
La parashat Shemot[1] relate la difficile et cruelle condition d’esclavage à laquelle sont soumis les fils d’Israël. Le jeune Moïse, nouveau-né sauvé des eaux par la fille de Pharaon se rendant providentiellement au bord du Nil pour s’y purifier, devient le héros principal à partir duquel se construit l’intégralité du livre de Shemot (Exode) et de trois autres livres, Lévitique, Nombres et Deutéronome. Moïse, le Prophète des prophètes, va dans la flamme du buisson ardent rencontrer la Parole divine et apprendre progressivement à accomplir sa vocation suprême, celle de libérer ses frères de l’Egypte, la Maison des esclaves (Exode 3:10).
Comment devient-on prophète en Israël ?
L’élection à la prophétie se fonde sur le choix divin. Ce choix contraignant ne laisse aucunement à l’élu le choix de refuser ou de nier sa vocation divine. L’Eternel décide, l’homme s’exécute! L’élection est sélection.
Par exemple, le prophète Jérémie ne peut en aucun cas s’opposer à la Volonté divine. Le choix de sa vocation est irrévocable et ne souffre aucun déni ou plainte, car Jérémie a été élu bien avant qu’il ne naisse. (Jérémie 1:5)
Toutefois, cette élection divine se suffit-elle à elle-même? Quelles qualités personnelles caractérisent le prophète ? Ne doit-il point faire preuve d’initiative pour mériter le titre de prophète ?
A ce propos, Moïse incarne en sa personne l’exemple même du prophète modèle. Tous les prophètes d’Israël, par la suite, posséderont une étincelle de Moïse.
| יא וַיְהִי בַּיָּמִים הָהֵם וַיִּגְדַּל מֹשֶׁה וַיֵּצֵא אֶל-אֶחָיו וַיַּרְא בְּסִבְלֹתָם וַיַּרְא אִישׁ מִצְרִי מַכֶּה אִישׁ-עִבְרִי מֵאֶחָיו. (שמות ב:יא) | 11 Et il advint en ces jours-là, que Moïse, ayant grandi, se rendit avec empressement parmi ses frères et fut témoin de leurs souffrances. (Exode 2:11) |
Moïse révèle, dans l’épreuve que traversent ses frères, une rare noblesse d’âme. Moïse, le prince d’Egypte, couronné de puissance et d’honneurs, ne reste point indifférent à la souffrance des siens, de ses propres frères. A deux reprises, le verset mentionne le terme אֶחָיו/E’hav (“ses frères”), faisant écho à la rencontre de Joseph avec ses frères en Egypte:
| טו וַיְנַשֵּׁק לְכָל-אֶחָיו וַיֵּבְךְּ עֲלֵהֶם; וְאַחֲרֵי כֵן דִּבְּרוּ אֶחָיו אִתּוֹ. (בראשית מה:טו) | 15 Et il [Yoseph] embrassa tous ses frères et les baigna de ses larmes; alors seulement ses frères lui parlèrent. (Genèse 45:15) |
Moïse poursuit la vocation de Joseph, celle de retrouver ses frères, de s’unir à eux. Là réside le secret d’Israël! En quelque sorte, le livre de l’Exode poursuit la vision d’unité collective constituant le fil rouge de l’ensemble du livre de la Genèse (Bereshit). Il est permis de penser que cette aspiration à s’inquiéter du sort de ses frères s’enracine dans son propre sort, celui d’un enfant contraint d’être abandonné par sa mère et à la fois d’avoir été allaité et sevré par cette dernière. L’allaitement et le sevrage de Moïse témoignent du fait que Yocheved, sa mère, lui a raconté l’origine de son identité au nom de laquelle ses frères souffraient.
Il nous faut remarquer que la notion de grandeur chez Moïse, de notoriété, וַיִּגְדַּל מֹשֶׁה/VaYigdal Moshé) succède immédiatement à son allaitement. Moïse, en quelque sorte “nourri” à la grande Histoire de ses frères, fils d’Israël descendus en Egypte au temps de Joseph (Exode 1:1) subissant le joug tyrannique de l’empire pharaonique, s’identifie à la douleur des siens.
Aussi, la grandeur de tout être humain se mesure au sacrifice de sa vie pour une grande cause.
A la suite du meurtre du kapo égyptien, Moïse, dont la véritable identité est désormais révélée, se trouve contraint de fuir l’Egypte, le pays qui l’a vu naître et où, grâce au mystère de la Providence, il a atteint le plus haut sommet du pouvoir auprès de Pharaon.
Loin du palais pharaonique et de la cour de Pharaon, Moïse se retrouve seul, dépourvu de tout. L’Egypte qu’il fuit ne le reconnaît plus, ses frères non plus.
| יג וַיֵּצֵא בַּיּוֹם הַשֵּׁנִי וְהִנֵּה שְׁנֵי-אֲנָשִׁים עִבְרִים נִצִּים וַיֹּאמֶר לָרָשָׁע, לָמָּה תַכֶּה, רֵעֶךָ. יד וַיֹּאמֶר מִי שָׂמְךָ לְאִישׁ שַׂר וְשֹׁפֵט עָלֵינוּ הַלְהָרְגֵנִי אַתָּה אֹמֵר כַּאֲשֶׁר הָרַגְתָּ אֶת-הַמִּצְרִי וַיִּירָא מֹשֶׁה וַיֹּאמַר, אָכֵן נוֹדַע הַדָּבָר. (שמות ב:יג-יד) | 13 Étant sorti le jour suivant, il remarqua deux Hébreux qui se querellaient et il dit au coupable: “Pourquoi frappes-tu ton prochain?” 14 Et l’autre répondit: “Qui t’a fait notre seigneur et notre juge? Voudrais-tu me tuer, comme tu as tué l’Égyptien?” Moïse prit peur et se dit: “En vérité, la chose est connue!” (Exode 2:13-14) |
Moïse ne peut rester indifférent aux sangs de ses frères. Cette éthique de vie va, à la parashat Quedoshim, devenir une injonction divine.
| טז … לֹא תַעֲמֹד עַל-דַּם רֵעֶךָ אֲנִי יְהוָה. (ויקרא יט:טז) | 16 … ne sois pas indifférent au danger de ton prochain: Je suis l’Éternel. (Lévitique 19:16) |
La grande nouvelle apportée par Moïse réside dans le fait que nous n’avons pas à attendre l’injonction divine pour prendre soin des nôtres au moment le plus difficile de leur vie.
“וּמִנַּיִן שֶׁאִם אַתָּה יוֹדֵעַ לוֹ עֵדוּת שֶׁאֵין אַתָּה רַשַּׁאי לִשְׁתּוֹק עָלָיו? תַּלְמוּד לוֹמַר: “לֹא תַעֲמֹד עַל־דַּם רֵעֲךָ.”
וּמִנַּיִן אִם רָאִיתָ טוֹבֵעַ בַּנָּהָר אוֹ לִסְטִים בָּאִים עָלָיו אוֹ חַיָּה רָעָה בָּאָה עָלָיו, חַיָּב אַתָּה לְהַצִּילוֹ בְּנַפְשְׁךָ? תַּלְמוּד לוֹמַר: “לֹא תַעֲמֹד עַל־דַּם רֵעֲךָ.”
“D’où savons-nous qu’en cas de témoignage en faveur de quelqu’un, tu n’as pas le droit de garder le silence? L’Écriture enseigne : ‘Ne reste pas indifférent face au sang de ton prochain’.
“D’où savons-nous qu’en voyant quelqu’un se noyer dans un fleuve ou des brigands s’approcher de quelqu’un d’autre ou une bête sauvage fondre sur un autre, tu dois le sauver au péril de ta vie ? L’Écriture enseigne: ‘Ne reste pas indifférent face au sang de ton prochain’. “
Les Sages disent :
“צַדִּיק גּוֹזֵר וְהַקָּבָ”ה מְקַיֵּם”
“Le juste décrète et le Saint béni soit-Il accomplit”
La source de cette parole se trouve dans ce verset du livre de Job:
| כח וְתִגְזַר-אֹמֶר וְיָקָם לָךְ וְעַל-דְּרָכֶיךָ נָגַהּ אוֹר. (איוב כב:כח) | 28 Et tu décideras d’une parole et elle s’accomplira pour toi, la lumière brillera sur tes routes. (Job 22:28) |
L’adhésion du juste à la volonté divine est si forte, si sincère et si profonde que ce qu’il “décrète” n’est point l’expression d’un besoin uniquement personnel, mais l’émanation même de la Volonté divine, et c’est pourquoi le Saint béni soit-Il “accomplit” la volonté du juste.
Qui d’entre nous serait capable de quitter sa zone de confort individuel, ses repères sociaux et sa sérénité intérieure dans le but de se battre pour une cause noble et réparer le monde ?
Appelé par le Seigneur à quitter Our des Chaldéens, ville prospère, Avraham abandonne maison, famille et biens matériels à 75 ans pour un destin incertain en Canaan (Genèse 12:1-6). Sa croyance en l’Eternel prime sur le confort familial et économique. De même, le prophète Elisha (Elisée), riche cultivateur, brûle ses instruments agricoles et suit le prophète Eliahou (Élie), abandonnant ses domaines pour une vie nomade au service du divin (1 Rois 19:19-21).
Être serviteur fidèle de l’Eternel implique souvent un détachement radical des richesses, des biens, des habitudes et des normes sociales qui sont les nôtres pour l’accomplissement de notre vocation spirituelle supérieure.
C’est parce que Moïse a annihilé sa propre volonté de prince d’Egypte qu’il est aussi devenu le Prophète des prophètes capable de transformer les fils d’Israël en un peuple préparé à entrer en Terre promise, Erets Israël.
הוּא [הלל] הָיָה אוֹמֵר:
עֲשֵׂה רְצוֹנוֹ כִּרְצוֹנְךָ,
כְּדֵי שֶׁיַּעֲשֶׂה רְצוֹנְךָ כִּרְצוֹנוֹ;
בַּטֵּל רְצוֹנְךָ מִפְּנֵי רְצוֹנוֹ,
כְּדֵי שֶׁיְּבַטֵּל רְצוֹן אֲחֵרִים מִפְּנֵי רְצוֹנְךָ.
Il [Hillel]disait :
Fais Sa volonté comme ta propre volonté,
afin qu’Il fasse ta volonté comme Sa volonté ;
Annule ta volonté face à Sa volonté,
afin qu’Il annule la volonté des autres face à ta volonté. (Maximes des Pères 2 : 4)
[1] Parashat Shemot: Exode 1:1-6:1.
Shabbat Shalom !
Haim Ouizemann




