
La parashat Tsav[1] revient sur l’ensemble des cinq types de sacrifices déjà mentionnés dans la parashah précédente VaYikra, à savoir l’holocauste (Olah -עֹלָה), l’offrande de farine (Min’hah- מִנְחָה), le sacrifice de paix (Shelamim – שְׁלָמִים), le sacrifice pour le péché (‘Hattat חַטָּאת) et le sacrifice de culpabilité (Asham – אָשָׁם).
Si la parashah précédente présentait les sacrifices (Korbanot-קוֹרְבָּנוֹת), la parashat Tsav s’applique, quant à elle, à décrire de manière précise le mode de rituel exact de chaque sacrifice, ce qui est permis ou interdit de faire. Ainsi, toutes les fois où la source biblique en vient à décrire le mode sacrificiel de l’un de ces cinq sacrifices, elle recourt au terme תּוֹרָה Torah dont la signification recouvre la notion de “règle”, de “loi”.
זֹאת תּוֹרַת הָעֹלָהC’est la loi de l’holocauste (Lévitique 6:2)
וְזֹאת תּוֹרַת הַמִּנְחָה C’est la loi de l’oblation (Lévitique 6:7)
זֹאת תּוֹרַת הַחַטָּאת C’est la loi du sacrifice de péché (Lévitique 6:18)
וְזֹאת תּוֹרַת הָאָשָׁם C’est la loi du sacrifice de culpabilité (Lévitique 7:1)
וְזֹאת תּוֹרַת זֶבַח הַשְּׁלָמִים C’est la loi du sacrifice des pacifiques (Lévitique 7:11)
Que déduisent les Sages d’Israël de cette récurrence ?
Les Sages (‘Hazal) voit dans cette récurrence bien plus qu’une simple instruction technique ; ils y décèlent une promesse divine : le lien entre l’homme et le Divin à travers les sacrifices ne dépend pas uniquement de l’existence physique de l’Autel des sacrifices.
Dans le Talmud, les Sages considèrent que l’enseignement de la Torah équivaut aux sacrifices:
אָמַר רֵישׁ לָקִישׁ: מַאי דִּכְתִיב ״זֹאת הַתּוֹרָה לָעֹלָה לַמִּנְחָה וְלַחַטָּאת וְלָאָשָׁם״ – כׇּל הָעוֹסֵק בַּתּוֹרָה כְּאִילּוּ הִקְרִיב עוֹלָה, מִנְחָה, חַטָּאת, וְאָשָׁם. אָמַר רָבָא: הַאי ״לָעֹלָה לַמִּנְחָה״ – ״עֹלָה וּמִנְחָה״ מִיבְּעֵי לֵיהּ!
אֶלָּא אָמַר רָבָא: כׇּל הָעוֹסֵק בַּתּוֹרָה אֵינוֹ צָרִיךְ לֹא עוֹלָה (וְלֹא חַטָּאת) וְלֹא מִנְחָה וְלֹא אָשָׁם.
אָמַר רַבִּי יִצְחָק: מַאי דִּכְתִיב ״זֹאת תּוֹרַת הַחַטָּאת״ וְ״זֹאת תּוֹרַת הָאָשָׁם״? כׇּל הָעוֹסֵק בְּתוֹרַת חַטָּאת – כְּאִילּוּ הִקְרִיב חַטָּאת, וְכׇל הָעוֹסֵק בְּתוֹרַת אָשָׁם – כְּאִילּוּ הִקְרִיב אָשָׁם.
Reish Lakish enseignait : Que signifie ce qui est écrit : « Voici la Torah (la loi) pour l’holocauste, pour l’offrande, pour le sacrifice d’expiation et pour le sacrifice de culpabilité » (Lévitique 7, 37)? Quiconque s’occupe de l’étude de la Torah est considéré comme s’il avait [réellement] offert un holocauste, une offrande, un sacrifice d’expiation et un sacrifice de culpabilité.
Rava enseignait : Cette formulation « pour l’holocauste, pour l’offrande » est étonnante ; le verset aurait dû dire simplement « holocauste et offrande » ! C’est pourquoi Rava a dit : Quiconque s’occupe de l’étude de la Torah n’a [plus] besoin ni d’holocauste, (ni de sacrifice d’expiation), ni d’offrande, ni de sacrifice de culpabilité [car l’étude elle-même remplit cette fonction].
Rabbi Its’hak enseignait : Que signifie ce qui est écrit : « Voici la loi (Torah) du sacrifice d’expiation » et « Voici la loi du sacrifice de culpabilité » ? Cela signifie que quiconque s’occupe de l’étude de la loi du sacrifice d’expiation est considéré comme s’il avait offert un sacrifice d’expiation, et quiconque s’occupe de l’étude de la loi du sacrifice de culpabilité est considéré comme s’il avait offert un sacrifice de culpabilité.” (Talmud de Babylone, traité Mena’hot, page 110a)
Les Sages soulignent que le mot « תּוֹרַת Torat » (la loi de / l’étude de) transforme le sacrifice en un concept spirituel et intellectuel. L’étude n’est pas seulement une « préparation » à l’acte, elle devient l’acte lui-même dans une réalité où l’action physique nous est impossible. L’étude de la Torah d’Israël, en somme, doit être comprise comme une expérience spirituelle subliminale transcendante bien supérieure à la pratique rituelle même des sacrifices aujourd’hui totalement absents de notre quotidien.
Le Talmud décrit la profonde inquiétude d’Abraham concernant le sort du peuple d’Israël après la destruction du Temple :
וּכְתִיב: ״וַיֹּאמַר ה׳ אֱלֹהִים בַּמָּה אֵדַע כִּי אִירָשֶׁנָּה״, אָמַר אַבְרָהָם לִפְנֵי הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא: רִבּוֹנוֹ שֶׁל עוֹלָם, שֶׁמָּא חַס וְשָׁלוֹם יִשְׂרָאֵל חוֹטְאִים לְפָנֶיךָ וְאַתָּה עוֹשֶׂה לָהֶם כְּדוֹר הַמַּבּוּל וּכְדוֹר הַפְּלַגָּה? אָמַר לוֹ: לָאו. אָמַר לְפָנָיו: רִבּוֹנוֹ שֶׁל עוֹלָם, ״בַּמֶּה אֵדַע״? אָמַר לוֹ: ״קְחָה לִי עֶגְלָה מְשׁוּלֶּשֶׁת וְגוֹ׳״. אָמַר לְפָנָיו: רִבּוֹנוֹ שֶׁל עוֹלָם, תִּינַח בִּזְמַן שֶׁבֵּית הַמִּקְדָּשׁ קַיָּים. בִּזְמַן שֶׁאֵין בֵּית הַמִּקְדָּשׁ קַיָּים מָה תְּהֵא עֲלֵיהֶם? אָמַר לוֹ: כְּבָר תִּקַּנְתִּי לָהֶם סֵדֶר קׇרְבָּנוֹת, כׇּל זְמַן שֶׁקּוֹרְאִין בָּהֶן מַעֲלֶה אֲנִי עֲלֵיהֶן כְּאִילּוּ מַקְרִיבִין לְפָנַי קׇרְבָּן, וּמוֹחֵל אֲנִי עַל כׇּל עֲוֹנוֹתֵיהֶם. (תלמוד בבלי, מגילה לא:ב ותענית כז:ב)
“Et il est écrit : « Il [Abraham] dit : “Seigneur Dieu, à quoi saurai-je que j’en prendrai possession ?” » (Genèse 15:8).
Abraham dit devant le Saint, béni soit-Il : « Maître du monde, peut-être, à Dieu ne plaise, qu’Israël péchera devant Toi et que Tu agiras envers eux comme envers la génération du Déluge ou la génération de la Dispersion (la Tour de Babel) ? » Il [Dieu] lui répondit : « Non. » Abraham dit devant Lui : « Maître du monde, “à quoi le saurai-je ?” » Il lui répondit : « Prends pour Moi une génisse de trois ans, etc. » [faisant allusion aux sacrifices]. Abraham dit devant Lui : « Maître du monde, cela convient tant que le Temple est debout. Mais quand le Temple ne sera plus debout, que deviendront-ils ? » Il lui répondit : « J’ai déjà instauré pour eux l’ordre des sacrifices (Seder Korbanot). Chaque fois qu’ils les liront, Je considérerai cela comme s’ils offraient réellement un sacrifice devant Moi, et Je leur pardonnerai toutes leurs iniquités. »” (Talmud de Babylone, Traités Meguila 31b et Taanit 27b)
L’étude de la Torah et sa méditation journalière constituent le meilleur remède face aux manquements d’Israël et à l’exil dû à la destruction du Temple de Jérusalem où les Cohanim pratiquaient les sacrifices quotidiens.
Chaque jour, chaque matin, le peuple d’Israël ouvre la prière par les sections relatives aux sacrifices (le bassin, l’enlèvement des cendres, le sacrifice perpétuel et l’encens) avec la certitude qu’en disant ces mots, il débute la journée comme les « Cohanim » servant fidèlement dans le Sanctuaire.
L’expression « זֹאת תּוֹרַת Zot Torat » rend le sacrifice éternel, indépendant du temps ou du lieu. Par l’étude, chaque Juif peut transformer sa table d’étude en autel, et sa parole en une offrande d’une agréable odeur pour l’Éternel.
L’on peut déduire de la pensée des Sages d’Israël qu’au culte divin pratiqué uniquement par les Cohanim dans la Tente du Rendez-Vous et plus tard dans le Temple de Jérusalem s’est substitué le culte de l’étude de la Torah ouvert à l’ensemble du peuple juif. Tous les membres du peuple d’Israël deviennent des Cohanim à part entière !
| ג קְחוּ עִמָּכֶם דְּבָרִים וְשׁוּבוּ אֶל-יְהוָה אִמְרוּ אֵלָיו כָּל-תִּשָּׂא עָוֺן וְקַח-טוֹב וּנְשַׁלְּמָה פָרִים שְׂפָתֵינוּ. (הושע יד:ג) | 3 Prenez avec vous des paroles [suppliantes] et revenez au Seigneur! Dites-lui: “Fais grâce entière à la faute, agrée la réparation nous voulons remplacer les taureaux par cette promesse de nos lèvres. (Osée 14:3) |
Selon la Tradition hébraïque, le בֵּית מִדְרָשׁ Beit Midrash (Maison d’étude) possède un degré de sainteté (Kedoucha) plus élevé que la Synagogue (בֵּית כְּנֶסֶת Beit Knesset). Il est permis de transformer une synagogue en Beit Midrash, mais il est interdit de transformer un Beit Midrash en simple synagogue, suivant en cela la règle selon laquelle « on monte en sainteté et on ne redescend pas »”בַּקֹּדֶש מַעֲלִיןMa’alin ba-Kodesh”. De plus, alors que la prière se place sous le signe d’une “vie temporelle” (חַיֵּי שעה ‘Hayei Sha’a), l’étude de la Torah est appréhendée comme une “vie éternelle” (חַיֵּי עוֹלָם Hayei Olam). Le Talmud de Babylone (Meguila 27a) souligne que les érudits préféraient souvent prier dans le lieu où ils étudiaient (le Beit-Midrash) plutôt que de se rendre à la synagogue, car la sainteté du lieu d’étude “protège” et élève la prière.
Le grand poète israélien Haïm Na’hman Bialik (1873-1934) décrit cette atmosphère du Beit-Midrash toute empreinte de mysticisme profond dans un sublime poème dans lequel on découvre le dévouement absolu d’un jeune Talmid-‘Hakham [étudiant de la Torah] de la grande Yeshiva de Volojine qui, ignorant ses souffrances physiques, se donne corps et âme à l’étude pour atteindre à l’adhésion divine et provoquer la venue du Mashia’h (Messie) :
לֹא יוֹם – כִּי שֵׁשׁ שָׁנִים, מֵאָז הֵסֵב פָּנָיו
אֶל-עֵבֶר הַקִּיר בַּמִּקְצֹעַ הָאָפֵל,
גַּם-קֶרֶן אוֹר אַחַת לֹא-רָאָה מִלְּפָנָיו,
מִלְּבַד קוּרֵי שְׂמָמִית וְטִיחַ קִיר תָּפֵל,
רְעָבוֹן, לֹא-שֵׁנָה, מַק-בָּשָׂר, רְזוֹן פָּנִים –
? מָה הֵמָּה כִּי יָשִׂים אֲלֵיהֶם לְבָבוֹ
? הֲטֶרֶם הוּא יֵדַע אֵיךְ לָמְדוּ מִלְּפָנִים
? הֲטֶרֶם הוּא יֵדַע כִּי סוֹף כְּבוֹדוֹ לָבֹא
“Pas un jour — mais six années, depuis qu’il a tourné son visage
Vers le mur, dans le recoin obscur,
Pas même un seul rayon de lumière n’a brillé devant lui,
Hormis les toiles d’araignée et le plâtre fade du mur.
La faim, l’insomnie, la chair qui se consume, la maigreur du visage —
Que sont-ils pour qu’il y mette son cœur ?
Ne sait-il pas encore comment l’on étudiait autrefois ?
Ne sait-il pas encore que sa gloire finira par venir ?

Cliquez sur l’image ci-dessus!
[1] Parashat Tsav: Lévitique 6:1-8:36.
Shabbat Shalom !
Haim Ouizemann




