
Parashat Toledot[1] se concentre principalement sur les récits d’Yits’hak (Isaac) יִצְחָק, Rivka (Rebecca) רִבְקָה et Ya’akov (Jacob) ,יַעֲקֹב ainsi que de עֵשָׂו Esav (Esaü). Dans cette parashah, il ne se trouve aucune injonction nouvelle clairement explicite comme dans d’autres parashot, car elle met davantage l’accent sur la généalogie et l’histoire des patriarches.
Cependant, l’on peut relever plusieurs aspects éthiques et éducatifs inspirés de notre parashah.
Lorsque Yits’hak (Isaac) יִצְחָק conclut une alliance avec אֲבִימֶלֶךְ Avimelekh, prolongeant celle d’אַבְרָהָם Avraham avec ce même אֲבִימֶלֶךְ Avimelekh, son geste symbolise l’observance de l’Alliance avec l’Eternel, Alliance fondamentale entre la divinité et l’Humanité. Un message éducatif sur l’éducation des enfants, le rôle de l’aîné et la responsabilité familiale, est mis en évidence par la vente du droit d’aînesse par עֵשָׂו Esav (Esaü) à Ya’akov (Jacob) יַעֲקֹב . L’interdiction des unions interdites et la morale donnée au Sinaï à travers l’histoire de עֵשָׂו Esav (Esaü) et des femmes cananéennes sont considérées comme un fondement pour les commandements particuliers protégeant la pureté familiale.
Outre tous ces thèmes, il en est un autre concernant la force de la prière.
| כא וַיֶּעְתַּר יִצְחָק לַיהוָה לְנֹכַח אִשְׁתּוֹ כִּי עֲקָרָה הִוא וַיֵּעָתֶר לוֹ יְהוָה וַתַּהַר רִבְקָה אִשְׁתּוֹ. (בראשית כה:כא) | 21 Et Isaac implora l’Éternel au sujet de sa femme [Rivkah] parce qu’elle était stérile; l’Éternel l’exauça et Rébecca, sa femme, devint enceinte. (Genèse 25:21) |
L’espérance de l’homme trouve sa raison d’être dans la volonté de voir ses prières exaucées par l’Eternel dans les pires moments de détresse. Yits’hak implore l’Eternel afin que sa chère et bien-aimée épouse Rebecca puisse être fertile, la stérilité n’étant rien d’autre qu’un état de mort (Genèse 30:1).
Les Sages d’Israël se sont interrogés sur le fait de savoir si la prière devait être définie comme un devoir humain, une injonction biblique ou comme un droit relevant de la grâce divine conduisant l’Homme à se rapprocher du Divin.
Selonהָרָמְבָּ”ם Maïmonide (1138-1204), la prière doit être absolument comprise comme une injonction positive explicite de la Torah מִצְוַת עֲשֵׂה)/ Mitsvat Asseh). Maïmonide considère qu’il s’agit d’un commandement défini et obligatoire car issu de la Torah. Selon lui, cette injonction oblige à prier chaque jour, sans nécessairement suivre un horaire fixe ou un texte obligatoire[2].
Maïmonide, pour fonder sa thèse, est d’avis que rendre un culte à l’Eternel, c’est prier[3]:
| כה וַעֲבַדְתֶּם אֵת יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם וּבֵרַךְ אֶת-לַחְמְךָ וְאֶת-מֵימֶיךָ וַהֲסִרֹתִי מַחֲלָה מִקִּרְבֶּךָ. (שמות כג:כה) | 25 Et vous rendrez un culte à l’Éternel votre Seigneur; et il bénira ta nourriture et ta boisson et j’écarterai tout fléau du milieu de toi. (Exode 23:25) |
L’injonction de rendre un culte à l’Eternel tire toute sa force du plein engagement intérieur des fils d’Israël. Le culte divin s’enracine dans le cœur de l’Homme :
| יג וְהָיָה אִם-שָׁמֹעַ תִּשְׁמְעוּ אֶל-מִצְוֺתַי אֲשֶׁר אָנֹכִי מְצַוֶּה אֶתְכֶם הַיּוֹם לְאַהֲבָה אֶת-יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם וּלְעָבְדוֹ בְּכָל-לְבַבְכֶם וּבְכָל-נַפְשְׁכֶם. | 13 Or, si vous écoutez les lois que je vous impose en ce jour, aimant l’Éternel, votre Seigneur, le servant de tout votre cœur et de toute votre cœur. (Deutéronome 11:13) |
Les Sages enseignent :
אֵין עֲבוֹדָה אֶלָּא תְּפִלָּה
“Il n’y a de culte divin que la prière” (Talmud de Babylone, Ta’anit 2:a)
En revanche Na’hmanide הָרָמְבָּ”ןestime qu’il n’y a pas d’obligation explicite dans la Torah de prier chaque jour, mais que la Torah souligne l’importance de crier et de prier en temps de détresse, et que ce commandement est une mitsvah qui vient de la bonté et de la grâce de l’Eternel pour écouter et sauver. Autrement dit, la prière est une obligation issue des Sages (דְרַבָּנָן derabanan) et non de la Torah elle-même.
Dans ses glosses sur le Sefer HaMitsvoth (la mitsvah 5 selon le Rambam), le Ramban écrit que la question même de la prière “n’est pas une obligation du tout, mais un trait de la bonté du Créateur, béni soit-Il, envers nous, qui entend et répond à chaque appel que nous lui adressons”. Il souligne que la prière est un privilège que l’Eternel accorde à ses créatures – la possibilité de s’adresser à Lui, et qu’Il écoute et répond – et que cela même est une manifestation de Sa bonté.
Ainsi, la principale différence est que Maïmonide הָרָמְבָּ”םvoit la prière comme un commandement de la Torah, tandis que Na’hmanide הָרָמְבָּ”ן montre qu’il s’agit d’un commandement des Sages et non point d’une injonction explicite dans la Torah elle-même.
Toutefois, comme le démontre le Rav Haïm Drukman[4], Na’hmanide accepte le fait que la prière puisse être exceptionnellement une injonction biblique dans le seul et unique cas où une détresse intense touche Israël, ses dirigeants et sa Nation. L’exemple le plus connu est la prière de Salomon lors de la dédicace du Temple (1 Rois 8:22-53), une prière longue avec plusieurs parties claires, présentant différentes requêtes faites envers l’Eternel dans un cadre collectif. Le TaNaKh – La Bible hébraïque – inclut aussi des prières très personnelles, spontanées et émouvantes, telles que celles de Hannah, David, Aaron, Avraham, qui comprennent louange, demande, reconnaissance et confession. Dans plusieurs passages, on trouve les grands thèmes de la prière: louange (תְּהִילָּה tehillah), demande (בַּקָּשָׁה bakashah), remerciement (הוֹדָיָה hodayah), souvent exprimés dans des moments de détresse ou d’espérance.
La structure plus fixe de la prière apparaissant dans les livres de prière (סִידּוּר Sidour) est apparue plus tard, avec la prière dite עֲמִידָה ‘Amidah (prière debout) ou שְׁמוֹנֶה עֶשְׂרֶה Shmoneh Esrei (Dix-huit bénédictions), composée initialement de 18 bénédictions organisées. La ‘Amida est devenue la prière centrale du judaïsme.
Les Kabbalistes rejettent l’opinion du רמב”ן car ils interprètent certains versets bibliques, notamment :
| כה וַעֲבַדְתֶּם אֵת יְהוָה אֱלֹהֵיכֶם (שמות כג:כה) | 25 Vous servirez l’Éternel votre Seigneur… (Exode 23:25) |
…comme étant une preuve explicite que la prière est une mitsvah (commandement) obligatoire de la Torah, et non point seulement une pratique rabbinique. Ils soulignent la continuité de la tradition talmudique qui voit dans la prière תְּפִילָּה une ordonnance toranique obligatoire à tout moment, dépassant l’aspect de simple supplication lors de difficultés. Selon eux, la prière a un rôle essentiel dans le lien spirituel direct entre l’Homme et le Divin, ce qui la place au centre des obligations religieuses, et pas seulement comme un acte moral ou volontaire. A cela s’ajoute le fait que la Kabbale enseigne que la prière est un instrument profond de restauration de l’âme et d’élévation spirituelle, ce qui selon les Kabbalistes, enracine la prière dans un fondement toranique essentiel.
La controverse entre Maïmonide et Na’hmanide concernant la source de la prière, quelle qu’en puisse être l’issue, n’ébranle jamais l’obligation fondamentale pour Israël de s’ouvrir à la prière qui constitue l’un des sentiers royaux liés au service divin, au cœur duquel l’Homme doit faire preuve d’une totale abnégation.
Et si certains considèrent la contradiction entre les deux thèses de Maïmonide et Na’hmanide comme fondamentale, ne pourrions-nous point toutefois tenter de les concilier l’une à l’autre, d’en faire une synthèse (la prière libre et quotidienne obligatoire prônée par Maïmonide associée à celle de Na’hmanide inspirée de la grâce divine) car finalement ce qui importe vraiment, ce n’est point tant de connaître l’origine exacte et respective de la prière, mais de reconnaître l’effort intense déployé par l’Homme pour que ses requêtes en tous genres trouvent une réponse adéquate et adaptée aux besoins et aux maux de chacun et chacune d’entre nous. Selon la vision de Maïmonide, la prière constitue le fait du travail des hommes (élévation par le bas).
| א תְּהִלָּה לְדָוִד אֲרוֹמִמְךָ אֱלוֹהַי הַמֶּלֶךְ וַאֲבָרְכָה שִׁמְךָ לְעוֹלָם וָעֶד. ב בְּכָל-יוֹם אֲבָרְכֶךָּ וַאֲהַלְלָה שִׁמְךָ לְעוֹלָם וָעֶד. (תהלים קמה:א-ב) | 1 Hymne de David. Je veux t’exalter, ô mon Seigneur, ô Roi, bénir ton nom jusque dans l’éternité. 2 Chaque jour je te bénirai, je célébrerai ton nom à jamais. (Psaume 145:1-2) |
La prière constitue donc un lien intrinsèque entre l’Homme (son âme) et l’Eternel:
| יא לְמַעַן-שִׁמְךָ יְהוָה תְּחַיֵּנִי בְּצִדְקָתְךָ תּוֹצִיא מִצָּרָה נַפְשִׁי. (תהלים קמג:יא) | 11 En faveur de ton nom, Eternel, tu me conserveras en vie; dans ta justice, tu libéreras mon âme de la détresse. (Psaume 143:11) |
La vision de Na’hmanide, quant à elle, suppose que la prière constitue un don céleste (élévation par le haut).
| יז הָאִירָה פָנֶיךָ עַל-עַבְדֶּךָ הוֹשִׁיעֵנִי בְחַסְדֶּךָ. (תהלים לא:יז) | 17 Fais luire ta face sur ton serviteur, secours-moi par ta grâce. (Psaume 31:17) |
Si la prière de Yits’hak est exaucée, c’est parce qu’il a, par son travail intérieur sur lui-même et sur son couple, attiré vers lui la grâce divine. Il a ainsi constitué un כְּלִי keli (récipient) de l’abondance divine. Pour preuve, la correspondance entre les verbes וַיֶּעְתַּר VaYe’tar (implorer, à la forme active du pa’al) et וַיֵּעָתֶר, VaYe’ater (exaucer à la forme passive du nif’al), ces deux verbes étant de même racine.
| כא וַיֶּעְתַּר יִצְחָק לַיהוָה לְנֹכַח אִשְׁתּוֹ כִּי עֲקָרָה הִוא וַיֵּעָתֶר לוֹ יְהוָה וַתַּהַר רִבְקָה אִשְׁתּוֹ. (בראשית כה:כא) | 21 Et Isaac implora l’Éternel au sujet de sa femme [Rivkah] parce qu’elle était stérile; l’Éternel l’exauça et Rébecca, sa femme, devint enceinte. (Genèse 25:21) |
[1] Parashat Toledot: Genèse 25:19-28:9.
[2] Hilchot Tefila OuNessiat Kapayim, Halacha 3.
[3] Hilchot Tefila OuNessiat Kapayim, Halacha 1. Commentaire sur le verset Exode 23:25.
[4] Haïm Drukman, “Tsam’ah Nafshi”, Or Etsion, p. 75.
Shabbat Shalom!
Haim Ouizemann




