֶת בְּמִכְשׁוֹל עָוֹן מִפְּנֵי פַּחְדּוֹ פֶּן יַהַרְגוּהוּ, וְהָיָה לוֹ לִבְטֹחַ בַּשֵּׁם שֶׁיַּצִּיל אֹתוֹ וְאֶת אִשְׁתּוֹ וְאֶת כָּל אֲשֶׁר לוֹ, כִּי יֵשׁ בֵּאלֹהִים כֹּחַ לַעֲזֹר וּלְהַצִּיל. גַּם יְצִיאָתוֹ מִן הָאָרֶץ שֶׁנִּצְטַוָּה עָלֶיהָ בַּתְּחִלָּה מִפְּנֵי הָרָעָב עָוֹן אֲשֶׁר חֵטְא, כִּי הָאֱלֹהִים בְּרָעָב יִפְדֶנּוּ מִמָּוֶת. וְעַל הַמַּעֲשֶׂה הַזֶּה נִגְזַר עַל זַרְעוֹ הַגָּלוּת בְּאֶרֶץ מִצְרַיִם בְּיַד פַּרְעֹה…:”
“Sache qu’Abraham notre père a involontairement commis une grande faute, en conduisant sa femme juste à un possible trébuchement à cause de sa crainte d’être tué. Il aurait dû avoir confiance que l’Eternel le sauverait, lui et sa femme, et tout ce qui lui appartenait, car l’Eternel a le pouvoir d’aider et de sauver. Et quitter la terre sur laquelle il avait été initialement commandé, à cause de la famine, fut aussi une faute, car en cas de famine l’Eternel l’aurait sauvé de la mort. C’est à cause de cette action qu’il fut décrété que ses descendants seraient exilés en Égypte sous la main de Pharaon…”
Pourtant, malgré tout, Avraham remonte d’Egypte et se voit une nouvelle fois promettre la terre de Cana’an en héritage:
| א וַיַּעַל אַבְרָם מִמִּצְרַיִם הוּא וְאִשְׁתּוֹ וְכָל-אֲשֶׁר-לוֹ, וְלוֹט עִמּוֹ הַנֶּגְבָּה… יז קוּם הִתְהַלֵּךְ בָּאָרֶץ, לְאָרְכָּהּ וּלְרָחְבָּהּ: כִּי לְךָ, אֶתְּנֶנָּה. (בראשית יג:א; יז) | 1 Et Abram remonta d’Egypte lui, sa femme et toute sa suite, et Loth avec lui, s’acheminant vers le midi… 17 Lève-toi! parcours cette contrée en long et en large! car c’est à toi que je la donnerai. (Genèse 13:1; 17) |
De nombreuses vagues d’Alyah, d’immigration juive massive vers la Palestine mandataire, se sont succédé durant la période sioniste avant la création de l’État d’Israël. Ces vagues correspondent à des mouvements d’arrivée ordonnés en fonction des contextes sociaux, politiques et économiques :
La Première (1882-1903) amène environ 20 000 à 30 000 Juifs, principalement russes, fuyant les pogroms.
La Deuxième (1904-1914) apporte 35 000 à 40 000 Juifs, souvent avec une orientation socialiste, qui participent notamment à la construction de Tel Aviv. David ben Gourion, le futur premier Premier ministre de l’Etat d’Israël, celui-là même qui déclarera la Déclaration d’Indépendance de l’Etat d’Israël, fait partie de cette deuxième Alyah.
Les Troisième et Quatrième (1919-1931) voient encore plusieurs dizaines de milliers d’immigrants issus de l’URSS, Pologne, Balkans et pays du Proche-Orient.
La Cinquième (1932-1939) , liée à la montée du nazisme et de l’antisémitisme en Europe, est marquée par une immigration importante essentiellement en provenance d’Allemagne et d’Europe centrale.
Après 1948, plusieurs grandes vagues d’Aliya ont vu un afflux important de Juifs séfarades et mizra’him issus des pays arabes et musulmans. Cette immigration massive, si elle fait suite aux tensions dans ces pays marqués par les troubles post-coloniaux et les discriminations religieuses, n’en est pas moins motivée par un fort sionisme de cœur.
Ces vagues post-état d’Israël incluent la “grande alyah” des années 1950-60, où les Juifs séfarades ont fondé de nombreuses communautés en Israël, notamment en s’installant dans des kibboutzim et en une part active et décisive au développement de la société israélienne.
On distingue donc deux grandes phases pour l’Aliyah séfarade : une phase plus ancienne avec des communautés minoritaires avant 1948, et une phase majeure d’après 1948 où ils arrivent en masse.
En 1990, l’Etat d’Israël intègre un million de Juifs russes et ukrainiens.
Ces vagues, chacune avec sa spécificité sociopolitique et culturelle, constituent généralement une réponse sioniste aux persécutions.
L’accomplissement de cette espérance millénaire de l’Alyah remontant au Patriarche Avraham finit par apparaître pour Theodore Herzl comme une évidence d’ordre politique. L’état juif a pour vocation de sauver les Juifs d’une extermination physique, intellectuelle et spirituelle. Herzl percevait “la question juive” comme un problème politique incontournable, surtout après l’affaire Dreyfus, qui montrait l’impossibilité d’une assimilation totale des Juifs dans les sociétés européennes. Dans son ouvrage ‘L’État des Juifs’, publié en 1896, il décrit l’état juif comme la seule solution rationnelle pour mettre fin à la persécution et à l’exil, affirmant que “un peuple ne peut être sauvé que par lui-même”. Herzl envisageait cet état comme un lieu où les Juifs pourraient vivre librement, avec dignité et une identité nationale renouvelée, loin de l’antisémitisme et de l’oppression.
Aujourd’hui encore, avec la recrudescence d’un antisémitisme virulent en Europe, d’un véritable tsunami de haine déferlant dans le monde entier, nombreux sont les Juifs à réfléchir à leur avenir et à celui de leurs enfants. Ils expriment ouvertement leur volonté de monter en Israël en s’arrachant de terres souillées par le boycott et l’essentialisation. Israël est le seul pays au monde où, lorsque la guerre fait rage, les Juifs du monde entier aspirent à monter et non à fuir leur terre de prédilection. La voix et la voie d’Avraham continuent de battre dans le cœur de chaque juif!
Le TaNakh s’achève par le verbe ‘ וְיָעַל / qu’il monte’ (le peuple d’Israël) comme pour vouloir enseigner au peuple d’Israël, que son avenir matériel, intellectuel et spirituel dépend grandement de l’accomplissement de la mitsvah, à savoir marcher sans cesse vers la terre d’Israël.
En effet, pour son avenir matériel, intellectuel et spirituel, la grande Histoire d’Israël continue de s’écrire sans interruption à partir de la terre d’Israël, Erets Israël.
| כג כֹּה-אָמַר כּוֹרֶשׁ מֶלֶךְ פָּרַס כָּל-מַמְלְכוֹת הָאָרֶץ נָתַן לִי יְהוָה אֱלֹהֵי הַשָּׁמַיִם וְהוּא-פָקַד עָלַי לִבְנוֹת-לוֹ בַיִת בִּירוּשָׁלִַם אֲשֶׁר בִּיהוּדָה מִי-בָכֶם מִכָּל-עַמּוֹ יְהוָה אֱלֹהָיו עִמּוֹ וְיָעַל… (דברי הימים ב, לו:כג) | 23 “Ainsi parle Cyrus, roi de Perse: l’Eternel, le Seigneur des cieux, m’a mis entre les mains tous les royaumes de la terre, et c’est lui qui m’a donné mission de lui bâtir un temple à Jérusalem, qui est en Judée. S’il est parmi vous quelqu’un qui appartienne à son peuple, que l’Eternel, son Seigneur, soit avec lui, pour qu’il monte!…” (II Chroniques 36:23) |
[1] Parashat Lekh Lekha: Genèse 12:1-17:27.
Shabbat shalom !
Haim Ouizemann




