L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Parashat VaYéra, Au nom de l’étranger

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

La Torah enseigne le devoir d’aimer l’étranger[1] car comment se pourrait-il que les fils d’Israël, בְּנֵי-יִשְׂרָאֵל Bnei Israël, vivant l’enfer de l’esclavage en Egypte, soient capables de reproduire sur autrui ce que fut l’expérience de l’aliénation :

כ וְגֵר לֹא-תוֹנֶה וְלֹא תִלְחָצֶנּוּ כִּי-גֵרִים הֱיִיתֶם בְּאֶרֶץ מִצְרָיִם. (שמות כב: כ)20 Et Tu ne contristeras point l’étranger et ne pratiqueras aucune pression sur lui ; car vous-mêmes avez été étrangers en Egypte. (Exode 22 : 20).

Cet amour de l’étranger se déduit-il exclusivement de l’expérience négative de l’esclavage qu’Israël a dû subir ?

La parashat VaYéra répond clairement que cet amour de l’étranger précède de loin l’expérience de la servitude en Egypte :

א וַיֵּרָא אֵלָיו יְהוָה בְּאֵלֹנֵי מַמְרֵא וְהוּא יֹשֵׁב פֶּתַח-הָאֹהֶל כְּחֹם הַיּוֹם. ב וַיִּשָּׂא עֵינָיו וַיַּרְא וְהִנֵּה שְׁלֹשָׁה אֲנָשִׁים נִצָּבִים עָלָיו וַיַּרְא וַיָּרָץ לִקְרָאתָם מִפֶּתַח הָאֹהֶל וַיִּשְׁתַּחוּ אָרְצָה. (בראשית יח: א-ב)1 Et l’Éternel se révéla à lui dans les plaines de Mamré, tandis qu’il était assis à l’entrée de sa tente, pendant la chaleur du jour. 2 Comme il levait les yeux et regardait, il vit trois personnages debout près de lui. En les voyant, il courut à eux du seuil de la tente et se prosterna contre terre. (Genèse 18 : 1: 2).

L’attention portée à l’étranger commence avec Avraham. Si la grandeur morale d’Avraham réside dans le fait d’avoir offert l’hospitalité à des étrangers, le fait d’avoir « levé les yeux » vers eux, autrement dit d’avoir eu l’initiative d’aller les chercher et ce, avant même que ces derniers n’en viennent à s’approcher de la tente du Patriarche, ajoute à la grandeur de ce dernier. L’altruisme n’est pas seulement de subvenir aux besoins de notre prochain mais de marcher au-devant de lui en lui tendant une main généreuse et bienveillante avant même qu’il n’en vienne à tendre la sienne ! Au nom de l’étranger, Avraham est disposé à stopper sa méditation avec l’Eternel et à le faire patienter (Genèse 18 : 3). La face de l’Homme prédomine celle de l’Eternel ! En hébreu, « offrir l’hospitalité לְקַבֵּל פָּנִים  – Lekabel Panim ou לְקַדֵם פָּנִים – Lekadem Panim » signifient respectivement « recevoir le visage d’autrui » ou « faire avancer le visage d’autrui ».

L’hospitalité n’est pas un simple acte de politesse mais avant tout un acte moral de fraternité. L’invité, épuisé du long chemin parcouru, retrouve force et vie :

ה וְאֶקְחָה פַת-לֶחֶם וְסַעֲדוּ לִבְּכֶם אַחַר תַּעֲבֹרוּ כִּי-עַל-כֵּן עֲבַרְתֶּם עַל-עַבְדְּכֶם וַיֹּאמְרוּ, כֵּן תַּעֲשֶׂה כַּאֲשֶׁר דִּבַּרְתָּ. (בראשית יח: ה)5 Et je vais prendre une tranche de pain, pour que vous puissiez réparer vos forces et poursuivre votre chemin, puisque aussi bien vous avez passé près de votre serviteur.” Ils répondirent : “Oui, fais ainsi que tu as dit”. (Genèse 18 : 5).
  

L’expression וְסַעֲדוּ לִבְּכֶם- VeSa’adou Libékhem traduite généralement par « réparez vos forces » signifie littéralement « réjouissez vos cœurs ». L’hôte doit réjouir l’âme de l’étranger car, comme l’enseigne le Patriarche Avraham, tous les êtres humains ont été créés à l’image de l’Eternel.

Comment pourrions-nous faire preuve d’indifférence à l’égard de celui qui nous ressemble ? Pourquoi un être devrait-il être rejeté en raison de sa langue, sa culture, sa religion ?

Ces questions se posent avec d’autant plus d’acuité que le sujet de l’immigration constitue l’un des sujets majeurs préoccupant les dirigeants de l’Europe. Les pays d’Europe comme la France et l’Italie s’accordent généralement sur l’urgence à donner l’hospitalité à ces bateaux de migrants en Méditerranée … en se rejetant toutefois la responsabilité mutuelle. En somme, cela revient à dire que ces étrangers, faute de ne pouvoir trouver un port où accoster, seront livrés à leur triste sort.

Les valeurs de compassion et de justice pour lesquelles Avraham a été choisi par l’Eternel (Genèse 18 : 19) sont bafouées. Avraham enseigne que le devoir moral incombe d’offrir l’hospitalité à tout homme quel qu’il soit et d’où qu’il vienne. La source biblique ne mentionne à aucun instant l’identité des trois hommes. Avraham ne demande jamais à ses hôtes de décliner leur identité.

Rappelons-nous la Conférence d’Evian initiée en juillet 1938 par le président des Etats-Unis d’Amérique Franklin D. Roosevelt, qui se réunit au bord du lac Léman, en France. Trente-deux pays portent le noble dessein de sauver 650 000 juifs fuyant l’Allemagne après l’annexion de l’Autriche. Cette Conférence d’Evian s’avère être un échec. Aucun pays n’est réellement prêt à ouvrir ses ports ni à offrir l’hospitalité à ces centaines de milliers de Juifs qui, ne demandant qu’à vivre, mourront dans la plus totale indifférence. Hitler aurait dit alors : « C’était honteux de voir les démocraties dégouliner de pitié pour le Peuple juif et rester de marbre quand il s’agit vraiment d’aider les Juifs ! ». Quatre mois plus tard, les Juifs tombent sous le coup terrible de la Nuit de Cristal, les 9 et 10 novembre 1938, prélude funèbre à la solution finale, la Shoah.  

Israël en offrant l’hospitalité à plus de 30 000 réfugiés ukrainiens fuyant la guerre reste fidèle aux valeurs abrahamiques de ne point rester indifférent face à la souffrance d’autrui.

L’hospitalité est l’un des plus grands principes de la Tradition hébraïque. La haftarat VaYéra de cette semaine relatant la résurrection de l’enfant de la Shounamit est à ce propos fort éloquente :

לד וַיַּעַל וַיִּשְׁכַּב עַל-הַיֶּלֶד וַיָּשֶׂם פִּיו עַל-פִּיו וְעֵינָיו עַל-עֵינָיו וְכַפָּיו עַל-כַּפָּו וַיִּגְהַר עָלָיו וַיָּחָם בְּשַׂר הַיָּלֶד. לה וַיָּשָׁב וַיֵּלֶךְ בַּבַּיִת אַחַת הֵנָּה וְאַחַת הֵנָּה וַיַּעַל וַיִּגְהַר עָלָיו וַיְזוֹרֵר הַנַּעַר עַד-שֶׁבַע פְּעָמִים וַיִּפְקַח הַנַּעַר אֶת-עֵינָיו. (מלכים ב, ד: לד-לה)34 Et il (Elisha) monta sur le lit, se coucha sur l’enfant, appliqua sa bouche sur sa bouche, ses yeux sur ses yeux, ses mains sur les siennes, et resta étendu sur lui ; la chaleur revint dans les membres de l’enfant. 35 Et Elisha quitta le lit, parcourut la chambre en long et en large, s’étendit de nouveau sur l’enfant ; celui-ci éternua par sept fois et rouvrit les yeux. (II Rois 4 : 34-35).

Quel peut être le secret de cette résurrection miraculeuse ?

ח וַיְהִי הַיּוֹם וַיַּעֲבֹר אֱלִישָׁע אֶל-שׁוּנֵם וְשָׁם אִשָּׁה גְדוֹלָה וַתַּחֲזֶק-בּוֹ לֶאֱכָל-לָחֶם וַיְהִי מִדֵּי עָבְרוֹ יָסֻר שָׁמָּה לֶאֱכָל-לָחֶם. ט וַתֹּאמֶר אֶל-אִישָׁהּ הִנֵּה-נָא יָדַעְתִּי כִּי אִישׁ אֱלֹהִים קָדוֹשׁ הוּא עֹבֵר עָלֵינוּ תָּמִיד. י נַעֲשֶׂה-נָּא עֲלִיַּת-קִיר קְטַנָּה, וְנָשִׂים לוֹ שָׁם מִטָּה וְשֻׁלְחָן וְכִסֵּא וּמְנוֹרָה וְהָיָה בְּבֹאוֹ אֵלֵינוּ יָסוּר שָׁמָּה. יא וַיְהִי הַיּוֹם וַיָּבֹא שָׁמָּה וַיָּסַר אֶל-הָעֲלִיָּה וַיִּשְׁכַּב-שָׁמָּה. (מלכים ב, ד: ח-יא)8 Il arriva, un jour, qu’Elisée passa par Shounem. Là vivait une femme de distinction, qui le pressa de manger chez elle. Depuis, chaque fois qu’il passait, c’est là qu’il entrait pour manger. 9 Elle dit à son époux : “Certes, je sais que c’est un homme du Seigneur, un saint, cet homme qui nous visite toujours. 10 Préparons, je te prie, une petite cellule avec des murs, et plaçons-y, pour son usage, lit, table, siège et flambeau ; lorsqu’il viendra chez nous, il pourra s’y retirer.” 11 Or, un jour, passant par là, il se retira dans la cellule et y coucha. (II Rois 4 : 8-11).

C’est par la force de l’hospitalité offerte par la Shounamit au prophète Elisha que celui-ci réussit à faire revivre son enfant. Qui sème la Vie récolte la Vie ! Le miracle n’a pu être possible que par la bonté d’une femme bienveillante qui, en offrant gracieusement une place d’honneur dans sa propre maison à l’un des plus grands prophètes d’Israël, Elisha (Elisée), est récompensée de la Vie.

De même, עֹבַדְיָהוּ  Ovadyiahou, serviteur du roi אַחְאָב Achav et de la cruelle reine אִיזֶבֶל Izevel, sauve à lui seul cent prophètes d’Israël en les nourrissant :

ג וַיִּקְרָא אַחְאָב אֶל-עֹבַדְיָהוּ אֲשֶׁר עַל-הַבָּיִת וְעֹבַדְיָהוּ הָיָה יָרֵא אֶת-יְהוָה מְאֹד. ד וַיְהִי בְּהַכְרִית אִיזֶבֶל אֵת נְבִיאֵי יְהוָה וַיִּקַּח עֹבַדְיָהוּ מֵאָה נְבִיאִים וַיַּחְבִּיאֵם חֲמִשִּׁים אִישׁ בַּמְּעָרָה וְכִלְכְּלָם לֶחֶם וָמָיִם. (מלכים א, יח: ג-ד)3 Et Achab manda Ovadia, l’intendant du palais. Cet Obadia était un grand craignant de l’Eternel. 4 Tandis que Jézabel exterminait les prophètes de l’Eternel, Ovadia en avait pris cent, qu’il avait cachés par cinquante dans des cavernes et qu’il avait sustentés de pain et d’eau. (I Rois 18 : 3-4).

Quant aux Ammonites et aux Moabites, ils refusent l’hospitalité à Israël, leur propre frère :

ד לֹא-יָבֹא עַמּוֹנִי וּמוֹאָבִי בִּקְהַל יְהוָה גַּם דּוֹר עֲשִׂירִי לֹא-יָבֹא לָהֶם בִּקְהַל יְהוָה עַד-עוֹלָם. ה עַל-דְּבַר אֲשֶׁר לֹא-קִדְּמוּ אֶתְכֶם בַּלֶּחֶם וּבַמַּיִם בַּדֶּרֶךְ בְּצֵאתְכֶם מִמִּצְרָיִם… (דברים כג: ד-ה)4 Ni un Ammonite ni un Moabite ne seront admis dans l’assemblée du Seigneur ; même après la dixième génération ils seront exclus de l’assemblée du Seigneur, à perpétuité, 5 parce qu’ils ne vous ont pas offert le pain et l’eau à votre passage, au sortir de l’Egypte… (Deutéronome 23 : 4-5).

A l’opposé des hommes de Sodome et Gomorrhe, Avraham apparaît pour Israël et l’ensemble des Familles de la Terre comme un modèle de חֶסֶד HeSSeD, de bonté et d’amour :

«הָאוֹמֵר שֶׁלִּי שֶׁלִּי וְשֶׁלָּךְ שֶׁלָּךְ… וְיֵשׁ אוֹמְרִים זוֹ מִדַּת סְדוֹם»

 « Celui qui dit : Ce qui est à moi est à moi et ce qui est à toi est à toi … Certains affirment que c’est l’attitude [des gens] de Sodome. (Maximes des Pères 5 : 10).

«כָּל מִי שֶׁיֶּשׁ בּוֹ שְׁלֹשָׁה דְבָרִים הַלָּלוּ, הוּא מִתַּלְמִידָיו שֶׁל אַבְרָהָם אָבִֽינוּ…. עַֽיִן טוֹבָה, וְרֽוּחַ נְמוּכָה, וְנֶֽפֶשׁ שְׁפָלָה, מִתַּלְמִידָיו שֶׁל אַבְרָהָם אָבִֽינוּ.»

« Celui qui possède les trois caractéristiques suivantes compte parmi les disciples d’Abraham notre père… Les disciples d’Avraham notre père possèdent un œil désintéressé, un esprit humble et une âme modeste. » (Maximes des Pères 5 : 19).

Car Avraham avait compris que :

ג  עוֹלָם חֶסֶד יִבָּנֶה (תהלים פט: ג).3 … Le monde sera édifié sur l’amour (Psaume 89 : 3)[2].

[1] Parashat VaYéra: Genèse 18 : 1-22 : 24.

[2] Traduction inspirée de la tradition orale. La Traduction littérale est : « la bonté aura une durée éternelle ».

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J’ai plus de 30 ans d’expérience dans l’étude et l’enseignement de la Bible. Il n’y a pas de limite à ce que la Bible prodigue comme connaissance et inspiration pour la vie.
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