
En ce septième et dernier jour de la fête de Pessa’h[1], le peuple d’Israël s’apprête à lire l’un des passages les plus emblématiques de la Tradition hébraïque, à savoir le Cantique de la Mer retraçant le miracle de l’ouverture des eaux à travers lesquelles les Hébreux poursuivis par Pharaon et ses troupes vont trouver leur rédemption.
L’Eternel ordonne à Moïse de séparer les eaux de la mer des joncs :
| טז וְאַתָּה הָרֵם אֶת-מַטְּךָ וּנְטֵה אֶת-יָדְךָ עַל-הַיָּם וּבְקָעֵהוּ וְיָבֹאוּ בְנֵי-יִשְׂרָאֵל בְּתוֹךְ הַיָּם בַּיַּבָּשָׁה. (שמות יד:טז) | 16 Et toi, lève ton bâton, dirige ta main vers la mer et divise la; et les enfants d’Israël entreront au milieu de la mer à pied sec.” (Exode 14:16) |
Moïse est celui-là même par lequel les eaux vont s’écarter afin de laisser passer les Hébreux.
Or, les Sages d’Israël dans leurs commentaires exégétiques osent explicitement et à maintes reprises contredire le narratif biblique.
“מִיָּד שָׁמַע משֶׁה לְהַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא וְהָלַךְ לִקְרֹעַ הַיָּם, וְכֵיוָן שֶׁהָלַךְ לִקְרֹעַ אֶת הַיָּם, לֹא קִבֵּל עָלָיו לְהִקָּרֵעַ, אָמַר לוֹ הַיָּם, מִפָּנֶיךָ אֲנִי נִקְרַע, אֲנִי גָּדוֹל מִמְּךָ, שֶׁאֲנִי נִבְרֵאתִי בַּשְּׁלִישִׁי וְאַתָּה נִבְרֵאתָ בַּשִּׁשִּׁי.” (שמות רבה כא:ו)
“Aussitôt, Moïse obéit au Saint, béni soit-Il, et s’en alla fendre la mer. Mais lorsqu’il s’apprêta à la fendre, celle-ci n’accepta pas de s’ouvrir. La mer lui dit : “Est-ce devant toi que je devrais me fendre? Je suis plus grande que toi, car j’ai été créée le troisième jour [de la Création], tandis que toi, tu as été créé le sixième jour.” (Shemot Rabba 21, 6)
Moïse ne parvient pas à convaincre la mer jusqu’à ce que le Saint, béni soit-Il, pose Sa main droite sur la main droite de Moïse. Dès que la mer voit la gloire de la Présence Divine (la שְׁכִינָה Shekhina) s’unir à Moïse, elle recule et s’enfuit. Les Sages veulent nous faire comprendre que la mer s’appuie sur l’ordre chronologique de la Genèse de la Création. Les éléments naturels (eau, terre, ciel) ont une antériorité sur l’homme. La nature possède sa propre volonté et ses propres lois. Pour qu’un miracle se produise (une rupture des lois de la nature), il ne suffit pas de l’autorité d’un homme, fût-il Moïse; il faut l’intervention directe de la “Main Droite” de l’Eternel pour soumettre la Création à la volonté du Prophète (Isaïe 63:12).
Toutefois, deux autres exégèses profondes viennent infirmer la thèse selon laquelle l’homme serait incapable de produire des miracles.
. Na’hshon ben Aminadav
“קָפַץ נַחְשׁוֹן בֶּן עַמִּינָדָב וְיָרַד לַיָּם תְּחִילָּה, שֶׁנֶּאֱמַר: ‘סְבָבֻנִי בְכַחַשׁ אֶפְרַיִם וּבְמִרְמָה בֵּית יִשְׂרָאֵל וִיהוּדָה עֹד רָד עִם אֵל’. וְעָלָיו מְפֹרָשׁ בַּקַּבָּלָה: ‘הוֹשִׁיעֵנִי אֱלֹהִים כִּי בָאוּ מַיִם עַד נָפֶשׁ … טָבַעְתִּי בִּיוֵן מְצוּלָה וְאֵין מׇעֳמָד וְגוֹ׳ ‘, ‘אַל תִּשְׁטְפֵנִי שִׁבֹּלֶת מַיִם וְאַל תִּבְלָעֵנִי מְצוּלָה וְגוֹ׳ ‘.” (תלמוד בבלי, סוטה לז:א)
“Na’hshon, fils d’Aminadav, s’élança et descendit le premier dans la mer, ainsi qu’il est dit [dans le livre d’Osée]: ‘Éphraïm m’entoure de mensonges, et la maison d’Israël de tromperie; mais Juda domine encore avec l’Eternel’ (Osée 12:1)… Et c’est à son sujet qu’il est explicité dans la Tradition [le livre des Psaumes]: ‘Sauve-moi, ô Seigneur, car les eaux ont pénétré jusqu’à mon âme… Je m’enfonce dans la boue d’un abîme sans pouvoir prendre pied…’ (Psaume 69:2-3), ‘Que le courant des eaux ne me submerge pas, que le gouffre ne m’engloutisse pas…’ (Psaume 69:16).” (Talmud de Babylone, Traité Sota 37a)
Le Midrash interprète ce verset comme preuve que le chef de la tribu de Juda (Na’hshon) est resté fidèle et proche de l’Eternel au moment où les autres tribus hésitent ou se querellent sur le rivage. Na’hshon n’a pas attendu que la mer se fende pour y entrer. Il a marché dans l’eau jusqu’à ce qu’elle atteigne ses narines בָאוּ מַיִם עַד-נָפֶשׁ, Baou Mayim Ad Nafesh, prouvant qu’il était disposé au sacrifice total afin de sauver le peuple d’Israël. C’est précisément à cet instant critique que le miracle s’est produit. La détermination associée à l’audace humaine constitue la clé qui ouvre les portes du Divin. L’homme devient l’acteur de sa propre libération !
. Yosseph (Joseph)
Le Midrash le plus célèbre reliant Joseph à l’ouverture de la mer des Joncs se trouve dans le Midrash Téhilim (ainsi que dans la Mékhilta et le traité Pessa’him). Il se concentre sur le verset du Psaume (114:3): “La mer vit et s’enfuit”הַיָּם רָאָה וַיָּנֹס /HaYam Ra’ah VaYanos.
Les Sages demandent: Qu’a donc vu la mer pour s’enfuir et se fendre? La réponse midrashique lie cet événement au mérite de Joseph. Le Midrash crée un parallèle linguistique entre la fuite de Joseph devant la femme de Potiphar et le recul de la mer. En effet à propos de Joseph, il est dit: “Il abandonna son vêtement dans sa main, il s’enfuit (VaYanosוַיָּנָס/) et sortit dehors” (Genèse 39:12-13). Or, à propos de la mer, il est dit: “La mer vit et s’enfuit (VaYanos/וַיָּנָס)”.
Le Midrash déclare: “Le Saint, béni soit-Il, a dit : Que la mer s’enfuie devant celui qui s’est enfui.” Parce que Joseph a dominé son instinct et a fui le péché, ses descendants ont mérité que la mer s’enfuie devant eux.
L’explication profonde derrière ce Midrash est que Joseph a agi contre sa propre “nature” humaine en surmontant une tentation immense. Comme Joseph a brisé sa nature pour accomplir la volonté divine, la nature (la mer) a également brisé ses propres lois pour le peuple d’Israël. Ce Midrash enseigne que la direction du monde au-delà des lois naturelles dépend de la capacité de l’homme à s’élever au-dessus de ses propres pulsions naturelles. La nature se soumet au Juste (צַדִּיק Tsadik) selon le principe biblique : מִידָּה כְּנֶגֶד מִידָּה ‘mida kenegued mida, Mesure pour mesure’.
Si en français, l’on dit que “la foi peut soulever des montagnes”, en hébreu, il est courant de dire que rien n’est impossible à la volonté de l’Homme qui le pousse à agir dans le but d’améliorer le monde:
“אֵין דָּבָר הָעוֹמֵד בִּפְנֵי הָרָצוֹן”
(Ein Davar ha-Omed Bifneh ha-Ratzon)– Rien ne résiste à la volonté.”
יָגַעְתָּ וּמָצָאתָ – תַּאֲמִין
(Yaga’ta ou-Matzata – Ta’amin) “Si tu as fait l’effort et que tu as trouvé, alors crois-y.” (Talmud, Méguila 6b)
Ici encore, la “croyance” (תַּאֲמִין Ta’amin) ne vient qu’après l’effort (יָגַעְתָּ Yaga’ta) et l’action.
La notion de “Brisure de la Nature” est fondamentale dans la Pensée hébraïque. Lorsque Joseph s’est contenu, il a prouvé que l’esprit peut dominer la matière. En conséquence, les éléments de la Création divine, en l’occurrence la matière (les eaux de la mer des joncs) s’est soumise à l’esprit. C’est le principe selon lequel le monde extérieur reflète notre victoire intérieure: en bouleversant notre propre nature, nous accédons au pouvoir de transformer la réalité qui nous entoure.
Comment les Sages se sont-ils permis de modifier le narratif biblique? Leur démarche ne contribue-t-elle point à remettre en question la Parole divine et la véracité des faits?
La réflexion des Sages a ceci d’original qu’elle n’est point motivée par la remise en question de la véracité de la source biblique, mais vise essentiellement à encourager l’Homme à agir, à repenser sa propre capacité à changer sa réalité intérieure (ses instincts, ses passions, sa jalousie, ses peurs, ses inhibitions), à toujours aller de l’avant même quand tout semble perdu, à ne jamais baisser les bras et à ne jamais désespérer.
Ce miracle de la vision de l’“ouverture de la mer” a été celui de Theodor Herzl (1860-1904) qui n’a point seulement rêvé du retour des Juifs en leur matrie ancestrale, Erets Israël mais qui a œuvré activement pour le réaliser, jusqu’à son dernier souffle.
La société juive en Israël et en Diaspora se divise en deux groupes distincts, ceux-là-mêmes croyant au miracle divin de la re/construction du Temple de Jérusalem par l’Eternel (Exode 15:17) qui descendrait des cieux– le monde ultra-orthodoxe – et ceux-là-mêmes croyant au miracle de l’édification d’un Etat moderne, fruit de l’action volontaire des hommes – le monde des pionniers, du Shomer HaTsaïr, des Juifs religieux souverainistes.
A la création de l’État d’Israël, seuls environ 6 % des Juifs du monde vivaient en Israël. Le jour de la déclaration de l’État (5 Iyar 5708, 14 mai 1948), la communauté juive en Terre d’Israël comptait environ 650 000 âmes. Au début du XXe siècle, le Yishouv ne comptait que 50 000 personnes. Pourtant, ce petit noyau a réussi à fonder un État, à lever une armée et à surmonter la guerre d’Indépendance face aux armées arabes.
Dans les années qui ont suivi 1948, la population juive en Israël a doublé en un temps record grâce à l'”Alya de masse”, changeant définitivement l’équilibre démographique du peuple juif dans le monde. En ce début de l’année 2026, la population juive en Israël est estimée à environ 7,4 millions de personnes sur un total de 10 millions d’habitants. Pour la première fois depuis la destruction du Second Temple (70 de l’ère commune) et la révolte de Bar Kokhba (135 de l’ère commune), le centre de gravité de la population juive s’est déplacé vers la Terre d’Israël, Erets Israël.
Israël n’est plus seulement un refuge comme le voulait le visionnaire Theodor Herzl mais le “pôle scientifique, culturel et spirituel” qui alimente l’identité juive mondiale et donne du sens à celle-ci.
| כב הַקָּטֹן יִהְיֶה לָאֶלֶף וְהַצָּעִיר לְגוֹי עָצוּם אֲנִי יְהוָה בְּעִתָּהּ אֲחִישֶׁנָּה. (ישעיהו ס:כב) | 22 Le plus petit deviendra une tribu, et le plus chétif une nation puissante. Moi l’Eternel, l’heure venue, j’aurai vite accompli ces promesses. (Isaïe 60:22) |
[1] Parashat septième jour de Pessa’h: Exode 13:17-15:26.
Hag Pessa’h Samea’h!
Haim Ouizemann




