L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Parashat Shoftim, Au-delà des étoiles  

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

La parashat Shoftim[1] comprend, selon le Sefer HaHinoukh, 41 préceptes (14 commandements positifs et 27 commandements négatifs), qui traitent principalement du système du gouvernement, de la justice, de la prêtrise, de la morale de guerre et de la morale sociale.

L’un des passages les plus édifiants concerne celui où la Torah proscrit les pratiques de sorcellerie et de divination: interdiction de faire passer son fils ou sa fille par le feu, de pratiquer la divination, d’observer les augures, de prédire l’avenir, d’exercer la sorcellerie, de prononcer des incantations, d’invoquer les esprits, de consulter des devins ou d’interroger les morts:

י לֹא-יִמָּצֵא בְךָ מַעֲבִיר בְּנוֹ-וּבִתּוֹ בָּאֵשׁ קֹסֵם קְסָמִים מְעוֹנֵן וּמְנַחֵשׁ וּמְכַשֵּׁף. יא וְחֹבֵר חָבֶר וְשֹׁאֵל אוֹב וְיִדְּעֹנִי וְדֹרֵשׁ אֶל-הַמֵּתִים. (דברים יח:י-יא)10 Qu’il ne se trouve personne, chez toi, qui fasse passer par le feu son fils ou sa fille; qui pratique la magie qui s’adonne aux augures, à la divination et à la sorcellerie; 11 qui emploie des charmes, qui ait recours aux évocations ou aux sortilèges ou qui interroge les morts. (Deutéronome 18:10-11)

Cet interdit revient sur celui qui avait déjà été mentionné dans le Lévitique:

לא אַל-תִּפְנוּ אֶל-הָאֹבֹת וְאֶל-הַיִּדְּעֹנִים, אַל-תְּבַקְשׁוּ לְטָמְאָה בָהֶם:  אֲנִי, יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם. (ויקרא יט:לא)31 N’ayez point recours aux évocations ni aux sortilèges; n’aspirez pas à vous souiller par ces pratiques: je suis l’Éternel votre Seigneur (Lévitique 19:31)

Pourquoi la Torah met-elle en garde contre les pratiques de sorcellerie et de divination?

La Torah met en garde contre la sorcellerie, la magie, la divination et toute forme de spiritisme pour deux raisons principales: d’une part pour protéger l’idée fondamentale que la Divinité est Une et indivisible (monothéisme pur) et d’autre part pour préserver l’intégrité morale et psychologique de l’Homme.

La sorcellerie repose sur l’idée qu’il existerait des forces occultes ou des entités indépendantes capables d’infléchir les lois de la nature ou d’influencer le destin, le fatum, en-dehors de la force créatrice de l’Eternel. Or, admettre qu’un sorcier ou une formule magique possède un pouvoir propre constitue une forme d’idolâtrie (עֲבוֹדָה זָרָה Avodah Zarah ou culte étranger au culte de l’Eternel) et chercher la protection ou le savoir auprès d’un devin revient à substituer une créature humaine ou une force obscure à la Divinité suprême qui constitue la Source exclusive de notre vie. Ainsi, penser qu’une force extérieure à celle du Divin puisse agir de manière indépendante reviendrait à briser le principe de l’Unité divine (אֵין עוֹד מִלְּבַדּוֹ – Ein Od Milvado ‘Il n’en est point d’autre’. Deutéronome 4:35).

La seconde raison repose sur les principes fondamentaux du libre arbitre et de la responsabilité morale, expression de la plus haute noblesse humaine. La divination (astrologie, augures, nécromancie) cherche à figer le futur en le déterminant par avance et, par voie de conséquence, à exonérer l’Homme de sa responsabilité morale. Si le destin est écrit a priori par les astres ou les esprits, l’engagement moral, la repentance (תְּשׁוּבָה Téshouva) et la prière sont alors dépourvus de sens. L’Homme ne doit en aucun cas fuir ses responsabilités face aux épreuves de la vie ; il lui incombe de les surmonter et d’en assumer pleinement les conséquences en conscience.

Le roi Saül (שָׁאוּל Sha’oul) a fait appel à une médium, à une spirite (la Ba’alat ‘Ov בַּעֲלַת-אוֹב d’En-Dor), un épisode aussi célèbre que tragique (1 Samuel 28:7-19). A la veille d’une bataille décisive contre les Philistins sur le mont Guilboa, Saül, plongé dans une détresse profonde et pris de panique, appelle ses serviteurs et requiert d’eux qu’ils lui trouvent une femme capable d’invoquer les morts, alors qu’il avait lui-même auparavant banni et éliminé les médiums du pays conformément au commandement de la Torah (Lévitique 19:31, Deutéronome 18:10-12). Samuel, déjà mort, ne peut plus intervenir de son vivant. A cela s’ajoute le fait que l’Éternel ne répond plus à Saül – ni par les rêves, ni par les Ourim ve-Thoumim אוּרִים וְתֻמִּים (le pectoral du Grand Cohen), ni par les prophètes. Le désespoir gagne Saül.

Cet acte désespéré de Saül est considéré par le texte biblique comme l’une des fautes majeures qui vont conduire à la perte du premier roi d’Israël, sceller la fin de sa royauté et entraîner sa mort prématurée.

יג וַיָּמָת שָׁאוּל בְּמַעֲלוֹ אֲשֶׁר מָעַל בַּיהוָה עַל-דְּבַר יְהוָה, אֲשֶׁר לֹא-שָׁמָר וְגַם-לִשְׁאוֹל בָּאוֹב לִדְרוֹשׁ. יד וְלֹא-דָרַשׁ בַּיהוָה וַיְמִיתֵהוּ וַיַּסֵּב אֶת-הַמְּלוּכָה לְדָוִיד בֶּן-יִשָׁי. (דברי הימים א, י:יג-יד)13 Ainsi mourut Saül à cause de l’infidélité qu’il avait commise envers l’Eternel, en désobéissant à la parole de l’Eternel et en allant consulter les nécromanciens, 14 au lieu de rechercher l’Eternel. Celui-ci le fit périr et fit passer la royauté à David, fils de Jessé. (I Chroniques 10:13-14)

Dans la pensée juive, les actions de l’Homme, sa bonté et ses choix moraux façonnent son avenir. La magie et la superstition visent à contourner ce travail spirituel qu’exprime le choix de l’Homme. La Torah ordonne à tout un chacun de maîtriser son propre narratif.

“הַכֹּל צָפוּי, וְהָרְשׁוּת נְתוּנָה, וּבְטוֹב הָעוֹלָם נִדָּן, וְהַכֹּל לְפִי הָרֹב הַמַּעֲשֶׂה.” פרקי אבות (פרק ג, משנה יח [טו])

“Tout est prévu, mais la liberté est donnée; le monde est jugé avec bonté, et tout est selon la majorité des actes.”  (Pirkei Avot 3:18 [15])

Malgré la prescience et l’omniscience divine, l’Homme jouit d’un libre arbitre absolu. La connaissance divine ne constitue point un décret agissant comme une cause qui contraindrait par avance les actions de l’Homme.

Pourtant, Baroukh Spinoza est l’un des critiques les plus radicaux du libre arbitre, notion qu’il considère comme étant une illusion cognitive. Dans son ouvrage majeur, l’Éthique, Spinoza explique que les êtres humains pensent être libres uniquement parce qu’ils ont conscience de leurs désirs et de leurs actes, mais ignorants des causes qui les déterminent à agir.

“Les hommes se trompent en ce qu’ils se croient libres ; et cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés.” (Spinoza, Éthique, Partie II, Proposition 35, Scolie)

Toutefois, refuser le libre arbitre, selon Spinoza ne revient pas à prôner le fatalisme ou la résignation. Au contraire, cela ouvre la voie à une liberté véritable. Spinoza redéfinit la liberté non point comme l’absence de contrainte ou la possibilité de choisir, mais comme l’autonomie. En d’autres termes, la Liberté est rendue possible lorsqu’un être agit uniquement sous la nécessité de sa propre nature, éclairée par la raison.

Or, l’Homme détient le pouvoir d’écrire sa propre histoire. L’avenir ne relève plus du déterminisme mais de la création. Sommes-nous véritablement conscients que nous détenons le pouvoir de créer notre avenir plutôt que de le subir ?  

Cette pleine conscience s’appelle תְּמִימוּת Temimout.

יג תָּמִים תִּהְיֶה עִם יְהוָה אֱלֹהֶיךָ. (דברים יח:יג)13 Reste entièrement/pleinement avec l’Éternel, ton Seigneur! (Deutéronome 18:13)

Rashi enseigne que cela signifie accepter l’avenir avec sérénité, sans chercher à percer avec anxiété les mystères du lendemain par des subterfuges. Il explique que la תְּמִימוּת temimout consiste à renoncer à “enquêter sur l’avenir” (לֹא תַחֲקֹר אַחַר עֲתִידוֹת lo ta’hkor a’har ‘atidot). L’homme intègre accepte de ne pas tout savoir à l’avance. La croyance juive en l’Unicité divine demande de placer notre sécurité dans la providence divine au présent. La véritable proximité avec le Créateur s’acquiert par cette posture de confiance et d’abandon absolu.

L’alternative au devin est le Prophète. La Parashat Shoftim oppose directement les devins au Prophète. Le devin cherche à manipuler l’avenir à son profit; le prophète transmet la parole divine pour guider l’Homme vers la Justice et la Vérité. La dépendance aux voyants, médiums et sorciers engendre l’anxiété, la soumission psychologique et la manipulation financière ou émotionnelle des individus vulnérables. Des pratiques comme la nécromancie détournent les vivants de leur devoir envers le monde réel et envers leurs semblables.

En somme, la Torah rejette ces pratiques parce qu’elles altèrent d’une part la relation directe entre l’humain et le Divin et d’autre part dégradent la dignité humaine en abolissant le libre arbitre, l’un des piliers du judaïsme.

Pour Maïmonide (le Rambam), la distinction entre le prophète (נָבִיא navi) et le devin (קוֹסֵם kossem ou מְעוֹנֵן me’onen/ celui qui prédit l’avenir à partir des nuages) repose à la fois sur l’origine du savoir, le perfectionnement individuel et l’infaillibilité du message divin. Il détaille cette opposition fondamentale dans le Guide des Égarés (II, 32-48) ainsi que dans le Mishneh Torah[2]. Maïmonide rejette catégoriquement l’idée que la sorcellerie ou la divination reposent sur des forces occultes réelles. Dans Hilkhot Avodah Zarah (11:16), il qualifie ces pratiques de “folies et vanités” dont les peuples païens se servaient pour tromper le monde.

וְאֵין רָאוּי לְיִשְׂרָאֵל שֶׁהֵם חֲכָמִים מְחֻכָּמִים לְהִמָּשֵׁךְ בַּהֲבָלִים אֵלּוּ וְלֹא לְהַעֲלוֹת עַל לֵב שֶׁיֵּשׁ תּוֹעֶלֶת בָּהֶן. שֶׁנֶּאֱמַר (במדבר כג כג) “כִּי לֹא נַחַשׁ בְּיַעֲקֹב וְלֹא קֶסֶם בְּיִשְׂרָאֵל”. וְנֶאֱמַר (דברים יח יד) “כִּי הַגּוֹיִם הָאֵלֶּה אֲשֶׁר אַתָּה יוֹרֵשׁ אוֹתָם אֶל מְעֹנְנִים וְאֶל קֹסְמִים יִשְׁמָעוּ וְאַתָּה לֹא כֵן” וְגוֹ’. כָּל הַמַּאֲמִין בִּדְבָרִים הָאֵלּוּ וְכַיּוֹצֵא בָּהֶן וּמְחַשֵּׁב בְּלִבּוֹ שֶׁהֵן אֱמֶת וּדְבַר חָכְמָה אֲבָל הַתּוֹרָה אֲסָרָתַן אֵינָן אֶלָּא מִן הַסְּכָלִים וּמְחֻסְּרֵי הַדַּעַת… אֲבָל בַּעֲלֵי הַחָכְמָה וּתְמִימֵי הַדַּעַת יֵדְעוּ בִּרְאָיוֹת בְּרוּרוֹת שֶׁכָּל אֵלּוּ הַדְּבָרִים שֶׁאָסְרָה תּוֹרָה אֵינָם דִּבְרֵי חָכְמָה אֶלָּא תֹּהוּ וְהֶבֶל שֶׁנִּמְשְׁכוּ בָּהֶן חַסְרֵי הַדַּעַת וְנָטְשׁוּ כָּל דַּרְכֵי הָאֱמֶת בִּגְלָלָן. וּמִפְּנֵי זֶה אָמְרָה תּוֹרָה כְּשֶׁהִזְהִירָה עַל כָּל אֵלּוּ הַהֲבָלִים (דברים יח יג) “תָּמִים תִּהְיֶה עִם ה’ אֱלֹהֶיךָ”:

“Et il ne convient pas au peuple d’Israël, qui est un peuple de sages et d’avisés, de se laisser entraîner par ces vanités, ni d’imaginer qu’il y ait la moindre utilité en elles. Comme il est dit : « Car il n’y a point d’augure en Jacob, ni de divination en Israël » (Nombres 23, 23). Et il est dit : « Car ces nations que tu vas déposséder écoutent les astrologues et les devins; mais pour toi, l’Éternel ton Dieu ne t’a pas permis d’agir ainsi » (Deuxième Loi / Deutéronome 18, 14) etc. Quiconque croit en ces choses ou en d’autres similaires, et pense en son cœur qu’elles sont vraies et constituent une forme de sagesse, mais que la Torah les a simplement interdites, n’est que du nombre des insensés et des dépourvus de raison… En revanche, les hommes de sagesse et les esprits intègres savent, par des preuves claires, que toutes ces choses que la Torah a interdites ne sont point paroles de sagesse, mais du vide et de la vanité dans lesquels se sont laissés entraîner les hommes dépourvus de raison, abandonnant pour elles toutes les voies de la vérité.”

Dans son œuvre philosophique, Le Guide des Perplexes[3], il analyse la psychologie du devin:

“Sache qu’il y a chez certaines personnes une faculté imaginative et représentative si puissante et si parfaite, qu’elle prédit le plus souvent ce qui doit arriver… Cependant, ces hommes n’atteignent aucun épanchement intellectuel, et leur action intellectuelle n’a pas lieu ; c’est pourquoi leurs prédictions sont mélangées de choses vraies et de choses fausses, de sorte qu’on n’y trouve rien de constant ni d’égal.” (Salomon Munk)

אֵין מַזָּל לְיִשְׂרָאֵל Ein Mazzal Le-Yisrael

” Israël ne lit pas dans les étoiles” (Traité Shabbat 156a)

ה וַיּוֹצֵא אֹתוֹ הַחוּצָה וַיֹּאמֶר הַבֶּט-נָא הַשָּׁמַיְמָה וּסְפֹר הַכּוֹכָבִים אִם-תּוּכַל לִסְפֹּר אֹתָם וַיֹּאמֶר לוֹ כֹּה יִהְיֶה זַרְעֶךָ. (בראשית טו:ה)5 Et Il [l’Eternel] le [Avraham] fit sortir en plein air, et dit: “Regarde le ciel et compte les étoiles: peux-tu en supputer le nombre? Ainsi reprit-il, sera ta descendance.” (Genèse 15:5)

Rashi explique:

וַיּוֹצֵא אוֹתוֹ הַחוּצָה. לְפִי פְּשׁוּטוֹ הוֹצִיאוֹ מֵאָהָלוֹ לַחוּץ לִרְאוֹת הַכּוֹכָבִים. וּלְפִי מִדְרָשׁוֹ אָמַר לוֹ צֵא מֵאִצְטָגְנִינוּת שֶׁלְּךָ שֶׁרָאִיתָ בַּמַּזָּלוֹת שֶׁאֵינְךָ עָתִיד לְהַעֲמִיד בֵּן. אַבְרָם אֵין לוֹ בֵּן אֲבָל אַבְרָהָם יֵשׁ לוֹ בֵּן שָׂרַי לֹא תֵּלֶד אֲבָל שָׂרָה תֵּלֶד אֲנִי קוֹרֵא לָכֶם שֵׁם אַחֵר וְיִשְׁתַּנֶּה הַמַּזָּל 

“Et Il le fit sortir dehors Littéralement: “Il le fit sortir hors de sa tente pour voir les étoiles”. Selon le midrach (Beréchith raba 44, 10, Nedarim 32a), Il lui a dit : « Sors de ton horoscope tel que tu l’as vu inscrit dans les astres, à savoir que tu n’auras pas de fils! “Avram” n’aura pas de fils, mais “Avraham” aura un fils ! “Saraï” n’engendrera pas, mais “Sarah” engendrera ! Je vais vous donner un autre nom, et votre étoile (mazal) va s’en trouver changée.”

ב כֹּה אָמַר יְהוָה אֶל-דֶּרֶךְ הַגּוֹיִם אַל-תִּלְמָדוּ וּמֵאֹתוֹת הַשָּׁמַיִם אַל-תֵּחָתּוּ כִּי-יֵחַתּוּ הַגּוֹיִם מֵהֵמָּה. (ירמיהו י:ב)2 Voici ce que dit l’Eternel: “N’adoptez pas les pratiques des nations, ni ne tremblez devant les signes célestes parce que les nations tremblent devant eux. (Jérémie 10:2)

[1] Parashat Shoftim: Deutéronome 16:18 – 21:9.

[2] Hilkhot Yessodei HaTorah, chap. 7 à 10, et Hilkhot Avodah Zarah, chap. 11.

[3] Partie II, Chapitre 38.

Shabbat Shalom !

Haim Ouizemann

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