L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Parashat VaYigash, Quand le mal renferme le bien

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

La parashat VaYigash[1] a cela de particulier qu’elle relate le dévoilement de Joseph à ses frères. Le narratif biblique atteint son paroxysme lorsque Joseph avec une émotion non retenue décide de déclarer sa véritable identité à ses frères (Genèse 45 : 1-2). 

Comment se produit ce dévoilement et quel procédé utilise Joseph pour se faire reconnaître des siens ?

Ce dévoilement s’exprime progressivement. Joseph s’identifie tout d’abord par les mots « Je suis Joseph » :

ג וַיֹּאמֶר יוֹסֵף אֶל-אֶחָיו אֲנִי יוֹסֵף הַעוֹד אָבִי חָי וְלֹא-יָכְלוּ אֶחָיו לַעֲנוֹת אֹתוֹ כִּי נִבְהֲלוּ מִפָּנָיו. (בראשית מה: ג)3 et il dit à ses frères : “Je suis Joseph ; mon père vit-il encore ?” Mais ses frères ne purent lui répondre, car il les avait frappés de stupeur. (Genèse 45 : 3).

Puis, face au silence de ses frères stupéfiés et pétrifiés par la nouvelle, Joseph reprend l’expression « Je suis Joseph » (Genèse 45 : 4) en précisant « votre frère ! » pour mieux leur rappeler que son nom fut totalement effacé lorsqu’ils décidèrent de le faire disparaître[2]. Puis Joseph semble diriger un doigt accusateur vers ses frères.

ד וַיֹּאמֶר יוֹסֵף אֶל-אֶחָיו גְּשׁוּ-נָא אֵלַי וַיִּגָּשׁוּ וַיֹּאמֶר אֲנִי יוֹסֵף אֲחִיכֶם אֲשֶׁר-מְכַרְתֶּם אֹתִי מִצְרָיְמָה. (בראשית מה: ד)4 Et Joseph dit à ses frères : “Approchez-vous de moi, je vous prie.” Et ils s’approchèrent. Il reprit : “Je suis Joseph, votre frère que vous avez vendu pour l’Égypte. (Genèse 45 : 4).

Mais Joseph, dans sa grande bonté, ne voulant pas causer une peine inutile à ses propres frères, minimise et relativise l’accusation en expliquant à ces derniers que leur méfait entrait dans le programme général divin afin qu’il puisse, lui Joseph, subvenir à leurs besoins et les sauver d’une mort certaine en raison de la dure famine qui sévissait en Erets Israël :

ה וְעַתָּה אַל-תֵּעָצְבוּ וְאַל-יִחַר בְּעֵינֵיכֶם כִּי-מְכַרְתֶּם אֹתִי הֵנָּה כִּי לְמִחְיָה שְׁלָחַנִי אֱלֹהִים לִפְנֵיכֶם… ז וַיִּשְׁלָחֵנִי אֱלֹהִים לִפְנֵיכֶם לָשׂוּם לָכֶם שְׁאֵרִית בָּאָרֶץ וּלְהַחֲיוֹת לָכֶם לִפְלֵיטָה גְּדֹלָה. ח וְעַתָּה לֹא-אַתֶּם שְׁלַחְתֶּם אֹתִי הֵנָּה כִּי הָאֱלֹהִים וַיְשִׂימֵנִי לְאָב לְפַרְעֹה וּלְאָדוֹן לְכָל-בֵּיתוֹ וּמֹשֵׁל בְּכָל-אֶרֶץ מִצְרָיִם. (בראשית מה: ה; ז-ח)5 Et maintenant, ne vous affligez point, ne soyez pas irrités contre vous-mêmes de m’avoir vendu pour ce pays ; car c’est pour le salut que le Seigneur m’y a envoyé avant vous… 7 Et le Seigneur m’a envoyé avant vous pour que vous surviviez dans ce pays et pour vous faire vivre en vous y réfugiant. 8 Et maintenant, ce n’est pas vous qui m’avez envoyé ici, c’est le Seigneur; et il m’a fait devenir comme un père pour Pharaon et le maître de toute sa maison ainsi que le gouverneur de tout le pays d’Égypte. (Genèse 45 : 5 ; 7-8).

Joseph insiste à trois reprises sur le fait que sa descente en Egypte et ses souffrances ont été voulues par la Providence divine. Ainsi Joseph considère que tout le chemin parcouru de sa misère jusqu’à son élévation au trône d’Egypte l’a été dans un but salutaire, porteur de vie pour l’ensemble de sa propre famille.

Joseph, porté par sa confiance absolue en l’Eternel, interprète l’action néfaste de ses frères comme bénéfique. Cette vision positive du monde, malgré les douleurs et les blessures endurées, caractérise clairement le personnage biblique de Joseph. Le degré de croyance de Joseph est inégalé dans la source biblique et surpasse toutes les autres grandes figures bibliques. Même Moïse, le Prophète des prophètes, demandera que justice lui soit rendue lors du soulèvement de Kora’h contre lui (Nombres ch. 16).

Sur l’exemple de Joseph, la Torah nous invite à élargir notre conscience et à considérer chaque évènement particulier de notre vie, même mauvais, dans sa globalité afin que nous puissions en tirer un enseignement :

«חַיָּב אָדָם לְבָרֵךְ עַל הָרָעָה כְּשֵׁם שֶׁהוּא מְבָרֵךְ עַל הַטּוֹבָה, שֶׁנֶּאֱמַר: “וְאָהַבְתָּ אֵת ה’ אֱלֹקֶיךָ בְּכָל לְבָבְךָ וּבְכָל נַפְשְׁךָ וּבְכָל מְאֹדֶךָ” (דברים ו: ה). “בְּכָל לְבָבְךָ”, בִּשְׁנֵי יְצָרֶיךָ, בְּיֵצֶר טוֹב וּבְיֵצֶר רָע. “וּבְכָל נַפְשְׁךָ”, אֲפִלּוּ הוּא נוֹטֵל אֶת נַפְשֶׁךָ» (משנה ברכות ט׳: ה׳).

« L’homme doit bénir [l’Eternel] pour le mal de la même manière qu’il bénit [l’Eternel] pour le bien comme on enseigne : ”5 Et tu aimeras l’Éternel, ton Seigneur, de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir.” (Deutéronome 6 : 5). “De tout ton cœur”, avec tes deux penchants, le penchant du bien et le penchant du mal. “De toute ton âme”, même s’Il (l’Eternel) te retire la vie. » (Mishna Berachot 9 : 5).

En conclusion, le texte affirme que même le mal vient pour le Bien :

«כָּל מָה שֶׁעוֹשֶׂה הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא – הַכֹּל לְטוֹבָה» (תלמוד בבלי, ברכות ס: ב)

« Tout ce que fait le Saint Béni soit-Il, Il ne le fait que pour le Bien ».(Talmud de Babylone, Berakhot 60 : b).

Les Sages d’Israël enseignent qu’il nous faut également bénir l’Eternel lorsque le mal parvient jusqu’à nous :

«בָּרוּךְ אַתָּה ה’ אֱלֹקינוּ מֶלֶךְ הָעוֹלָם, דַּיָּן הָאֱמֶת».

« Béni sois-Tu Eternel, notre Seigneur Roi du monde, le Juge de vérité ».

Cette bénédiction doit être dite lors du décès d’une personne ou lorsque survient une catastrophe.

L’idée fondamentale que soutiennent les Sages réside dans le fait que les forces du mal ne sont en rien extérieures à la Divinité. Le Mal comme le Bien appartient à l’Eternel :

ז יוֹצֵר אוֹר וּבוֹרֵא חֹשֶׁךְ עֹשֶׂה שָׁלוֹם וּבוֹרֵא רָע אֲנִי יְהוָה עֹשֶׂה כָל-אֵלֶּה. (ישעיהו מה: ז)7 Je forme la lumière et crée les ténèbres, je fais la paix et crée le mal : moi l’Eternel, je fais toutes ces choses.” (Isaïe 45 : 7).

Toute sa vie, le Sage Na’houm vivra selon l’enseignement de cette idée monothéiste selon laquelle le mal trouve sa source dans le Divin. C’est la raison pour laquelle on l’affuble du surnom de אִישׁ גַּם זוֹ Ish Gam Zo car il considérait que toute chose qui lui arrivait était bonne. En effet, Na’houm Ish Gam Zo, malgré ses nombreux handicaps – il était aveugle, il lui manquait les mains et les pieds et était frappé de pustules (Talmud de Babylone, Traité Ta’anit 21 : a) – répétait sans cesse « גַּם זוֹ לְטוֹבָה Gam zo letova », autrement dit, « Cela aussi est pour le Bien, Tout est pour le mieux ».  L’histoire de ce Sage d’Israël fait écho à celle d’Helen Keller (1880-1968) qui, aveugle, sourde et muette, surmonte, grâce à son éducatrice toute dévouée à sa mission Anne Mansfield Sullivan, à surmonter ses handicaps pour devenir un modèle de résilience pour le monde entier. Helen Keller deviendra une grande écrivaine et militante politique aux Etats-Unis.  

Le développement d’une telle vision positive du monde qui nous entoure implique un long et patient labeur intérieur. Notre vocation commune consiste à libérer les étincelles du Bien emprisonnées dans les coquilles du Mal. Le monde n’est ni bon, ni mauvais en soi. C’est la transformation de notre être et l’extraction de ces éclats intimes qui transforment le monde et non le contraire.

Le Rav Avraham Its’hak Kook, premier Grand-Rabbin de la Palestine mandataire, enseigne :

«מִי שֶׁמְגַלֶֶּה אֶת הַטּוֹב שֶׁבָּרָע, הוּא מַצִִּיל אֶת הַגַּרְעִין הַטּוֹב עַצְמוֹ, וְנִשְׁמַר מִכָּל הַגּוֹרְמִים הָרָעִים. וְאַז אֲפִילּוּ הָאוֹיְבִים עַצְמָם מִתְהַפְכִים לְטוֹב»[3].

« Celui qui découvre le Bien qui est dans le Mal, sauve la bonne graine elle-même, et se garde de toutes les causes mauvaises. Et alors, même les ennemis changent pour le Bien. »


[1]Parashat Vayigash : Genèse 44 : 18-47 : 27.  

[2]  Les frères de Joseph, tout au long de la parashat VaYeshev, ne prononcent pas une seule fois le terme « notre frère Joseph ».

[3] מאמרי-הראיה, 85, בספר «תלחש לי סוד ההויה», רן שריד, רעות הוצאה לאור, 1998, עמ’ 84.

Shabbat shalom !

Haïm Ouizemann

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J’ai plus de 30 ans d’expérience dans l’étude et l’enseignement de la Bible. Il n’y a pas de limite à ce que la Bible prodigue comme connaissance et inspiration pour la vie.
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