L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Parashat Re’eh, Jérusalem la capitale d’Israël

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

La parashat Re’eh[1] comprend pas moins de 55 préceptes selon le décompte du Sefer Ha’Hinoukh (18 commandements positifs – ce qu’il faut faire– et 37 commandements négatifs- ce qu’il ne faut point faire), ce qui en fait l’une des sections shabbatiques les plus fécondes en mitsvoth de la Torah.

Les premiers préceptes cités dans cette parashah font référence à l’éradication de l’idolâtrie (Deutéronome 12:2–3), à l’interdiction d’effacer le Nom divin (Deutéronome 12:4) et d’écouter un faux prophète (Deutéronome 13:4), d’inciter un individu à l’idolâtrie, ou d’avoir de la compassion pour un incitateur à l’idolâtrie (מֵסִית Messit Deutéronome 13:912). A ces interdits s’ajoute l’obligation d’enquêter minutieusement et de brûler entièrement une ville tombée dans l’idolâtrie ainsi que ses biens (La ville dévoyée- עִיר הַנִּידַחַת Ir HaNida’hat Deutéronome 13:14-17), les règles de Cashrout (ce qui est permis ou interdit à la consommation), la remise des dettes tous les sept ans et l’obligation de célébrer les trois fêtes de Pessa’h, Shavouot et Souccot (שָׁלֹשׁ רְגָלִים Shalosh Regalim Deutéronome 16:5;10;13), de s’y réjouir, et de se présenter au Temple (עֲלִיָּה לָרֶגֶל Aliya LaRegel) en apportant des offrandes selon ses moyens :

ג וְנִתַּצְתֶּם אֶת-מִזְבְּחֹתָם וְשִׁבַּרְתֶּם אֶת-מַצֵּבֹתָם וַאֲשֵׁרֵיהֶם תִּשְׂרְפוּן בָּאֵשׁ וּפְסִילֵי אֱלֹהֵיהֶם תְּגַדֵּעוּן וְאִבַּדְתֶּם אֶת-שְׁמָם מִן-הַמָּקוֹם הַהוּא. ד לֹא-תַעֲשׂוּן כֵּן, לַיהוָה אֱלֹהֵיכֶם. ה כִּי אִם-אֶל-הַמָּקוֹם אֲשֶׁר-יִבְחַר יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם מִכָּל-שִׁבְטֵיכֶם לָשׂוּם אֶת-שְׁמוֹ שָׁם לְשִׁכְנוֹ תִדְרְשׁוּ וּבָאתָ שָּׁמָּה. ו וַהֲבֵאתֶם שָׁמָּה עֹלֹתֵיכֶם וְזִבְחֵיכֶם וְאֵת מַעְשְׂרֹתֵיכֶם וְאֵת תְּרוּמַת יֶדְכֶם וְנִדְרֵיכֶם וְנִדְבֹתֵיכֶם וּבְכֹרֹת בְּקַרְכֶם, וְצֹאנְכֶם. (דברים יב:ג-ו)3 Et vous casserez leurs autels, briserez leurs monuments, livrerez leurs bosquets aux flammes, abatterez les images de leurs dieux; effaceraient enfin leur souvenir de cette contrée. 4 Vous n’en userez point de la sorte envers l’Éternel, votre Seigneur; 5 mais uniquement à l’endroit que l’Éternel, votre Seigneur, aura adopté entre toutes vos tribus pour y attacher son Nom, dans ce lieu de sa résidence vous irez l’invoquer. 6 Là, vous apporterez vos holocaustes et vos sacrifices, vos dîmes et vos offrandes, vos présents votifs ou spontanés, et les prémices de votre gros et menu bétail. (Deutéronome 12 : 3-6)

Cette dernière mitsvah, celle de rendre un culte à l’Eternel uniquement à Jérusalem, ne peut être comprise que si l’on se rapporte aux deux injonctions suivantes mentionnées également dans la péricope Re’eh, à savoir apporter toutes les offrandes au Temple (Deutéronome 12:5–6), et ne jamais sacrifier hors du Sanctuaire (interdiction des בָּמוֹת Bamot).

יג הִשָּׁמֶר לְךָ, פֶּן-תַּעֲלֶה עֹלֹתֶיךָ, בְּכָל-מָקוֹם אֲשֶׁר תִּרְאֶה. יד כִּי אִם-בַּמָּקוֹם אֲשֶׁר-יִבְחַר יְהוָה, בְּאַחַד שְׁבָטֶיךָ שָׁם תַּעֲלֶה עֹלֹתֶיךָ; וְשָׁם תַּעֲשֶׂה כֹּל אֲשֶׁר אָנֹכִי מְצַוֶּךָּ. (דברים יב:יג-יד)13 Garde-toi d’offrir tes holocaustes en tout lieu où bon te semblera: 14 mais uniquement au lieu que l’Éternel aura choisi dans l’une de tes tribus, là, tu offriras tes holocaustes, là, tu accompliras tout ce que je t’ordonne. (Deutéronome 12:13-14)

Pourquoi la Torah ordonne-t-elle que les sacrifices soient offerts exclusivement dans le lieu que l’Éternel a choisi, autrement dit Jérusalem?

La centralisation des sacrifices en un lieu unique (Deutéronome 12) marque une rupture majeure dans le livre de Devarim. Avant l’entrée en Terre d’Israël, les autels privés (בָּמוֹת bamot) étaient tolérés, mais l’installation fixe et définitive en Erets Israël impose un centre spirituel unique – le Temple de Jérusalem.

Cette exigence repose sur cinq fondements majeurs:

Avant la centralisation, chaque tribu ou famille risquait de développer son propre centre cultuel, susceptible de conduire à la fragmentation politique et religieuse de la nation. L’obligation d’apporter les sacrifices dans un même lieu obligeait l’ensemble des tribus à se retrouver régulièrement aux mêmes fêtes de pèlerinage (עֲלִיָּה לָרֶגֶל Aliya LaRegel). Jérusalem est ainsi devenue le ciment garant de l’unité nationale.

De plus, dans le monde antique, la religion païenne était liée au culte de la nature localisée: chaque montagne, chaque colline ou chaque bosquet sacré abritait une divinité locale. En interdisant les autels sur “toute haute colline” (Deutéronome 12:2), la Torah coupe net avec les pratiques cananéennes. Les Cohanim garantissent, alors, que les rites demeurent conformes à la loi divine, évitant que des éléments païens ne viennent à s’infiltrer dans le culte divin qui ne souffre aucune forme ou expression de syncrétisme.

Le troisième fondement est celui de l’unicité du sanctuaire, expression vivante de l’unicité du Divin. Une seule Divinité exige un seul centre spirituel pour Son Nom. Maïmonide (Guide des Égarés, 3: 32-45) explique que multiplier les sanctuaires aurait pu laisser croire à la pluralité des divinités. Selon Maïmonide, en interdisant de sacrifier n’importe où et n’importe quand, la Torah vise à désacraliser l’espace naturel (arbres, montagnes…) et ainsi restreindre considérablement le recours aux sacrifices. En limitant l’espace du sacrifice à un seul lieu, la Torah prépare progressivement le peuple juif à une forme cultuelle non spatiale et non matérielle: la prière (תְּפִלָּה Tefilla) et l’étude de la Torah, qui pourront survivre à la destruction du Temple et à l’exil. Ainsi de la même manière que la dimension du Temps l’emporte sur la dimension de l’Espace, le respect du Shabbat prime sur le culte sacrificiel au Temple de Jérusalem, la spiritualisation du culte divin par la prière finira par l’emporter sur le culte des sacrifices et l’abattage d’animaux que l’Eternel, en fait, ne désire point (Jérémie 6:20;7:21). Quant à Na’hmanide (Ramban), il adopte une approche mystique et symbolique diamétralement opposée à celle de Maïmonide. Na’hmanide défend la thèse que le Temple n’est point une concession pédagogique, mais le prolongement direct du Sinaï. De même que la Révélation s’est faite en un point précis (le mont Sinaï), la Présence divine réside en un point unique sur Terre, Jérusalem.

Notons que si le culte avait exigé que toute viande ne soit sacrifiée qu’au Temple, les habitants d’Israël auraient été végétaliens toute l’année. La Torah autorise donc la שְׁחִיטָה She’hita (l’abattage rituel) partout, dissociant la nourriture du culte. Rappelons que la consommation carnée n’a été permise qu’après l’épisode dramatique du Déluge. La Torah permet la consommation de “viande de désir/ de la convoitise” (bessar ta’avah בְּשַׂר תַּאֲוָה) partout dans le pays d’Israël (Deutéronome 12:20-21). La centralisation ne concerne donc que le culte sacrificiel, et non l’alimentation quotidienne, séparant ainsi l’acte culinaire profane du rite sacré.

Le quatrième fondement de la centralisation du culte divin à Jérusalem répond à une appréhension de la Torah: l’extension du pouvoir des Cohanim à l’ensemble de la vie quotidienne. Afin d’éviter qu’ils ne régissent l’économie du pays, le culte est rigoureusement limité au seul espace du Temple.

Quant au cinquième fondement, il affirme que la centralisation de la spiritualité ne peut pas être séparée de la morale et de la justice sociale: le lieu du sacrifice est aussi le lieu de l’application de la Loi. Jérusalem rassemble sous le même toit le Sanhédrin (la Cour Suprême) et le Mishkan/Mikdash מִשְׁכָּן/מִקְדָּשׁ (le Sanctuaire). La majorité des Prophètes d’Israël se lèveront pour clamer haut et fort ce principe de non-séparation entre la Loi divine (la Cashrout, les sacrifices apportés à Jérusalem lors des trois rendez-vous מוֹעֲדִים Moadim: פֶּסַח Pessa’h, שָׁבוּעוֹת Shavouot et סוּכּוֹת Soukkot) et la justice sociale.

יד בִּצְדָקָה, תִּכּוֹנָנִי; רַחֲקִי מֵעֹשֶׁק, כִּי-לֹא תִירָאִי, וּמִמְּחִתָּה, כִּי לֹא-תִקְרַב אֵלָיִךְ. (ישעיהו נד:יד)14 Tu [Jérusalem] seras affermie par la justice: bannis toute idée d’oppression, car tu n’auras rien à craindre; de terreur, car tu seras garantie contre elle. (Isaïe[2] 54:14)

[1] Parashat Re’eh: Deutèronome 11:26-16:17.

[2] Verset tiré de la Haftarat Re’eh Isaïe 54:11-55:5.

Shabbat Shalom !

Haim Ouizemann

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