
La parashat Shemini[1] se divise en deux grandes parties, la première concernant la fonction des Cohanim lors de l’inauguration de la Tente du Rendez-Vous, la seconde concernant les interdits alimentaires, les règles de la cashrout.
Au huitième jour de l’inauguration de la Tente du Rendez-Vous (Le premier jour du mois de Nissan), Moïse s’adresse à son frère aîné, Aaron et lui enjoint:
| ב וַיֹּאמֶר אֶל-אַהֲרֹן קַח-לְךָ עֵגֶל בֶּן-בָּקָר לְחַטָּאת וְאַיִל לְעֹלָה תְּמִימִם וְהַקְרֵב לִפְנֵי יְהוָה… ז וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה אֶל-אַהֲרֹן קְרַב אֶל-הַמִּזְבֵּחַ וַעֲשֵׂה אֶת-חַטָּאתְךָ וְאֶת-עֹלָתֶךָ וְכַפֵּר בַּעַדְךָ וּבְעַד הָעָם וַעֲשֵׂה אֶת-קָרְבַּן הָעָם, וְכַפֵּר בַּעֲדָם כַּאֲשֶׁר צִוָּה יְהוָה. (ויקרא ט:2;7) | 2 et il dit à Aaron: “Prends pour toi un veau d’un an pour expiatoire et un bélier pour holocauste, tous deux sans défaut, et amène-les devant l’Éternel… 7 Et Moïse dit à Aaron: “Approche de l’autel, offre ton expiatoire et ton holocauste, obtiens propitiation pour toi et pour le peuple; puis, offre le sacrifice du peuple et obtiens-lui propitiation, comme l’a prescrit l’Éternel.” (Lévitique 9:2;7) |
Pourquoi Moïse enjoint-il à Aaron de prendre comme sacrifice un veau et de l’offrir en holocauste ?
“קַח-לְךָ עֵגֶל, לְהוֹדִיעַ שֶׁמְּכַפֵּר לוֹ הַקָּדוֹשׁ-בָּרוּךְ-הוּא, עַל-יְדֵי עֵגֶל זֶה עַל מַעֲשֵׂה הָעֵגֶל שֶׁעָשָׂה:” (רש”י על הפסוק ויקרא ט”ב)
“Prends-toi un veau Pour lui faire savoir que le Saint béni soit-Il, par ce veau-là, lui avait pardonné l’affaire du veau d’or à la fabrication duquel il avait participé.” (Rashi sur le verset Lévitique 9:2)
Le commentateur ‘Hizkouni (1250-1310) confirme l’interprétation de Rashi:
“קַח לְךָ עֵגֶל – דֶּרֶךְ כֹּהֵן לְהַקְרִיב פָּר חַטָּאת, דִּכְתִיב: ‘אִם הַכֹּהֵן [הַמָּשִׁיחַ יֶחֱטָא… וְהִקְרִיב עַל חַטָּאתוֹ אֲשֶׁר חָטָא] פַּר בֶּן בָּקָר’. יָבוֹא עֵגֶל וִיכַפֵּר עַל מַעֲשֵׂה הָעֵגֶל.” (חזקוני על הפסוק ויקרא ט:ב)
“Prends pour toi un veau : comme il est écrit à propos du Cohen [Grand Prêtre] : ‘Si l’oint [le Cohen]… [a péché]’, qu’un veau vienne et expie l’acte du veau [d’or].” (Hezekiah ben Manoah [Hizkouni] sur le verset Lévitique 9:2)
Outre ces commentaires, il nous faut noter le remarquable parallélisme verbal entre l’injonction faite à Aaron de prendre un veau -“קַח-לְךָ עֵגֶל /Ka’h Lekha ‘Eguel/Prends pour toi un veau” – et l’épisode tragique du veau d’or pour lequel le frère de Moïse prit l’or des mains des Hébreux:
| ד וַיִּקַּח מִיָּדָם וַיָּצַר אֹתוֹ בַּחֶרֶט וַיַּעֲשֵׂהוּ עֵגֶל מַסֵּכָה וַיֹּאמְרוּ אֵלֶּה אֱלֹהֶיךָ יִשְׂרָאֵל אֲשֶׁר הֶעֱלוּךָ מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם. (שמות לב:ד) | 4 Et il [Aaron] prit [cet or] de leurs mains, il le jeta en moule et en fit un veau de métal; et ils dirent: “Voilà tes dieux, ô Israël, qui t’ont fait sortir du pays d’Égypte!” (Exode 32:4) |
Les Sages d’Israël soulignent que l’injonction faite à Aaron est avant tout personnelle. Aaron doit prendre de ses propres biens [ses propres ressources]. C’est une action de responsabilité individuelle pour une faute commise non point en pensée mais en acte comme l’explique longuement le Kli Yakar (Salomon Ephraim de Luntschitz 1550-1619) sur ce même verset. Il ne peut pas utiliser le sacrifice de la communauté pour expier sa propre faute personnelle. Cette prise de responsabilité personnelle constitue la condition sine qua non permettant à Aaron, désormais Grand Cohen, de devenir l’instrument entre les mains de l’Eternel par lequel les fautes des fils d’Israël seront pardonnées. En effet, la source biblique fait mention sous forme de parenthèse des sacrifices offerts par les Hébreux:
| ג וְאֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל תְּדַבֵּר לֵאמֹר קְחוּ שְׂעִיר-עִזִּים לְחַטָּאת וְעֵגֶל וָכֶבֶשׂ בְּנֵי-שָׁנָה תְּמִימִם לְעֹלָה. ד וְשׁוֹר וָאַיִל לִשְׁלָמִים לִזְבֹּחַ לִפְנֵי יְהוָה, וּמִנְחָה, בְּלוּלָה בַשָּׁמֶן כִּי הַיּוֹם יְהוָה נִרְאָה אֲלֵיכֶם. ה וַיִּקְחוּ אֵת אֲשֶׁר צִוָּה מֹשֶׁה אֶל-פְּנֵי אֹהֶל מוֹעֵד וַיִּקְרְבוּ כָּל-הָעֵדָה וַיַּעַמְדוּ לִפְנֵי יְהוָה. (ויקרא ט:ב-ה) | 3 Et aux fils d’Israël, tu parleras ainsi: Prenez un bouc pour expiatoire, un veau et un agneau âgés d’un an, sans défaut, pour holocauste; 4 un taureau et un bélier pour rémunératoire, à sacrifier en présence de l’Éternel, et une oblation pétrie à l’huile car aujourd’hui l’Éternel vous apparaîtra. 5 Et ils [fils d’Israël] prirent tout ce qu’avait ordonné Moïse, pour l’amener devant la Tente d’assignation; et toute la communauté s’approcha et se tint debout devant l’Éternel. (Lévitique 9:3-5) |
En somme, la faute collective des Hébreux ne peut être remise que si le plus grand dirigeant spirituel est disposé à reconnaître sa faute publiquement !
La source biblique précise explicitement:
“וְכַפֵּר בַּעַדְךָ וּבְעַד הָעָם” (ויקרא ט:ז)
“et obtiens propitiation pour toi et pour le peuple” (Lévitique 9:7)
La leçon fondamentale de leadership réside dans le fait qu’avant de pouvoir porter les péchés du peuple (וּבְעַד הָעָם/ OuVead Ha’aM), le leader doit d’abord assumer et rectifier ses propres erreurs.
Le dirigeant contraint de reconnaître publiquement sa faute peut être pris d’un sentiment de honte, d’indignité quasiment irréparable. C’est la raison pour laquelle Moïse encourage son frère à exécuter la mitsvah d’offrir son sacrifice:
“קְרַב אֶל-הַמִּזְבֵּחַ, שֶׁהָיָה אַהֲרֹן בּוֹשׁ וְיָרֵא לָגֶשֶׁת. אָמַר לוֹ מֹשֶׁה: ‘לָמָּה אַתָּה בּוֹשׁ?! לְכָךְ נִבְחַרְתָּ” (רש”י על הפסוק ויקרא ט:ז)
“Approche vers l’autel, Car Aaron avait honte et il avait peur de s’avancer. Moshe lui a dit: ‘Pourquoi as-tu honte? C’est pour cette dignité que tu as été choisi!’ (Rashi sur le verset Lévitique 9:7)
Ce n’est pas tant le sacrifice animal qui importe mais la noblesse d’esprit du dirigeant, en l’occurrence le Grand-Cohen, qui par son humilité va porter le poids de toutes les fautes et les manquements d’Israël face à l’Eternel. Il en va de son unique responsabilité!
La parashat Shemini délivre à chacun d’entre nous une leçon magistrale de leadership. Le leader idéal n’est pas celui qui n’a jamais commis d’erreur, mais celui qui est capable de regarder sa propre faute, son propre ‘veau’ intérieur, de l’offrir en sacrifice sur l’autel et d’utiliser sa chute comme fondement d’une croissance et d’une expiation pour le peuple tout entier. Aaron n’est pas choisi malgré son erreur, mais parce que son erreur l’a humanisé!
Quels sont aujourd’hui les dirigeants capables d’un tel sacrifice?
| ב קַח-לְךָ עֵגֶל בֶּן-בָּקָר לְחַטָּאת וְאַיִל לְעֹלָה תְּמִימִם וְהַקְרֵב לִפְנֵי יְהוָה… (ויקרא ט:2) | 2 “Prends pour toiun veau d’un an pour expiatoire et un bélier pour holocauste, tous deux sans défaut, et présente-les devant l’Éternel… ” (Lévitique 9:2) |
Si la grande majorité des commentateurs mettent l’accent sur le sacrifice du “veau”, la source biblique rajoute concernant Aaron “un bélier pour l’holocauste (Olah).
Quel peut être le sens de ce bélier totalement consumé sur l’autel des sacrifices?
Ce bélier qui fait écho à celui de l’Akedat Its’hak (ligature d’Isaac, Genèse 22:13) marque le summum de la sanctification d’Aaron. Il s’agit d’une offrande totalement consumée par le feu, symbolisant le don de soi absolu avant que la Gloire divine ne descende et se révèle à Israël.
Pourquoi Moïse, le cadet de la tribu des Lévi, est-il digne de remettre le flambeau de la fonction cohanique à son frère aîné, Aaron?
Moïse, qui remplit le premier la fonction de Grand-Cohen jusqu’au huitième jour de l’investiture de son frère Aaron, est celui-là même qui, lors de sa descente du mont Sinaï, inclut sa propre personne dans la faute du veau, alors même qu’il n’y a aucunement participé…
| ט וַיֹּאמֶר אִם-נָא מָצָאתִי חֵן בְּעֵינֶיךָ אֲדֹנָי יֵלֶךְ-נָא אֲדֹנָי בְּקִרְבֵּנוּ כִּי עַם-קְשֵׁה-עֹרֶף הוּא וְסָלַחְתָּ לַעֲוֺנֵנוּ וּלְחַטָּאתֵנוּ וּנְחַלְתָּנוּ. (שמות לד:ט) | 9 et il (Moïse) dit: “Ah! si j’ai trouvé faveur à tes yeux, Seigneur, daigne marcher encore au milieu de nous! Oui, ce peuple est indocile, mais tu pardonneras notre iniquité et nos péchés et choisis nous comme héritage.” (Exode 34:9) |
…et sera disposé, comme l’holocauste du bélier, à disparaître si le peuple hébreu venait à être détruit par l’Eternel:
| לב וְעַתָּה אִם-תִּשָּׂא חַטָּאתָם וְאִם-אַיִן מְחֵנִי נָא מִסִּפְרְךָ אֲשֶׁר כָּתָבְתָּ. (שמות לב:לב) | 32 et maintenant, si tu voulais pardonner leur faute!… Sinon efface-moi je te prie du livre que tu as écrit.” (Exode 32:32) |
[1] Parashat Shemini: Lévitique 9:1-11:47.
Shabbat Shalom !
Haim Ouizemann




