L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Parashat VaYishla’h, Jacob, quand la faiblesse devient force

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

La lutte de Jacob avec l’ange – Gustave Doré

La parashat VaYishla’h[1] est probablement l’une des plus célèbres péricopes du livre de la Genèse. Elle doit sa célébrité à la mention du mystérieux épisode relatant le combat entre un homme/un ange et Jacob traversant le fleuve du Yabok:

כה וַיִּוָּתֵר יַעֲקֹב לְבַדּוֹ וַיֵּאָבֵק אִישׁ עִמּוֹ עַד עֲלוֹת הַשָּׁחַר. (בראשית לב:כה)25 Et Jacob étant resté seul, un homme lutta avec lui, jusqu’au lever de l’aube. (Genèse 32:25)

Lors de cette lutte nocturne, Jacob en ressort blessé:

כו וַיַּרְא כִּי לֹא יָכֹל לוֹ וַיִּגַּע בְּכַף-יְרֵכוֹ וַתֵּקַע כַּף-יֶרֶךְ יַעֲקֹב בְּהֵאָבְקוֹ עִמּוֹ. (בראשית לב:כו) 26 Alors il vit qu’il ne pourrait le vaincre, il lui pressa la cuisse; et la cuisse de Jacob se luxa tandis qu’il luttait avec lui. (Genèse 32:26)

Le nom de יַעֲקֹב Jacob s’apparente au talon (עֵקֶב ‘Ekev), celui d’Israël au combat et à la victoire. C’est le combat qui fait naître Israël. La blessure à la cuisse, entraînant la claudication de Jacob tout au long de sa vie est celle-là même qui lui permet pourtant d’affronter face à face son frère ennemi Esaü qui fomente l’assassinat de celui qu’il considère comme un usurpateur et un voleur de la bénédiction d’Isaac.

Les plus grandes victoires ne sont pas celles que nous remportons sur les autres, mais celles que nous gagnons sur nous-mêmes. Jacob, préparé mentalement et spirituellement par les épreuves du passé, s’avère désormais prêt à affronter celles du présent – combattre ici et maintenant l’ange protecteur de son frère Esaü. La traversée de la rivière du Yabok symbolise la faculté de construire un avenir prometteur. Le combat acharné se poursuit toute la nuit jusqu’au lever du jour (עַד עֲלוֹת הַשָּׁחַר Ad Alot HaSha’har).   

כז וַיֹּאמֶר שַׁלְּחֵנִי כִּי עָלָה הַשָּׁחַר וַיֹּאמֶר לֹא אֲשַׁלֵּחֲךָ כִּי אִם-בֵּרַכְתָּנִי. (בראשית לב:כז)27 Et il [l’homme/ange] dit: “Laisse-moi partir, car l’aube est venue.” Il répondit: “Je ne te laisserai point que tu ne m’aies béni.” (Genèse 32:27)

Ce lever du jour exprime l’idée de rédemption pour Israël:

ח אָז יִבָּקַע כַּשַּׁחַר אוֹרֶךָ וַאֲרֻכָתְךָ מְהֵרָה תִצְמָח וְהָלַךְ לְפָנֶיךָ צִדְקֶךָ כְּבוֹד יְהוָה יַאַסְפֶךָ. (ישעיהו נח:ח) 8 C’est alors que ta lumière poindra comme l’aube, que ta guérison sera prompte à éclore; ta vertu marchera devant toi, et derrière toi la majesté de l’Eternel fermera la marche. (Isaïe 58:8)

Israël incarne l’antithèse du héros homérique idéal qui se définit par une perfection physique (καλός κἀγαθός kalos kagathos: beau et bon), une force surhumaine, une beauté sans faille et une absence de vulnérabilité durable, comme Héraclès ou Achille. Israël, au contraire, est présenté comme un personnage vulnérable, blessé profondément dans sa chair et en son âme, qui, souffrant à jamais d’une blessure handicapante, poursuit sa marche contre vents et marées. Jacob, mû en Israël, fait montre d’une combativité à toute épreuve en prouvant à lui-même, à son entourage proche et au monde qu’il demeure fidèle à sa vocation. Rien n’arrête plus Israël dans sa marche vers la lumière!

כט וַיֹּאמֶר לֹא יַעֲקֹב יֵאָמֵר עוֹד שִׁמְךָ כִּי אִם-יִשְׂרָאֵל כִּי-שָׂרִיתָ עִם-אֱלֹהִים וְעִם-אֲנָשִׁים וַתּוּכָל. (בראשית לב:כט)29 Et il reprit: ‘Jacob ne sera plus désormais ton nom, mais bien Israël; car tu as jouté contre [littéralement: ‘avec’] le Seigneur et contre les hommes et tu as vaincu (littéralement: ‘Tu as pu/tu as eu le pouvoir de).’ (Genèse 32:29)

Israël doit à la fois combattre le pouvoir des hommes (l’incompréhension des Nations face au choix d’Israël comme peuple élu, la haine bimillénaire, les forces politiques, culturelles et idéologiques visant à nier, à assimiler et à détruire Israël) et l’Eternel, à savoir répondre présent aux dures et difficiles épreuves divines qui sous-tendent l’Histoire humaine. Israël ne fuit point sa vocation. Il la remplit en relevant fièrement le défi dicté par cette dernière et va écrire par la chute et le sang le sens de sa grandiose Histoire face à celle d’empires qui s’effacent, les uns après les autres s’effondrent, ne laissant derrière eux que ruine et désolation. Souvent, le sentiment de puissance n’est autre que le reflet d’une faiblesse intérieure refoulée. A l’opposé des puissants présomptueux déjà disparus, le génie de Jacob transparaît à travers la conscience aigüe qu’implique sa vocation exemplaire. La réussite de l’accomplissement de sa vocation ne peut s’obtenir qu’au prix d’une longue souffrance dans la nuit de l’Histoire humaine. Il sait en son for intérieur qu’il se tient à un moment crucial de son histoire personnelle dont découlera toute l’Histoire du peuple d’Israël.

La source biblique précise que cet épisode marquant et déterminant de Jacob-Israël est à l’origine de l’injonction divine explicite de retirer le nerf sciatique de tout animal propre à la consommation pour la communauté hébraïque:

לג עַל-כֵּן לֹא-יֹאכְלוּ בְנֵי-יִשְׂרָאֵל אֶת-גִּיד הַנָּשֶׁה אֲשֶׁר עַל-כַּף הַיָּרֵךְ עַד הַיּוֹם הַזֶּה כִּי נָגַע בְּכַף-יֶרֶךְ יַעֲקֹב בְּגִיד הַנָּשֶׁה. (בראשית לב:לג)33 C’est pourquoi les enfants d’Israël ne mangent point aujourd’hui encore le nerf sciatique, qui tient à la cavité de la cuisse; parce que Jacob fut touché à la cavité de la cuisse, sur le nerf sciatique. (Genèse 32:33)

Rashi commente:

“גִּיד הַנָּשֶׁה. וְלָמָּה נִקְרָא שְׁמוֹ גִּיד הַנָּשֶׁה לְפִי שֶׁנָּשָׁה מִמְקוֹמוֹ וְעָלָה וְהוּא לָשׁוֹן קְפִיצָה …”

“Le nerf sciatique Pourquoi cela s’appelle-t-il en hébreu ‘guid hanashé’, parce qu’il ‘oublie’ (nashé) son lieu et s’élève, dans le sens de ‘saut’…”

Paradoxalement, comme l’enseigne Rashi à partir des enseignements des Sages du Talmud, nos faiblesses peuvent être transformées en force intérieure et nous conduire aux plus beaux et grands succès.

ל וַיִּשְׁאַל יַעֲקֹב וַיֹּאמֶר הַגִּידָה-נָּא שְׁמֶךָ וַיֹּאמֶר לָמָּה זֶּה תִּשְׁאַל לִשְׁמִי וַיְבָרֶךְ אֹתוֹ שָׁם. (בראשית לב:ל)30 Et Jacob l’interrogea en disant: ‘Apprends-moi, je te prie, ton nom.’ Et il répondit: ‘Pourquoi t’enquérir de mon nom?’ Et il le bénit alors. (Genèse 32:30)

Finalement, Jacob reçoit la bénédiction de l’homme/ange qui, initialement, visait à anéantir celui qui sera appelé à devenir le troisième Patriarche d’Israël. Là réside la véritable victoire de Jacob!

Pourquoi l’ange, pourtant associé à Esaü, ne découvre-t-il point son nom?

C’est pour nous dire que l’ennemi multiforme d’Israël, honteux de révéler son vrai nom, sa véritable identité et d’avouer sa haine envers celui qui est choisi car il choisit d’être fidèle à l’Eternel, travestit celle-ci sous des prétextes fallacieux et des justifications que la raison se refuse à accepter.

Cet épisode nous enseigne comment transformer nos blessures psychologiques, mentales et physiques en avantage et à nous surpasser en tendant sans cesse vers l’élévation de nos aspirations intérieures et à tout faire pour transcender nos handicaps car ces derniers ne définissent en rien notre être intérieur, notre point le plus profond, le plus intime de notre humanité. Nos combats pour nous relever coûte que coûte, nos actions pour dissiper l’obscurité en partageant la lumière autour des nôtres, révèlent assurément l’image divine que nous portons et qui nous porte toutes et tous.

De fait, la consommation d’un animal dépourvu de nerf sciatique vise à nous faire prendre conscience que notre force réside paradoxalement dans notre faiblesse !

Marie-Amélie Le Fur est une athlète paralympique française, amputée de la jambe gauche à 15 ans à la suite d’un accident de scooter en 2004. Elle est alors contrainte d’abandonner son rêve de devenir sapeur-pompier mais décide de se tourner vers l’athlétisme handisport, alors qu’elle pratique l’athlétisme depuis l’âge de six ans. Elle reprend la compétition seulement 4 mois après l’accident et accumule un palmarès impressionnant: 9 médailles paralympiques (dont 3 en or à Londres 2012 et Rio 2016), 12 médailles mondiales, et plusieurs records du monde en sprint et saut en longueur.

Les athlètes paralympiques israéliens excellent en natation et autres disciplines, démontrant une résilience remarquable avec 375 médailles historiques (123 d’or, 123 d’argent, 129 de bronze) sur 15 éditions, dont 10 à Paris 2024 (6 d’or, 2 d’argent, 2 de bronze).​

A Paris 2024, la délégation de 27 athlètes (14 femmes, 13 hommes) brille par ses performances hors-norme: Asaf Yasur (or taekwondo), Morane Samuel (argent aviron), Ami Dadoun, Mark Malyar et Iyad Shalabi (natation, plusieurs ors malgré absences personnelles).​ Historiquement, des figures comme Doron Shaziri (9 médailles tir), Ouri Bergman (12 or natation) ou Keren Leibovitch incarnent ce succès.​ Beaucoup sont des vétérans blessés à Gaza ou nés avec handicap, transformant leur trauma en triomphe, aligné sur le thème paralympique global.

Moran Samuel, née le 24 avril 1982 à Be’er Ya’akov en Israël, est une rameuse paralympique et ancienne basketteuse en fauteuil roulant.​ A 24 ans, en 2006, elle subit un AVC spinal qui paralyse ses jambes. Pourtant, elle gagne le championnat d’Israël en basket en chaise roulante (2011 avec Beit Halo’hem Tel Aviv) et commence l’aviron sur conseil de sa partenaire. Étudiante en physiothérapie à l’université de Haïfa, mère de deux fils (nés en 2016 et 2018), elle allie sport et vie familiale.​ Son palmarès paralympique révèle une force de résilience exemplaire! (Londres 2012; Rio 2016; Tokyo 2020: argent; Paris 2024: or; championne du monde 2015 (Aiguebelette); argent 2017-2018; bronze 2019; argent européens 2021.​

En 2019, elle est choisie pour allumer la torche du Jour de l’Indépendance israélien et diffuser la lumière de la résilience.

Sachons transformer nos faiblesses en force et nous relever avec plus d’énergie!

טז  כִּי שֶׁבַע יִפּוֹל צַדִּיק וָקָם וּרְשָׁעִים יִכָּשְׁלוּ בְרָעָה. (משלי כד:טז)16 Car le juste tombe sept fois mais se relève; quant aux méchants ils trébuchent par le mal. (Proverbes 24:16)


[1] Parashat VaYIshla’h: Genèse 32:4-36:43.

Shabbat shalom!

Haim Ouizemann

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Une réponse

  1. Vraiment édifiant. Merci infiniment. Qu’Achem bénisse abondamment à travers vous.

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Quelques mots sur moi

J’ai plus de 30 ans d’expérience dans l’étude et l’enseignement de la Bible. Il n’y a pas de limite à ce que la Bible prodigue comme connaissance et inspiration pour la vie.
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