L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Parashot BeHar-Be’houkotaï, A la source du Temps brisé

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

La parashat BeHar[1] se concentre sur la cessation de toute forme de labeur agricole tous les sept ans. 

ב דַּבֵּר אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל וְאָמַרְתָּ אֲלֵהֶם כִּי תָבֹאוּ אֶל-הָאָרֶץ אֲשֶׁר אֲנִי נֹתֵן לָכֶם וְשָׁבְתָה הָאָרֶץ שַׁבָּת לַיהוָהג שֵׁשׁ שָׁנִים תִּזְרַע שָׂדֶךָ וְשֵׁשׁ שָׁנִים תִּזְמֹר כַּרְמֶךָ וְאָסַפְתָּ אֶת-תְּבוּאָתָהּ. ד וּבַשָּׁנָה הַשְּׁבִיעִת שַׁבַּת שַׁבָּתוֹן יִהְיֶה לָאָרֶץ שַׁבָּת, לַיהוָה:  שָׂדְךָ לֹא תִזְרָע, וְכַרְמְךָ לֹא תִזְמֹר. (ויקרא כה:ב-ד)2 “Parle aux enfants d’Israël et dis-leur: Quand vous serez entrés dans le pays que je vous donne, la terre sera soumise à un chômage en l’honneur de l’Éternel. 3 Six années tu ensemenceras ton champ, six années tu travailleras ta vigne, et tu en recueilleras le produit; 4 mais, la septième année, un chômage absolu sera accordé à la terre, un Shabbat en l’honneur de l’Éternel. Tu n’ensemenceras ton champ ni ne tailleras ta vigne. (Lévitique 25 : 2-4)

Cette septième année porte le nom de שְׁמִיטַת קַרְקַע Shémittat Karka (‘Rémission du sol’), de  שְׁמִיטַת הָאָרֶץ Shémittat HaHarets (‘Rémission de la terre’) de ‘Shabbat de la terre d’Israël’ (שַׁבַּת הָאָרֶץ) ou d’année shabbatique (שְׁנַת שַׁבָּתוֹן). De la même manière que le peuple d’Israël est appelé à respecter le שַׁבַּת בְּרֵאשִׁית Shabbat Bereshit, le ‘Shabbat de la Création’ le septième jour de la semaine, il est également tenu de respecter le chômage absolu de la terre une fois tous les sept ans durant une année entière. Le verbe récurrent mentionné au début de la parashah est Sh.B.T. /ש.ב.ת. signifiant ‘cesser, interrompre’.

Cette injonction absolue d’interrompre toute activité agricole est déjà notifiée dans le livre de Shemot (Exode):

י וְשֵׁשׁ שָׁנִים תִּזְרַע אֶת-אַרְצֶךָ וְאָסַפְתָּ אֶת-תְּבוּאָתָהּ. יא וְהַשְּׁבִיעִת תִּשְׁמְטֶנָּה וּנְטַשְׁתָּהּ וְאָכְלוּ אֶבְיֹנֵי עַמֶּךָ  וְיִתְרָם תֹּאכַל חַיַּת הַשָּׂדֶה כֵּן-תַּעֲשֶׂה לְכַרְמְךָ לְזֵיתֶךָ. יב שֵׁשֶׁת יָמִים תַּעֲשֶׂה מַעֲשֶׂיךָ, וּבַיּוֹם הַשְּׁבִיעִי תִּשְׁבֹּת לְמַעַן יָנוּחַ, שׁוֹרְךָ וַחֲמֹרֶךָ וְיִנָּפֵשׁ בֶּן-אֲמָתְךָ וְהַגֵּר. (שמות כג:י-יב)10 Six années tu ensemenceras ta terre et en recueilleras le produit; 11 mais la septième, tu lui donneras du repos et en abandonneras les fruits, pour que les indigents de ton peuple en jouissent, le surplus pourra être consommé par les animaux des champs. Ainsi en useras-tu pour ta vigne et pour ton plant d’oliviers. 12 Six jours durant tu t’occuperas de tes travaux, mais au septième jour tu chômeras; afin que ton bœuf et ton âne se reposent, que puissent respirer le fils de ton esclave et l’étranger. (Exode 23 : 10-12)

Pourquoi la Torah revient-elle sur cette injonction dans le livre VaYiqra (Lévitique) ?

Au Lévitique, le texte élargit et développe la mitsvah du respect de l’année shabbatique. En effet, si dans le livre de l’Exode, l’accent est essentiellement mis sur la dimension sociale de la mitsvah, à savoir subvenir aux besoins des plus démunis et des étrangers, la péricope BeHar développe la dimension transcendantale de l’ordonnance shabbatique: שַׁבָּת לַיהוָה/ Shabbat laShem /Shabbat en faveur de l’Eternel (Lévitique 25: 2; 4) ainsi que la dimension immanente, terrestre de l’année shabbatique: שַׁבַּת שַׁבָּתוֹן יִהְיֶה לָאָרֶץ/Shabbat Shabbaton YiheYieh LaArets/ ‘Un chômage absolu il y aura pour la terre’ (Lévitique 25: 4-5). La parashat BeHar fait rencontrer les cieux et la terre, le culte divin et le travail du sol.

Pourquoi notre parashah aspire tant à établir une corrélation entre la terre et le Divin?

Le concept central réside dans le fait que la שְׁמִיטָה Shémittah (l’année shabbatique) ramène le monde et l’Homme à un état “antérieur à la faute”, où le lien entre l’Homme, la terre et le Divin était direct et harmonieux. Après la faute de la consommation du fruit de l’arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, l’homme fut condamné au travail pénible, à souffrir pour tirer son pain de la terre. En cessant tout travail agricole pendant un an et en s’en remettant à la bénédiction divine, l’injonction du respect de l’année shabbatique vise à mener l’Homme à réparer temporairement cette malédiction. Il redevient un “cueilleur” dans la nature, comme au Jardin d’Éden. A cela s’ajoute le fait que la Shémittah exige de rendre tous les champs publics, ceci pour réparer la faute née d’un désir d’appropriation personnelle (manger du fruit interdit). La septième année n’est point une simple jachère permettant à la terre de se reposer, mais vise à rétablir le retour à un état où les fruits sont libres pour tous (hommes et animaux). La Shémittah recrée la réalité du Jardin d’Éden, où la notion de propriété privée n’existait pas et où tout était offert gracieusement. Au Jardin d’Éden, la vocation de l’homme était de “cultiver et garder” sans effort particulier.

טו וַיִּקַּח יְהוָה אֱלֹהִים אֶת-הָאָדָם וַיַּנִּחֵהוּ בְגַן-עֵדֶן לְעָבְדָהּ וּלְשָׁמְרָהּ. (בראשית ב:טו)15 Et l’Éternel-le Seigneur prit donc l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour la [terre] cultiver et la [terre] soigner. (Genèse 2:15)

Après la faute, l’Homme est devenu esclave et prisonnier de la matière. Durant cette année d’arrêt total de toute activité productive, l’homme se libère des préoccupations matérielles pour se consacrer à l’étude et à la spiritualité, retrouvant ainsi l’essence d’Adam avant la chute. Or, après la faute, la terre est maudite:

יז וּלְאָדָם אָמַר כִּי-שָׁמַעְתָּ לְקוֹל אִשְׁתֶּךָ וַתֹּאכַל מִן-הָעֵץ אֲשֶׁר צִוִּיתִיךָ לֵאמֹר לֹא תֹאכַל מִמֶּנּוּ אֲרוּרָה הָאֲדָמָה בַּעֲבוּרֶךָ בְּעִצָּבוֹן תֹּאכְלֶנָּה כֹּל יְמֵי חַיֶּיךָ. יח וְקוֹץ וְדַרְדַּר תַּצְמִיחַ לָךְ וְאָכַלְתָּ אֶת-עֵשֶׂב הַשָּׂדֶה. יט בְּזֵעַת אַפֶּיךָ תֹּאכַל לֶחֶם עַד שׁוּבְךָ אֶל-הָאֲדָמָה כִּי מִמֶּנָּה לֻקָּחְתָּ כִּי-עָפָר אַתָּה וְאֶל-עָפָר תָּשׁוּב. (בראשית ג:יז-יט)17 Et à l’homme il dit: “Parce que tu as cédé à la voix de ton épouse, et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais enjoint de ne pas manger, maudite est la terre à cause de toi: c’est avec effort que tu en tireras ta nourriture, tant que tu vivras. 18 Et elle produira pour toi des épines et des ronces, et tu mangeras de l’herbe des champs. 19 C’est à la sueur de ton visage [tes narines] que tu mangeras du pain, – jusqu’à ce que tu retournes à la terre d’où tu as été tiré: car poussière tu fus, et poussière tu redeviendras!” (Genèse 3:17-19)

L’année de la Shémittah vient suspendre cet impératif:

ד וּבַשָּׁנָה הַשְּׁבִיעִת שַׁבַּת שַׁבָּתוֹן יִהְיֶה לָאָרֶץ שַׁבָּת לַיהוָה: שָׂדְךָ לֹא תִזְרָע וְכַרְמְךָ לֹא תִזְמֹר. (ויקרא כה:ד)4 mais, la septième année, un chômage absolu sera accordé à la terre, un Shabbat en l’honneur de l’Éternel. Tu n’ensemenceras ton champ ni ne tailleras ta vigne. (Lévitique 25:4)

Au Jardin d’Éden, la nourriture était disponible sans barrières: (הֶפְקֵר Hefqer)

ט וַיַּצְמַח יְהוָה אֱלֹהִים מִן-הָאֲדָמָה כָּל-עֵץ נֶחְמָד לְמַרְאֶה וְטוֹב לְמַאֲכָל וְעֵץ הַחַיִּים בְּתוֹךְ הַגָּן וְעֵץ הַדַּעַת טוֹב וָרָע. (בראשית ב:ט)9 Et l’Éternel-le Seigneur fit surgir du sol toute espèce d’arbres, beaux à voir et propres à la nourriture; et l’arbre de vie au milieu du jardin, avec l’arbre de la science du bien et du mal. (Genèse 2:9)

La Shémittah restaure cette accessibilité universelle en brisant les clôtures de la propriété privée:

ו וְהָיְתָה שַׁבַּת הָאָרֶץ לָכֶם לְאָכְלָה לְךָ וּלְעַבְדְּךָ וְלַאֲמָתֶךָ וְלִשְׂכִירְךָ וּלְתוֹשָׁבְךָ הַגָּרִים, עִמָּךְ. ז וְלִבְהֶמְתְּךָ וְלַחַיָּה אֲשֶׁר בְּאַרְצֶךָ תִּהְיֶה כָל-תְּבוּאָתָהּ, לֶאֱכֹל. (ויקרא כה:ו-ז)6 Et ce Shabbat de la terre vous appartiendra à tous pour la consommation: à toi, à ton serviteur, à ta servante, au salarié et à l’étranger qui habitent avec toi; 7 ton gros bétail même, ainsi que les bêtes sauvages de ton pays, pourront se nourrir de tous ces produits. (Lévitique 25:6-7).

La faute primordiale a introduit l’illusion que l’homme est le maître absolu de la création. La Shémittah vient rectifier cette perception erronée:

כא וְצִוִּיתִי אֶת-בִּרְכָתִי לָכֶם בַּשָּׁנָה הַשִּׁשִּׁית וְעָשָׂת אֶת-הַתְּבוּאָה לִשְׁלֹשׁ הַשָּׁנִים. כב וּזְרַעְתֶּם אֵת הַשָּׁנָה הַשְּׁמִינִת וַאֲכַלְתֶּם, מִן-הַתְּבוּאָה יָשָׁן עַד הַשָּׁנָה הַתְּשִׁיעִת עַד-בּוֹא תְּבוּאָתָהּ תֹּאכְלוּ יָשָׁן. כג וְהָאָרֶץ לֹא תִמָּכֵר לִצְמִתֻת כִּי-לִי הָאָרֶץ כִּי-גֵרִים וְתוֹשָׁבִים אַתֶּם עִמָּדִי. (ויקרא כה:כא-כג)21 Et J’ordonnerai ma bénédiction pour vous dans la sixième année, tellement qu’elle produira la récolte de trois années; 22 et quand vous sèmerez la huitième année, vous vivrez sur la récolte antérieure: jusqu’à la neuvième année, jusqu’à ce que s’effectue sa récolte, vous vivrez sur l’ancienne. 23 Nulle terre ne sera aliénée irrévocablement, car la terre est à moi, car vous n’êtes que des étrangers domiciliés chez moi. (Lévitique 25:21-23)

La terre, le sol constituent l’exclusive propriété divine. La créature humaine ne possède que l’usufruit des biens de ce monde. A ce propos, la langue hébraïque biblique et moderne n’utilise jamais le verbe “avoir” car… il n’existe pas! En hébreu, l’on ne dit jamais “j’ai” mais “il m’est donné”, “il m’est octroyé”.

La racine ש.מ.ט.  (SH.M.T) est fascinante en ce sens qu’elle porte en elle une dualité entre l’action physique de “lâcher” et l’implication juridique du “désistement”. Le sens premier de la racine est faire tomber, laisser glisser ou détacher (II Samuel 6:6). Elle exprime l’acte positif de “lâcher”. Le propriétaire doit activement renoncer à sa souveraineté. Ce n’est pas tant voir la terre se reposer que de voir l’Homme apprendre à s’en détacher. L’Homme constitue de la sorte le pont entre les cieux et la terre!

L’agriculteur qui voit son champ à l’abandon, ses clôtures ouvertes et ses fruits récoltés par tous, pendant 365 jours consécutifs, tout en conservant le silence sans se plaindre et sans reprendre ses droits, est appelé héros puissant (גִּבֹּר כֹחַ Guibor Koa’h). Existe-t-il une force ( כֹחַ/Koa’h) plus grande que celle de maîtriser son instinct de propriété sur la durée?

כ  בָּרְכוּ יְהוָה מַלְאָכָיו
גִּבֹּרֵי כֹחַ עֹשֵׂי דְבָרוֹ לִשְׁמֹעַ, בְּקוֹל דְּבָרוֹ. (תהלים קג:כ)
20 Bénissez l’Eternel, vous, ses anges, héros puissants (Guiborei Koa’h), qui exécutez ses ordres, attentifs au son de sa parole. (Psaume 103:20)

[1] Parashot BeHar-Be’houkotaï: Lévitique 25:1-27:34.

Shabbat Shalom!

Haim Ouizemann

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