L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Parashat Yitro, tu ne convoiteras point !

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

La parashat Yitro[1] doit sa célébrité à l’épisode édifiant du Don de la Torah au Prophète Moïse sur le mont Sinaï. Moïse y reçoit les Dix Paroles, communément appelées Dix Commandements de l’Eternel. Ces Dix Paroles se subdivisent en deux parties, les cinq premières Paroles se rapportant aux devoirs d’Israël face à l’Eternel, les cinq autres, quant à elles, se rapportant aux devoirs de l’Homme envers son prochain.

Une lecture approfondie des Dix Paroles laisse apparaître un élément particulièrement étrange. La Dixième Parole, contrairement aux Paroles précédentes, s’avère être répétée à deux reprises.

יג לֹא תַחְמֹד בֵּית רֵעֶךָ לֹא-תַחְמֹד אֵשֶׁת רֵעֶךָ וְעַבְדּוֹ וַאֲמָתוֹ וְשׁוֹרוֹ וַחֲמֹרוֹ וְכֹל אֲשֶׁר לְרֵעֶךָ.  (שמות כ:יג)13 “Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain; Tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, son esclave ni sa servante, son bœuf ni son âne, ni rien de ce qui est à ton prochain.” (Exode 20:13)

Cette présente répétition diffère légèrement au livre du Deutéronome (Sefer Devarim):

יז וְלֹא תַחְמֹד אֵשֶׁת רֵעֶךָ וְלֹא תִתְאַוֶּה בֵּית רֵעֶךָ שָׂדֵהוּ וְעַבְדּוֹ וַאֲמָתוֹ שׁוֹרוֹ וַחֲמֹרוֹ וְכֹל אֲשֶׁר לְרֵעֶךָ.  (דברים ה:יז)17 “Et tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, et tu ne désireras point la maison de ton prochain ni son champ, son esclave ni sa servante, son bœuf ni son âne, ni rien de ce qui est à ton prochain.” (Deutéronome 5:17)

Le verbe לֹא תִתְאַוֶּה /Lo Tit’ave (tu ne désireras point) en Deutéronome se substitue au verbe לֹא-תַחְמֹד/ Lo Ta’hmod (tu ne convoiteras point) en Exode.

Comment expliquer cette double répétition et la nuance apportée au livre du Deutéronome? Quelle leçon en tirer?

Il nous faut savoir que toute répétition ou tautologie dans la source biblique est toujours porteuse de sens.

Les verbes convoiter (Racine: ‘H.M.D. ח.מ.ד.) et désirer (Racine: A.Ou[V].Y/ א. ו. י) apparaissent pour la toute première fois lorsque ‘Hava (Eve) découvre l’arbre de la Connaissance du Bien et du Mal.

Ces deux racines expriment l’idée d’une forte attirance suscitée par la beauté renvoyée d’une chose, d’une personne ou d’un bien. Or ces deux verbes sont mentionnés simultanément aussi bien dans les passages du Don des Dix Paroles que dans ceux concernant la consommation du fruit défendu par ‘Hava dans le livre de la Genèse!

ט וַיַּצְמַח יְהוָה אֱלֹהִים, מִן-הָאֲדָמָה כָּל-עֵץ נֶחְמָד לְמַרְאֶה וְטוֹב לְמַאֲכָל וְעֵץ הַחַיִּים בְּתוֹךְ הַגָּן וְעֵץ הַדַּעַת טוֹב וָרָע. ו וַתֵּרֶא הָאִשָּׁה כִּי טוֹב הָעֵץ לְמַאֲכָל וְכִי תַאֲוָה-הוּא לָעֵינַיִם, וְנֶחְמָד הָעֵץ לְהַשְׂכִּיל וַתִּקַּח מִפִּרְיוֹ וַתֹּאכַל וַתִּתֵּן גַּם-לְאִישָׁהּ עִמָּהּ וַיֹּאכַל. (בראשית ב:ט; ג:ו)9 Et l’Eternel-le Seigneur fit surgir du sol toute espèce d’arbres, agréable à voir et propres à la nourriture; et l’arbre de vie au milieu du jardin, avec l’arbre de la science du bien et du mal. … 6 Et la femme vit que l’arbre était bon comme nourriture, qu’il était désirable à la vue et agréable pour l’intelligence; elle cueillit de son fruit et en mangea; puis en donna à son époux, et il mangea. (Genèse 2:9; 3:6)

Autrement dit, le devoir d’extrême retenue, exigé par la dixième Parole de ne convoiter ni désirer la femme d’autrui ni les biens d’autrui, répond à la faute de ‘Hava et d’Adam. La répétition de ces deux verbes ne vient pas seulement faire référence à la faute primordiale, mais elle enseigne que la source de toute violence réside dans la convoitise et le désir de s’approprier ce qui appartient à autrui. La convoitise est susceptible de conduire au meurtre (Sixième Parole), à l’adultère (Septième Parole), au vol (Huitième Parole) et au mensonge devant les tribunaux (Neuvième Parole). Les exemples de convoitise comme source du mal et de la violence absolue (Hamas) prolifèrent dans le texte biblique.

L’histoire de David convoitant BaTsheva est, à ce propos, fort éloquente. Attiré ardemment par le physique de BatSheva en chemin vers le mikvé (bassin de purification), le roi David n’hésite pas à violenter cette dernière (II Samuel 11:4), non sans avoir minutieusement préparé l’assassinat d’Ouria le Hittéen, l’époux de BatSheva. Ouria le Hittéen mourra à la guerre. De fait, David, pour s’emparer de BatSheva, outrepasse trois interdits des Dix Paroles: le vol, l’adultère et le meurtre.

La chute de grands dirigeants comme les rois A’hav et Salomon ont pour origine la convoitise. L’épisode de la vigne de Navot (I Rois 21) est l’exemple le plus flagrant d’un abus de pouvoir motivé par un désir matériel simple. A’hav ne manque de rien, mais il “désire” à tout prix cette vigne spécifique, car elle est proche de son palais. Le refus de Navot, basé sur l’interdiction biblique de vendre l’héritage ancestral, plonge le roi dans une dépression sans limite. La reine mécréante Izével transforme la convoitise passive d’A’hav en un crime actif. Elle réussit à introduire une conception étrangère (phénicienne) de la royauté: celle où le roi est au-dessus de la loi et peut prendre ce qu’il désire par la force et le mensonge. Ce vol, doublé d’un meurtre sous couvert de “justice impartiale”, scelle le destin de la dynastie d’A’hav. Le prophète Élie prononce alors la sentence célèbre:

הֲרָצַחְתָּ וְגַם-יָרָשְׁתָּ (מלכים א, כא:יט)

“Comment! Tu as assassiné et tu voudrais aussi hériter?!” (I Rois 21:19)

Le roi Salomon, l’un des plus grands qu’ait connu le peuple d’Israël, reconnu parmi les Nations pour sa sagesse hors pair, va lui aussi chuter. Le Premier Livre des Rois décrit comment Salomon a systématiquement franchi ces limites imposées dans le livre du Deutéronome 17:16-17. Salomon accumule les biens à l’excès; l’accumulation d’or (1 Rois 10:14), de chevaux (1 Rois 10:26-29) et de femmes et concubines étrangères (païennes 1 Rois 11:3). Toutes ces incartades conduisent à la chute inéluctable de ce roi à l’aura exceptionnelle. Le texte biblique établit un lien de cause à effet direct entre ces femmes étrangères et la déviance religieuse de Salomon:

ד וַיְהִי לְעֵת זִקְנַת שְׁלֹמֹה נָשָׁיו הִטּוּ אֶת-לְבָבוֹ אַחֲרֵי אֱלֹהִים אֲחֵרִים וְלֹא-הָיָה לְבָבוֹ שָׁלֵם עִם-יְהוָה אֱלֹהָיו כִּלְבַב דָּוִיד אָבִיו. ה וַיֵּלֶךְ שְׁלֹמֹה אַחֲרֵי עַשְׁתֹּרֶת אֱלֹהֵי צִדֹנִים וְאַחֲרֵי מִלְכֹּם שִׁקֻּץ עַמֹּנִים. ו וַיַּעַשׂ שְׁלֹמֹה הָרַע בְּעֵינֵי יְהוָה וְלֹא מִלֵּא אַחֲרֵי יְהוָה כְּדָוִד אָבִיו.   (מלכים א, יא:ד)4 C’est au temps de sa vieillesse que les femmes de Salomon entraînèrent son cœur vers des dieux étrangers, de sorte que son cœur n’appartint point sans réserve à l’Eternel, son Dieu, comme le cœur de David, son père. 5 Et il servit Astarté, la divinité des Sidoniens, et Milkom, l’impure idole des Ammonites. 6 Et Salomon fit ce qui déplaît au Seigneur, loin de lui rester fidèle comme avait fait David, son père. (I Rois 11:4-6)

La conséquence de cette dérive s’avère être terrible pour la stabilité du royaume unifié de Salomon. L’Eternel annonce à Salomon qu’en raison de sa rupture d’Alliance, le royaume lui sera arraché, mais qu’une tribu (Juda) sera laissée à son fils par égard pour David. Le royaume de Salomon est écartelé et finit par s’effondrer. Le Royaume d’Israël (au Nord) sous le règne de Jéroboam et le Royaume de Juda (au Sud) sous le règne de Roboam, fils de Salomon, ne vont jamais cesser de s’affronter. C’est alors que le royaume du Nord disparaît sous l’emprise des Assyriens en -722 emportant avec les lui les dix tribus d’Israël. Le royaume du Sud, quant à lui, décline en -586 sous le règne du puissant Nabuchodonosor, le roi de Babylone.  

La convoitise et le désir ardent de vouloir conquérir l’espace d’autrui et s’approprier son bien par la force constituent la mère de tous les maux, le Mal absolu.

יא קֹרֵא דָגַר וְלֹא יָלָד עֹשֶׂה עֹשֶׁר וְלֹא בְמִשְׁפָּט בַּחֲצִי יָמָו יַעַזְבֶנּוּ וּבְאַחֲרִיתוֹ יִהְיֶה נָבָל. (ירמיהו יז:יא)11 La perdrix s’entoure d’une famille qu’elle n’a point mise au monde; tel est celui qui acquiert l’opulence d’une manière inique au beau milieu de ses jours, il devra l’abandonner et sa fin sera misérable. (Jérémie 17:11)

 “הַקִּנְאָה וְהַתַּאֲוָה וְהַכָּבוֹד מוֹצִיאִין אֶת הָאָדָם מִן הָעוֹלָם” (מסכת אבות פרק ד’, משנה כ”א)

“La jalousie, la convoitise et l’ambition (la recherche des honneurs) excluent l’homme du monde.” (Maximes des Pères 4:21)


[1] Parashat Yitro: Exode 18:1-20:22.

Shabbat Shalom !

Haim Ouizemann

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J’ai plus de 30 ans d’expérience dans l’étude et l’enseignement de la Bible. Il n’y a pas de limite à ce que la Bible prodigue comme connaissance et inspiration pour la vie.
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