L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Parashat VaYetseh, par le mérite de l’effort !

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

Dans la parashat VaYetseh[1], nous prenons connaissance pour la première fois du nom des douze enfants de Ya’akov (Jacob) qui constitueront les douze tribus d’Israël. L’on y découvre également la rencontre entre Ya’akov et Lavan, son oncle et beau-père. Lavan manipule et trompe Ya’akov qui, amoureux de Rachel, se montre totalement disposé à accepter la proposition de Lavan, à savoir travailler sept ans pour lui en échange de l’élue de son cœur, Rachel (Genèse 29:18).

Finalement Jacob, comprenant tardivement mais assurément la manipulation de Lavan à son encontre (Genèse 31:41), décide d’échapper à son emprise et, avec ses quatre épouses Rachel, Léa, Bil’ah et Zilpah, de retourner en Erets Israël. Rattrapé au bout d’une semaine par Lavan l’accusant avec véhémence de l’avoir trompé, Jacob lui rétorque:

לו וַיִּחַר לְיַעֲקֹב וַיָּרֶב בְּלָבָן וַיַּעַן יַעֲקֹב וַיֹּאמֶר לְלָבָן מַה-פִּשְׁעִי מַה חַטָּאתִי כִּי דָלַקְתָּ אַחֲרָי. (בראשית לא:לו)36 Et Jacob s’emporta en plaintes contre Lavan; il se récria, disant à Lavan: “Quel est mon crime, quelle est ma faute, pour que tu t’acharnes après moi? (Genèse 31:36)

Jacob tente de raisonner Laban en en appelant à sa conscience. Mais voyant que rien n’y fait, il poursuit son long monologue dans lequel il rappelle, comme simple berger salarié, sa droiture irréprochable dans le traitement des troupeaux dont il a la charge.

לח זֶה עֶשְׂרִים שָׁנָה אָנֹכִי עִמָּךְ רְחֵלֶיךָ וְעִזֶּיךָ לֹא שִׁכֵּלוּ וְאֵילֵי צֹאנְךָ לֹא אָכָלְתִּי. לט טְרֵפָה לֹא-הֵבֵאתִי אֵלֶיךָאָנֹכִי אֲחַטֶּנָּה מִיָּדִי תְּבַקְשֶׁנָּה גְּנֻבְתִי יוֹם וּגְנֻבְתִי לָיְלָה. מ הָיִיתִי בַיּוֹם אֲכָלַנִי חֹרֶב וְקֶרַח בַּלָּיְלָה וַתִּדַּד שְׁנָתִי מֵעֵינָי. (בראשית לא:לח-מ)38 Ces vingt ans que j’ai été chez toi, tes brebis, ni tes chèvres n’ont avorté et les béliers de ton troupeau, je n’en ai point mangé. 39 La bête mise en pièces, je ne te l’ai point rapportée ; c’est moi qui en souffrais le dommage, tu me la faisais payer, qu’elle eût été prise le jour, qu’elle eût été ravie la nuit. 40 J’étais, le jour, en proie au hâle et aux frimas la nuit; et le sommeil fuyait de mes yeux. (Genèse 31: 38-40).

Rashi commente:

גְּנֻבְתִי יוֹם וּגְנֻבְתִי לָיְלָה. גְּנוּבָת יוֹם אוֹ גְּנוּבָת לַיְלָה הַכֹּל שִׁלַּמְתִּי:”

Qu’elle eût été volée de jour, qu’elle eût été volée de nuit Que le vol ait eu lieu de jour ou de nuit, je payais tout”.

Pourquoi Rashi met-il tant l’accent sur le fait que Jacob paie toute bête manquante ou morte à partir de son propre salaire? Y était-il vraiment contraint ?

Ce que Rachi met en avant, c’est que Jacob a assumé la responsabilité d’indemniser toutes les pertes du troupeau, qu’elles soient volées de jour ou de nuit, sans chercher à s’en décharger, alors que Lavan, selon toute justice, aurait dû renoncer au paiement des bêtes perdues la nuit, car dans la nuit noire, il était strictement impossible pour Jacob de les retrouver.

Cette insistance reflète une attitude d’honnêteté et de loyauté morale: même si Jacob aurait pu ne pas remplacer les bêtes disparues, car elles lui avaient été volées ou perdues involontairement[2], il choisit tout de même de compenser Laban entièrement, comme s’il voulait respecter un devoir moral supérieur. Il agit ainsi pour démontrer qu’il est un travailleur intègre et fiable, refusant de profiter des torts causés par les animaux volés ou perdus.

Cette déontologie du berger, Jacob en rappelle la nature à ses épouses lors de leur fuite:

ו וְאַתֵּנָה יְדַעְתֶּן כִּי בְּכָל-כֹּחִי עָבַדְתִּי אֶת-אֲבִיכֶן. ז וַאֲבִיכֶן הֵתֶל בִּי וְהֶחֱלִף אֶת-מַשְׂכֻּרְתִּי עֲשֶׂרֶת מֹנִים וְלֹא-נְתָנוֹ אֱלֹהִים לְהָרַע עִמָּדִי. (בראשית לא:ו-ז)6 Pour vous, vous savez que j’ai servi votre père de toutes mes forces, 7 tandis que votre père s’est joué de moi et dix fois a changé mon salaire ; mais le Seigneur n’a pas permis qu’il me fît du tort. (Genèse 31:6-7)

Jacob, par son attitude exemplaire empreinte d’une rare noblesse face à Lavan, nous enseigne que la morale du travail dans la tradition hébraïque met l’accent sur les obligations éthiques du travailleur envers son employeur, notamment la loyauté, le dévouement au travail et le respect de l’honnêteté, même si l’employeur manque à son obligation d’honnêteté et de vérité. Loin d’invoquer des excuses légales, Jacob choisit volontairement la voie de la droiture absolue (מִידַּת חֲסִידוּת middat ‘hassidout), démontrant une éthique proactive qui dépasse la lettre de la loi (לִפְנִים מִשּׁוּרַת הַדִּין lifnim mishourat hadin), illustrant ainsi l’idéal du צַדִּיק tsaddik (“juste”) qui assume plus que le minimum requis pour préserver sa sainteté et sa bonne foi, évitant tout soupçon de profit indu.

Ainsi, si cette parashah n’énumère point explicitement de Mitsvoth (injonctions, ordonnances divines), l’on y trouve, toutefois, la source morale de mitsvoth relatives au devoir du respect de l’employé vis-à-vis de l’employeur:

ח שֵׁשֶׁת יָמִים תַּעֲבֹד וְעָשִׂיתָ כָּל-מְלַאכְתֶּךָ. (שמות כ:ח)8 Durant six jours tu travailleras et t’occuperas de ton ouvrage (Exode 20:8)

…et vice versa de l’employeur à l’adresse de son employé.

Alors même que Lavan se joue de Jacob et change son salaire à cent reprises (cf. Commentaire de Rashi sur Genèse 31:7), la Thorah enjoint clairement que le salarié doit être impérativement payé en fin de journée, avant la tombée de la nuit.

יג לֹא-תַעֲשֹׁק אֶת-רֵעֲךָ וְלֹא תִגְזֹל לֹא-תָלִין פְּעֻלַּת שָׂכִיר אִתְּךָ–עַד-בֹּקֶר. (ויקרא יט:יג)13 Tu ne spolieras point ton prochain, point de rapine; que le salaire du journalier ne reste point par devers toi jusqu’au lendemain. (Lévitique 19:13)

… Cette injonction est répétée une deuxième fois, en y ajoutant une raison morale:

יד לֹא-תַעֲשֹׁק שָׂכִיר עָנִי וְאֶבְיוֹן מֵאַחֶיךָ אוֹ מִגֵּרְךָ אֲשֶׁר בְּאַרְצְךָ בִּשְׁעָרֶיךָ. טו בְּיוֹמוֹ תִתֵּן שְׂכָרוֹ וְלֹא-תָבוֹא עָלָיו הַשֶּׁמֶשׁ כִּי עָנִי הוּא וְאֵלָיו הוּא נֹשֵׂא אֶת-נַפְשׁוֹ וְלֹא-יִקְרָא עָלֶיךָ אֶל-יְהוָה וְהָיָה בְךָ חֵטְא. (דברים כד:יד-טו)14 Tu ne spolieras point le salarié, ni le pauvre et le nécessiteux, que ce soit un de tes frères ou un des étrangers qui sont dans ton pays, dans l’une de tes villes. 15 Le jour même, tu lui remettras son salaire, avant que le soleil se couche; car il est pauvre, et il attend son salaire avec anxiété. Crains qu’il n’implore contre toi le Seigneur, et que tu ne sois trouvé coupable. (Deutéronome 24:14-15)

Jacob, l’antithèse éthique de Lavan, devient le troisième Patriarche d’Israël car il fait montre de persévérance (il garde ses troupeaux jour et nuit); de résilience face aux épreuves de la nature (Jacob ne se plaint jamais ni de la canicule diurne ni de la glace nocturne) et à celles endurées par la malhonnêteté de Lavan; de diligence; d’un rare sens du courage face aux menaces environnantes (Jacob s’inquiète du bien-être de chaque mouton et n’abandonne jamais aucun d’entre eux); ces qualités toutes aussi nobles que précieuses couronnent la vie d’un homme capable de surmonter toute forme d’épreuve et de défi.

Les Sages d’Israël enseignent que la récompense spirituelle dans ce monde est proportionnelle à l’effort, au sacrifice et à la difficulté surmontée pour accomplir une mitsvah ou une bonne action.

“לְפוּם צַעֲרָא אַגְרָא” (פרקי אבות ה:כג)

“Selon la souffrance, le salaire” ou “À la mesure du tourment, la récompense” (Ben Hei Hei dans Pirkei Avot 5:23).

Plus la ‘tsa’ara’ (douleur, effort) est grande, plus l”agra’ (récompense) est élevée, encourageant la persévérance face aux obstacles.

Toutes les grandes œuvres de ce monde, tant spirituelles que culturelles, sont le fruit d’un long labeur, de ténacité, de recherche créative, de volonté pure et d’espérance lumineuse. La Thorah encourage le principe de méritocratie au détriment de la généalogie. Les fils de Moïse, Guershom et Eliezer, disparaissent de l’Histoire d’Israël pour n’avoir point poursuivi l’héritage spirituel de leur père. Les deux fils de Samuel, juge et prophète, ne suivent pas les voies de leur père. Se livrant à la cupidité, acceptant des présents et déformant la justice, ils provoquent le mécontentement du peuple et disparaissent, eux aussi, de l’Histoire d’Israël.

“אָמַר רַבִּי יִצְחָק: אִם אָמַר לְךָ אָדָם: יָגַעְתִּי וְלֹא מָצָאתִי – אל תַּאֲמֵן. לֹא יָגַעְתִּי וּמָצָאתִי – אל תַּאֲמֵן. יָגַעְתִּי וּמָצָאתִי – תַּאֲמִין.” (תלמוד בבלי, מגילה ו:ב)

“Rabbi Yits’hak dit: Si quelqu’un te dit: Je me suis fatigué et je n’ai pas trouvé – ne le crois pas; Je ne me suis pas fatigué et j’ai trouvé – ne le crois pas; Je me suis fatigué et j’ai trouvé, crois-le!” (Talmud de Babylone, Meguillah 6:b).


[1] Parashat VaYetseh: Genèse 28:10-32:3.

[2] cf. Talmud de Babylone, Baba Metsia 93b sur la responsabilité des bergers.

Shabbat Shalom!

Haim Ouizemann

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