
Selon le Séfer Ha’Hinoukh, la Parashat Térouma[1] ne renferme que trois mitsvoth.
Les première et troisième mitsvoth sont classées parmi les mitsvoth (injonctions-Ordonnances) d’ordre positif (ce qu’il faut faire):
La première mitsvah concerne la construction du מִשְׁכַּן Mishkan (Demeure divine/ Tente du Rendez-Vous):
| ח וְעָשׂוּ לִי מִקְדָּשׁ וְשָׁכַנְתִּי בְּתוֹכָם. (שמות כה:ח) | 8 Et ils me construiront un sanctuaire, pour que je réside au milieu d’eux. (Exode 25:8) |
C’est la Mitsvah positive de construire un lieu pour la שְׁכִינָה Shekhina divine.
La troisième mitsvah concerne la disposition des pains de proposition:
| ל וְנָתַתָּ עַל-הַשֻּׁלְחָן לֶחֶם פָּנִים, לְפָנַי תָּמִיד. (שמות כה:ל) | 30 Et tu placeras sur cette table des pains de proposition, en permanence devant moi. (Exode 25:30) |
Quant à la deuxième mitsvah, celle-ci est classée parmi les mitsvoth d’ordre négatif (Ce qu’il ne faut pas faire): interdiction d’enlever les barres de l’Arche.
| טו בְּטַבְּעֹת הָאָרֹן יִהְיוּ הַבַּדִּים לֹא יָסֻרוּ מִמֶּנּוּ. (שמות כה:טו) | 15 Les barres, engagées dans les anneaux de l’Arche, ne doivent point en être retirées. (Exode 25:15) |
Cette permanence du maintien des barres initialement vouées à soulever et à porter l’Arche d’Alliance est mentionnée dans le livre des Rois:
| ח וַיַּאֲרִכוּ הַבַּדִּים וַיֵּרָאוּ רָאשֵׁי הַבַּדִּים מִן-הַקֹּדֶשׁ עַל-פְּנֵי הַדְּבִיר וְלֹא יֵרָאוּ הַחוּצָה וַיִּהְיוּ שָׁם עַד הַיּוֹם הַזֶּה. (מלכים א, ח:ח) | 8 On avait prolongé ces barres, de façon que leurs extrémités s’apercevaient de l’enceinte sacrée, à l’entrée du devir, mais n’étaient pas apparentes extérieurement; elles y sont restées jusqu’à ce jour. (I Rois 8:8) |
Pourquoi la source biblique et les Sages d’Israël insistent-ils tant sur l’interdiction formelle de retirer les barres, même lorsque l’Arche d’Alliance repose dans le Saint des Saints au cœur même du Temple de Jérusalem, le lieu fixe du culte divin?
Cette interdiction perpétuelle nous enseigne qu’au-delà de porter l’Arche d’Alliance, ces barres renferment une signification qui semble échapper au bon sens immédiat.
Les Sages d’Israël déduisent de cet interdit trois grandes leçons.
Le fait que les barres ne peuvent en aucun cas être retirées signifie, en premier lieu, que, contrairement aux autres instruments du Tabernacle et du Temple, l’Arche d’Alliance ne dépend d’aucun lieu spécifique.
Le Rav Adin Steinsaltz commente et pose l’axiome suivant:
“בְּטַבְּעֹת הָאָרֹן יִהְיוּ הַבַּדִּים. לֹא יָסֻרוּ מִמֶּנּוּ. בדי הארון אינם רק אמצעי לנשיאתו; הם חלק ממבנה הכלי, ולכן אין להסירם גם כשהארון אינו זקוק להם לשם תזוזה ממקום למקום.”
“Dans les anneaux de l’Arche seront les barres. Elles ne seront pas retirées d’elle. Les barres de l’Arche ne sont pas seulement un moyen pour la transporter; elles font partie intégrante de la structure de l’instrument, et par conséquent, il ne faut pas les enlever même lorsque l’Arche n’en a pas besoin pour être déplacée d’un lieu à un autre.”
En somme, l’Arche où reposent les deux Tables de l’Alliance transcende la dimension de l’espace. Aucun espace aussi important soit-il ne saurait contenir toute la puissance et l’énergie créatrice de la Parole divine.
En second lieu, la présence continuelle des barres témoigne de la vitalité et du dynamisme de la Parole divine. La Parole divine ne doit en aucun cas être figée mais toujours lue, méditée, interprétée dans un esprit d’ouverture et de tolérance. Les barres permanentes, en quelque sorte, sont l’expression du mouvement perpétuel de la Pensée dans la Tradition orale. La Pensée doit rester libre et s’extérioriser sans entrave aucune. Les deux barres constituent le prolongement des deux Tables de pierre. D’une certaine manière, d’elles surgit l’esprit vivant de la lettre gravée. A chaque génération sa parole, son commentaire, sa vision. Les barres garantissent que les Paroles de l’Eternel gravées à même la pierre ne se transforment jamais en dogmes, source de l’aliénation humaine, ni en idéologie réductrice ou en fanatisme aveugle. La Tora n’appartient pas exclusivement aux Cohanim auxquels incombe la tâche de rendre le culte dans le Mishkan (Demeure divine) ou dans le Temple. La Tora n’est le monopole d’aucun groupe ni d’aucune tribu, elle appartient à l’ensemble du peuple d’Israël et peut être enseignée en tous lieux:
| ד תּוֹרָה צִוָּה-לָנוּ מֹשֶׁה מוֹרָשָׁה קְהִלַּת יַעֲקֹב. (דברים לג:ד) | 4 “Moïse nous a ordonné la Tora; elle constitue l’héritage de la communauté de Jacob.” (Deutéronome 33:4) |
| כ חָכְמוֹת בַּחוּץ תָּרֹנָּה בָּרְחֹבוֹת תִּתֵּן קוֹלָהּ. (משלי א:כ) | 20 La Sagesse proclame au dehors ; dans les places (publiques) elle fait retentir sa voix )Proverbes 1:20) |
En outre, les barres expriment le dépassement du temps:
לא יסרו ממנו. לְעוֹלָם (רש”י על הפסוק שמות כה:טו)
“Elles ne lui seront pas enlevées” : jamais (Rashi sur le verset Exode 25:15)
Les barres (badim/בַּדִּים) destinées au port de l’Arche par les Lévites lors des pérégrinations dans le désert, contrairement aux autres ustensiles du Mishkan (Table des pains de proposition, autel de l’encens et autel des sacrifices), sont fixées à jamais : on ne les retire pas, pas même dans le Temple.
L’étude de la Tora ne dépend pas d’une date ou d’un temps précis mais transcende de loin la dimension du temps. Si, en effet, la Tora fixe de manière précise les dates des deux fêtes de pèlerinage, Pessa’h (Pâque, la sortie d’Egypte, le 15 nissan) et Soukkot (la fête des cabanes, le 15 tishrei), elle ne mentionne jamais explicitement la date de Shavouot (Pentecôte). La source biblique enjoint de compter quarante-neuf jours après le début de la fête de Pessa’h à l’issue desquels le peuple d’Israël fête le Don de la Tora. Cette absence de date précise vise à enseigner que l’étude de la Tora se conjugue au présent pour toujours sans limite de temps, comme le passage du livre des Rois le suggère:
| ח וַיַּאֲרִכוּ הַבַּדִּים וַיֵּרָאוּ רָאשֵׁי הַבַּדִּים מִן-הַקֹּדֶשׁ עַל-פְּנֵי הַדְּבִיר וְלֹא יֵרָאוּ הַחוּצָה וַיִּהְיוּ שָׁם עַד הַיּוֹם הַזֶּה. (מלכים א, ח:ח) | 8 On avait prolongé ces barres, de façon que leurs extrémités s’apercevaient de l’enceinte sacrée, à l’entrée du devir, mais n’étaient pas apparentes extérieurement; elles y sont restées jusqu’à ce jour. (I Rois 8:8) |
Le prolongement miraculeux des barres constitue l’expression de cette transcendance dans le temps.
Aux commentaires classiques des Sages d’Israël, rajoutons que l’horizontalité permanente des deux barres vise à rappeler aux hommes, aux femmes et aux enfants d’Israël que la Tora leur a été confiée afin qu’ils puissent, à sa lueur, instaurer une société où règnent à la fois les deux plus grandes valeurs de justice (מִשְׁפָּט Mishpat) et d’indulgence (צְדָקָה Tsedaka). La Tora doit être sans cesse portée par les hommes car elle n’est plus dans les cieux mais sur Terre. Les deux barres, de par leur présence continuelle, brisent la circularité du mouvement des quatre anneaux placés aux extrémités de l’Arche d’Alliance. Israël, en respectant l’injonction divine de ne jamais écarter ces barres, exprime l’idée qu’il est capable, après sa libération historique d’Egypte, de transcender à chaque instant de son Histoire, le déterminisme et la fatalité représentés par les anneaux, les boucles refermés sur eux-mêmes.
L’injonction de la permanence des barres de l’Arche d’Alliance enseigne que la Tora brise toute forme de cadre spatial et temporel en exigeant d’Israël d’être en état permanent d’adhésion avec le Divin:
| יב לֹא בַשָּׁמַיִם הִוא לֵאמֹר מִי יַעֲלֶה-לָּנוּ הַשָּׁמַיְמָה וְיִקָּחֶהָ לָּנוּ וְיַשְׁמִעֵנוּ אֹתָהּ, וְנַעֲשֶׂנָּה. יג וְלֹא-מֵעֵבֶר לַיָּם הִוא לֵאמֹר מִי יַעֲבָר-לָנוּ אֶל-עֵבֶר הַיָּם וְיִקָּחֶהָ לָּנוּ וְיַשְׁמִעֵנוּ אֹתָהּ וְנַעֲשֶׂנָּה. יד כִּי-קָרוֹב אֵלֶיךָ הַדָּבָר מְאֹד בְּפִיךָ וּבִלְבָבְךָ לַעֲשֹׂתוֹ. (דברים ל:יב-יד) | 12 Elle n’est pas dans le ciel, pour que tu dises: “Qui montera pour nous au ciel et nous l’ira quérir, et nous la fera entendre afin que nous l’observions?” 13 Elle n’est pas non plus au delà de l’océan, pour que tu dises: “Qui traversera pour nous l’océan et nous l’ira quérir, et nous la fera entendre afin que nous l’observions?” 14 Non, la chose est tout près de toi: tu l’as dans la bouche et dans le cœur, pour pouvoir l’observer! (Deutéronome 30:12-14) |
[1] Parashat Térouma: Exode 25:1-27:19.
Shabbat Shalom
Haim Ouizemann




