
La parashat Mishpatim[1] renferme à elle seule cinquante-trois mitsvoth (injonctions) sur un total de 613 mitsvoth. Selon le Sefer Ha’Hinoukh, 23 mitsvoth sont considérées comme injonctions positives (מִצְווֹת עֲשֶׂה Mitsvoth Asseh, ce qu’il faut faire), 30 comme négatives (Mitsvoth Lo Ta’asseh מִצְווֹת לֹא תַּעֲשֶׂה, ce qu’il est interdit de faire)[2]. Le nombre important de mitsvoth s’explique par le fait que la parashah précédente Yitro ne vise qu’à présenter les grands principes de la Constitution à l’origine de la Nation d’Israël. La parashat Mishpatim, quant à elle, développe et décrit les Dix Paroles sous forme de code social. Les lois, les règles et les ordonnances visent à instituer une société où règnera la justice pour tous. Les plus faibles[3] composant la communauté d’Israël doivent être protégés. Cette protection se fonde sur l’impartialité du jugement, les plus démunis ne devant jamais être discriminés face aux plus riches (Exode 23:6); les juges doivent être respectés (Exode 22:27; 23:3); le Shabbat et la septième année doivent être observés pour le bien-être des défavorisés (Exode 23:10-11); la veuve (Almanah/אַלְמָנָה Exode 22:21), l’orphelin (Yatom/יָתוֹם, Exode 22:21) et l’étranger (Guer/גֵר, Exode 23:9) ne doivent en aucune manière être lésés. Tout préjudice porté à autrui est considéré par l’Eternel comme une profanation de Son propre Nom.
| כ וְגֵר לֹא-תוֹנֶה וְלֹא תִלְחָצֶנּוּ כִּי-גֵרִים הֱיִיתֶם בְּאֶרֶץ מִצְרָיִם. כא כָּל-אַלְמָנָה וְיָתוֹם לֹא תְעַנּוּן. כב אִם-עַנֵּה תְעַנֶּה, אֹתוֹ כִּי אִם-צָעֹק יִצְעַק אֵלַי שָׁמֹעַ אֶשְׁמַע צַעֲקָתוֹ. כג וְחָרָה אַפִּי, וְהָרַגְתִּי אֶתְכֶם בֶּחָרֶב וְהָיוּ נְשֵׁיכֶם אַלְמָנוֹת, וּבְנֵיכֶם יְתֹמִים. (שמות כב:כ-כג) | 20 Et tu ne contristeras point l’étranger ni ne le molesteras; car vous-mêmes avez été étrangers en Egypte. 21 Vous ne ferez pas souffrir ni la veuve ni l’orphelin. 22 Si tu le faisais vraiment souffrir, sache que, quand il criera assurément vers moi, assurément j’entendrai son cri 23 et mon courroux s’enflammera et je vous ferai périr par le glaive et alors vos femmes aussi deviendront veuves et vos enfants orphelins. (Exode 22:20-23) |
La raison invoquée de ne point faire souffrir ni l’étranger, ni la veuve, ni l’orphelin est historique. Comment les fils d’Israël pourraient-ils appliquer aux autres une souffrance qu’ils ont eux-mêmes vécue et traversée?!
L’étranger porte en lui la souffrance de l’arrachement de sa famille, du pays d’où il est originaire:
כִּי גֵּרִים הֱיִיתֶם. אִם הוֹנֵיתוֹ אַף הוּא יָכוֹל לְהוֹנוֹתְךָ וְלוֹמָר לְךָ אַף אַתָּה מִגֵּרִים בָּאתָ מוּם שֶׁבָּךְ אַל תֹּאמַר לַחֲבְרָךְ. כָּל לָשׁוֹן גֵּר אָדָם שֶׁלֹּא נוֹלָד בְּאוֹתָהּ מְדִינָה אֶלָּא בָּא מִמְּדִינָה אַחֶרֶת לָגוּר שָׁם:
“Car vous avez été étrangers Si tu le lèses, lui aussi pourra te léser en te traitant à son tour de descendant d’étranger. Le défaut dont tu es affligé, n’en fais pas reproche à ton prochain. Le mot guér (“étranger”) désigne toujours celui qui n’est pas né dans ce pays-ci, mais qui est venu d’un autre pays pour y habiter.” (Commentaire de Rashi sur Exode 22:20)
La veuve, l’orphelin, l’étranger sont-ils les seuls à devoir être défendus face à une oppression susceptible de les atteindre en raison de leur statut social?
Dans le passage des prophètes associé à notre péricope de la semaine ( Haftarah Jérémie 34:8-22; 33:25-26), le prophète Jérémie réprimande avec véhémence les dirigeants du peuple ainsi que les riches propriétaires hébreux qui se sont ravisés après avoir libéré leurs serviteurs hébreux. De serviteurs, ces derniers deviennent des esclaves!
| י וַיִּשְׁמְעוּ כָל-הַשָּׂרִים וְכָל-הָעָם אֲשֶׁר-בָּאוּ בַבְּרִית לְשַׁלַּח אִישׁ אֶת-עַבְדּוֹ וְאִישׁ אֶת-שִׁפְחָתוֹ חָפְשִׁים לְבִלְתִּי עֲבָד-בָּם, עוֹד וַיִּשְׁמְעוּ וַיְשַׁלֵּחוּ. יא וַיָּשׁוּבוּ אַחֲרֵי-כֵן, וַיָּשִׁבוּ אֶת-הָעֲבָדִים וְאֶת-הַשְּׁפָחוֹת, אֲשֶׁר שִׁלְּחוּ חָפְשִׁים; ויכבישום (וַיִּכְבְּשׁוּם), לַעֲבָדִים וְלִשְׁפָחוֹת. (ירמיהו לד:י-יא) | 10 Et tous les princes et tout le peuple, acquiesçant à la convention, avaient consenti à affranchir chacun son serviteur et chacun sa servante et à ne plus les retenir en état de servitude: ils avaient obéi et les avaient émancipés. 11 Mais après coup ils s’étaient ravisés, ils avaient repris les esclaves et les servantes affranchis par eux et les avaient contraints de redevenir esclaves hommes et femmes. (Jérémie 34:10-11) |
La source de ce devoir impératif de libérer ses serviteurs se déduit d’au moins quatre sources bibliques.
Les première et deuxième sources sont explicites:
| ב כִּי תִקְנֶה עֶבֶד עִבְרִי שֵׁשׁ שָׁנִים יַעֲבֹד וּבַשְּׁבִעִת יֵצֵא לַחָפְשִׁי חִנָּם. (שמות כא:ב) | 2 Si tu achètes un serviteur hébreu, il restera six années esclave et à la septième il sera remis en liberté sans contrepartie (Exode 21:2) | ||
| יב כִּי-יִמָּכֵר לְךָ אָחִיךָ הָעִבְרִי אוֹ הָעִבְרִיָּה וַעֲבָדְךָ שֵׁשׁ שָׁנִים וּבַשָּׁנָה הַשְּׁבִיעִת תְּשַׁלְּחֶנּוּ חָפְשִׁי מֵעִמָּךְ. (דברים טו:יב) | 12 Si un Hébreu, ton frère, ou une femme hébreue te sont vendus, ils te serviront six ans; et la septième année tu les renverras, libres, de chez toi. (Deutéronome 15:12) | ||
Le serviteur et la servante doivent impérativement recouvrer leur liberté à l’issue de bons et loyaux services rendus durant six ans pour racheter leurs dettes passées. Il nous faut rappeler que ces serviteurs et ces servantes possèdent le statut de salariés (שָׂכִיר Lévitique 25:50), contrairement à ce que l’on pourrait croire, et ne sont en rien semblables aux esclaves vendus comme de simples biens matériels en Europe ou en pays arabe.
Les Sages d’Israël enseignent:
“כׇּל הַקּוֹנֶה עֶבֶד עִבְרִי כְּקוֹנֶה אָדוֹן לְעַצְמוֹ” (תלמוד בבלי קידושין כ:א)
“Quiconque acquiert un serviteur hébreu s’acquiert un maître” (Talmud de Babylone, Kiddoushin, 20, a)
En effet, les droits du serviteur sont protégés (pas d’humiliation, libération au terme de six ans accomplis ou au Jubilé dénommé DeRoR/ דְּרוֹר Lévitique 25:10).
La troisième source est implicite:
| יג וַיְדַבֵּר יְהוָה אֶל-מֹשֶׁה וְאֶל-אַהֲרֹן וַיְצַוֵּם אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְאֶל-פַּרְעֹה מֶלֶךְ מִצְרָיִם לְהוֹצִיא אֶת-בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם. (שמות ו:יג) | 13 Alors l’Éternel parla à Moïse et à Aaron; il leur donna des ordres pour les enfants d’Israël et pour Pharaon, roi d’Égypte, afin de faire sortir les enfants d’Israël du pays d’Égypte. (Exode 6:13) |
L’homme hébreu obligé de se vendre comme esclave ne doit pas être considéré comme tel, mais comme un salarié qui sera libre au moment de l’année shabbatique:
“וְשִׁילּוּחַ עֲבָדִים תָּלוּי בְּכָל אָדָם. וְאַתְיָיא כַּהִיא דְאָמַר רִבִּי שְׁמוּאֵל בַּר רַב יִצְחָק. וַיְדַבֵּר יְי אֶל מֹשֶׁה וְאֶל אַהֲרֹן וַיְצַוֵּם אֶל בְּנֵי יִשְׂרָאֵל. עַל מַה צִיוָּם. עַל פָּרָשַׁת שִׁילּוּחַ עֲבָדִים. וְאַתְיָיא כַּהִיא דְאָמַר רִבִּי אִילָא. לֹא נֶעֶנְשׁוּ יִשְׂרָאֵל אֶלָּא עַל פָּרָשַׁת שִׁילּוּחַ עֲבָדִים. הָדָא הוּא דִכְתִיב מִקֵּץ שֶׁבַע שָׁנִים תְּשַׁלְּחוּ אִישׁ אֶת אָחִיו הָעִבְרִי וגו׳.” (תלמוד בבלי, ראש השנה ג:ה)
“Et la libération des esclaves incombe à chaque homme. Et cela vient éclairer ce que dit Rabbi Shemouel bar Rabbi Its’hak :L’Éternel parla à Moïse et à Aaron et leur donna ordre concernant les enfants d’Israël. Sur quoi les commanda-t-Il? Sur la parashah de la libération des esclaves.
“Et cela vient éclairer ce que dit Rabbi Ila :Israël ne fut puni que pour la parashah de la libération des esclaves. C’est ce qui est écrit: Au bout de sept ans, tu laisseras partir ton frère hébreu, etc.” (Deutéronome 15:12). (Talmud de Jérusalem, Traité Rosh HaShanah 3, 5)
L’essence de la Tora réside dans l’idée fondamentale que la vraie liberté commence avant tout par la libération d’autrui, de celui et de celle qui appartiennent à la même communauté. Une société incapable de comprendre et de réaliser cette vision empreinte d’humanisme et de fraternité est inéluctablement vouée tôt ou tard à l’effondrement et a l’extinction totale. Une civilisation ne doit sa pérennité qu’à la cohésion de ses membres et à leur liberté mentale, morale et physique.
La double répétition du terme “vers” est, selon le Talmud de Jérusalem, interprétée dans le sens d’une séquence morale.
אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְאֶל-פַּרְעֹה מֶלֶךְ מִצְרָיִם (שמות ו:יג)
“vers les Bnei Israël et vers Pharaon roi d’Egypte” (Exode 6:13)
Autrement dit, la libération interne des esclaves constitue la clé de la rédemption nationale. Le grand commentateur Rav Elie Munk écrit à ce propos: “L’affranchissement de ces esclaves fut la première Mitsvah que les Juifs eurent à accomplir en Egypte, bien avant la promulgation de la loi sinaïtique, et elle était de caractère social”.[4]
La quatrième source jaillit de la Première Parole inscrite sur les pierres des deux Tables de l’Alliance:
| ב אָנֹכִי יְהוָה אֱלֹהֶיךָ אֲשֶׁר הוֹצֵאתִיךָ מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם מִבֵּית עֲבָדִים… (שמות כ:ב) | 2 “Je suis l’Eternel, ton Seigneur, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, d’une maison d’esclavage… (Exode 20:2) |
La Tradition hébraïque considère non point le statut social comme déterminant la qualité d’un être humain mais le rapport de ce dernier à celles et ceux qui l’entourent. Le serviteur/l’esclave peuvent dominer leurs maîtres par la noblesse de leur être intérieur :
| ב עֶבֶד-מַשְׂכִּיל יִמְשֹׁל בְּבֵן מֵבִישׁ וּבְתוֹךְ אַחִים יַחֲלֹק נַחֲלָה. (משלי יז:ב) | 2 Un serviteur intelligent domine sur un fils de famille qui fait honte et reçoit une part d’héritage parmi les frères. (Proverbes 17:2) |
[1] Parashat Mishpatim: Exode 21:1-24:18.
[2] Ne pas pratiquer la sorcellerie (כִּישּׁוּף Kichouf) (Exode 22:17. ne pas laisser paître des bêtes dans le champ d’autrui (Exode 22:4-5); ne pas opprimer la veuve, l’orphelin ou l’étranger (Exode 22:20-21); ne pas prêter à intérêt (רִבִּית ribbit) à un Juif (Exode 22:24); ne pas désespérer un débiteur en retenant son gage la nuit (Exode 22:25); ne pas maudire l’Eternel ou un juge (Exode 22:27); ne pas détourner la justice par partialité majoritaire (Exode 23:2); ne pas témoigner faussement (Exode 23:1); ne pas travailler le Shabbat (Exode 23:12). Ne pas cultiver la terre pendant l’année shabbatique (שְׁמִיטָה Shemitah, Exode 23:10-11); ne pas mentionner le nom des idoles (Exode 23:13); ne pas conclure d’alliance avec les idolâtres (Exode 23:32).
[3] Racheter un esclave hébreu selon les lois prescrites (Exode 21:2); racheter une esclave hébreue (אָמָה עִבְרִיָּה amah ivriyah) et lui accorder des droits matrimoniaux (Exode 21:8-9); fournir des dons à l’esclave libéré (ne pas le laisser partir les mains vides) (Exode 21:2); affranchir un esclave blessé (œil, dent ou autre membre, Exode 21:26-27); payer une amende pour blessure corporelle non mortelle (Exode 21:18-19). Responsabiliser le propriétaire pour dommages causés par un bœuf violent (Exode 21:29); restituer le vol selon les règles (double pour vol vivant, Exode 22:3-8); décharger l’âne d’un ennemi ou d’un proche en détresse (Exode 23:5).
[4] “La Voix de la Thora”, livre de Shemot, p. 66.
Shabbat Shalom !
Haim Ouizemann




