L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Parashat Nasso, la voie du juste milieu

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

La parashat Nasso[1], la plus longue péricope de la Torah (176 versets) selon le décompte du Sefer Ha’Hinoukh, dix-huit mitsvoth (11 injonctions positives “tu feras” et 7 négatives, “tu ne feras point”. L’on y décrit l’obligation de renvoyer les impurs hors du camp (Nombres 5:1-2); l’interdiction pour une personne en état d’impureté d’entrer dans le Sanctuaire (Nombres 5:3); la loi de la femme soupçonnée d’infidélité (Sota; Nombres 5), les lois du Nazir (Naziréat, Nombres 6) et la bénédiction sacerdotale (Birkat Cohanim; Nombres 6, 23-27).

Les lois du Nazir, de l’abstème qui fait vœu de Naziréat relèvent d’une rare exigence. Le Nazir doit s’abstenir de boire du vin ou des boissons enivrantes (Nombres 6:3), ne point manger de raisins frais ni de raisins secs, depuis les pépins jusqu’à la peau (Nombres 6:4). A cet interdit s’ajoutent deux ordonnances supplémentaires, à savoir, ne point faire passer le rasoir sur sa tête et se laisser pousser librement la chevelure (Nombres 6:5). Les interdits relatifs au contact des morts imposés au Grand Cohen sont également en vigueur pour le Nazir.

ו כָּל-יְמֵי הַזִּירוֹ, לַיהוָה, עַל-נֶפֶשׁ מֵת, לֹא יָבֹא. ז לְאָבִיו וּלְאִמּוֹ, לְאָחִיו וּלְאַחֹתוֹ לֹא-יִטַּמָּא לָהֶם, בְּמֹתָם:  כִּי נֵזֶר אֱלֹהָיו, עַל-רֹאשׁוֹ. (במדבר ו:ו-ז)6 Tout le temps de cette abstinence en l’honneur de l’Éternel, il ne doit pas approcher d’un corps mort; 7 pour son père et sa mère, pour son frère et sa sœur, pour ceux-là même il ne se souillera point à leur mort, car l’auréole de son Dieu est sur sa tête. (Nombres 6:6-7)

… et dans le cas contraire il aura l’obligation d’amener au Temple deux tourterelles ou deux jeunes colombes et un agneau d’un an (Nombres 6:10-12).

Au terme de sa période de naziréat (lorsqu’elle s’achève en état de pureté), le Nazir est tenu d’apporter trois types d’animaux en sacrifice, accompagnés d’offrandes végétales (oblation) et de libations. Un agneau sans défaut, dans sa première année, pour l’holocauste (עֹלָה Olah) : Entièrement brûlé sur l’autel pour L’Eternel. Une agnelle sans défaut, dans sa première année, pour le sacrifice expiatoire (חַטָּאת ‘Hattat). Un bélier sans défaut pour le sacrifice de paix ( שְׁלָמִיםShelamim) : Un sacrifice exprimant la gratitude et la paix, dont la viande est partagée et consommée par le Nazir et les Cohanim. Ce bélier (le sacrifice de paix) est accompagné d’un panier contenant deux types de pains azymes, confectionnés à partir de fleur de farine pétrie à l’huile. Aux oblations viennent s’ajouter des libations (Nombres 6:13-19). Une fois accepté par le Grand Cohen et après le balancement des offrandes devant l’Eternel, le Nazir, délivré de son vœu de Naziréat, est autorisé à reprendre le cours normal de sa vie en se rasant les cheveux – les poils sont brûlés à même la marmite où cuit la viande du sacrifice de paix (שְׁלָמִים Shelamim) et en buvant du vin (Nombres 6: 20).

Que signifie l’apport de toutes ces offrandes au terme de son Naziréat dont la période, selon la tradition orale, ne peut en aucun cas excéder trente jours ?

L’ensemble de ces sacrifices, à la fin du vœu limité à trente jours par les Sages d’Israël, marque une transition psychologique et spirituelle majeure: le retour du Nazir du domaine du sacré (קוֹדֶשׁ Qodesh/ Monde de la séparation) vers le domaine du profane (חוֹל ‘Hol). Pendant son vœu, le Nazir s’élève à un statut comparable à celui du Grand Prêtre (Cohen Gadolגָּדוֹל  כֹּהֵן) : il se sépare volontairement des plaisirs du monde (le vin, boisson enivrante qui entraînera la faute de la relation incestueuse des deux filles de Loth et la chute de No’ah), il laisse pousser sa chevelure comme une couronne divine, et s’interdit toute impureté, même pour ses parents proches. Les Sages et les commentateurs, notamment le Ramban (1194-1270) et le Rambam (1138-1204) y voient trois significations profondes, portées par chacun des trois sacrifices.

Le חַטָּאת ‘Hattat (L’Expiation)

C’est le sacrifice le plus intrigant. Pourquoi le Nazir doit-il apporter un sacrifice pour les fautes (חַטָּאת ‘Hattat) alors qu’il vient d’accomplir un parcours de sainteté et d’élévation, expérience spirituelle d’une exigence intérieure qui ne supporte aucune faille mentale?

Deux grandes visions antagonistes s’affrontent dans le Talmud. Selon Rabbi Eleazar (et Nahmanide / Ramban), le Nazir commet une “faute” en quittant son état de sainteté. Après avoir goûté à une vie pure et détachée des matérialités, redescendre dans le monde ordinaire et recommencer à boire du vin demande une expiation. Le חַטָּאת ‘Hattat, l’Expiatoire exprime le regret de ne pas avoir maintenu ce niveau spirituel. Quant à Rabbi Eliezer HaKappar (et Maïmonide / Rambam), le Nazir a commis une faute en s’interdisant ce que la Torah a permis. Le culte de l’ascétisme poussé à son extrême n’est jamais élevé au rang d’idéal dans la Torah, qui préfère prôner la sanctification de la matière plutôt que son rejet. Le Nazir doit donc expier le fait d’avoir infligé une privation douloureuse à son corps.

Le עֹלָה ‘Olah (L’Holocauste)

L’holocauste, un sacrifice entièrement consumé sur l’autel dont rien n’est mangé, symbolise le don total de soi à l’Eternel. Sur le plan psychologique, il vient purifier les pensées internes. Le passage d’un état de dévotion mystique totale profond à la vie active peut susciter des tensions intérieures ou des pensées impures ; le עֹלָה ‘Olah vise à réaligner, à concilier de nouveau l’esprit du Nazir avec la volonté divine au moment précis où il réintègre la société.

Les שְׁלָמִים Shelamim (Les Sacrifices de Paix)

Les שְׁלָמִים Shelamim constituent des sacrifices de communion, axés sur le partage. Contrairement aux deux premiers, sa viande est partagée : une partie va à l’autel, une partie au Cohen, et une grande partie est consommée par le nazir lui-même, sa famille et ses proches lors d’un repas festif. Le nazir n’est plus un homme isolé dans sa bulle de sainteté. Il reprend pied dans le monde en se connectant aux autres par le biais d’un repas en commun. Le Nazir recommence à manger et (indirectement après le rituel) à boire du vin, mais il le fait dans le cadre d’un repas de Mitsvah (un repas sacré). Il apprend ainsi que l’on peut servir la Divinité à travers les actes du quotidien, et pas seulement dans l’abstinence.

Le geste de couper les cheveux et de les brûler sous la marmite des שְׁלָמִים Shelamim (le sacrifice de paix) constitue le point culminant du rituel.

Pendant le vœu, la chevelure était appelée נֵזֶר אֱלֹהָיו עַל רֹאשׁוֹ “Nezer Elohav al Rosho” (“la couronne de son Seigneur sur sa tête”, Nombres 6:7). En se rasant, le Nazir ne jette pas sa période de séparation du monde : il la dépose dans le feu du sacrifice de paix. Au contraire, par cet acte, il transcende cette période d’ascétisme en une célébration en l’honneur de son retour parmi les hommes. N’est-ce point là la preuve que sa période de séparation du monde n’était pas une fuite, mais plutôt une préparation pour mieux vivre sa vie future?

Mais pourquoi le Nazir doit-il rajouter des oblations et des libations aux sacrifices animaux déjà offerts comme sacrifices ?

Dans son traité philosophique et éthique, le Mishné Torah, Maïmonide utilise précisément la figure du Nazir pour démontrer que le judaïsme refuse l’ascétisme permanent. Le retour au pain et au vin est une obligation morale de réintégration dans les joies permises du monde:

רמב”ם, הלכות דעות, פרק ג’, הלכה א’: “שֶׁמָּא יֹאמַר אָדָם: הוֹאִיל וְהַקִּנְאָה וְהַתַּאֲוָה וְהַכָּבוֹד וְכַיּוֹצֵא בָּהֶן דֶּרֶךְ רָעָה הֵן… אֶפְרֹשׁ מִן הַבָּשָׂר וּמִן הַיַּיִן… גַּם זוֹ דֶּרֶךְ רָעָה הִיא וְאָסוּר לֵילֵךְ בָּהּ… וְעַל דְּבָרִים אֵלּוּ וְכַיּוֹצֵא בָהֶן צִוָּה חֲכָמִים וְאָמְרוּ: לֹא יְהֵא אָדָם נּוֹדֵר וְאוֹסֵר עַל עַצְמוֹ דְּבָרִים הַמֻּתָּרִים.”

“Si un homme dit : ‘Puisque les passions sont une mauvaise voie, je vais m’abstenir de viande et de vin…’ C’est également une mauvaise voie et il est interdit de la suivre. […] C’est à ce sujet que les Sages ont ordonné : ‘Qu’un homme ne s’interdise pas, par des vœux, les choses que la Torah a permises’.”

Maïmonide cite ailleurs le fameux passage du Talmud de Jérusalem :

“רִבִּי חִזְקִיָּה רִבִּי כֹהֵן בְּשֵׁם רַב. עָתִיד אָדָם לִיתֵּן דִּין וְחֶשְׁבּוֹן עַל כָּל מַה שֶׁרָאָת עֵינוֹ וְלֹא אָכַל:” (תלמוד ירושלמי, קידושין, ד’, הלכה יב)

“Rabbi Hizkiyah et Rabbi Cohen disent au nom de Rav: L’homme devra rendre des comptes pour chaque bonne chose que son œil a vue et qu’il n’a pas mangée”. (Talmud de Jérusalem, Qidoushin 4, Halakhah 12)

Le banquet final du Nazir (le bélier de paix, le pain et le vin) est la concrétisation de ce retour au “juste milieu”.

טז אַל-תְּהִי צַדִּיק הַרְבֵּה וְאַל-תִּתְחַכַּם יוֹתֵר לָמָּה תִּשּׁוֹמֵם. (קהלת ז:טז)16 Ne sois pas juste à l’excès, ne sois pas sage plus qu’il ne faut; pourquoi t’exposer à la ruine? (Ecclésiaste 7:16)

[1] Parashat Nasso: Nombres 4:21-7:89.

Shabbat Shalom!

Haim Ouizemann

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