L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Parashot Tazria-Metsora, le sacrifice de l’accouchée ou les sangs de la vie

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

Les deux péricopes Tazria-Metsora[1] se caractérisent par leur grand nombre de mitsvoth (injonctions divines: seize obligations, trois interdictions) relatives aux règles d’impureté (Lois sur l’impureté de l’accouchée; l’interdiction pour une personne impure de manger de la nourriture sacrée; les lois sur la lèpre humaine (צָרָעַת Tsara’at); le rituel de purification du lépreux; l’impureté de la maison infectée; l’impureté du  זָב Zav (flux masculin); l’impureté de la נִדָּה Niddah (période des menstruations chez la femme) et la manière de soigner celles et ceux touchés par cette impureté d’ordre spirituel. 

La parashat Tazria débute par les lois de l’impureté concernant la femme qui accouche. L’accouchée devient impure pendant sept jours si elle a donné naissance à un garçon (comme l’impureté de la נִדָּה niddah), et quatorze jours si c’est une fille (soit sept jours supplémentaires).
Ensuite viennent les jours de pureté: trente-trois jours pour un garçon et soixante-six pour une fille, période durant laquelle elle est pure pour son mari mais interdite au Temple et aux choses sacrées.

A la fin des jours d’impureté (40 jours pour un garçon, 80 pour une fille), l’accouchée apporte un sacrifice d’holocauste et un sacrifice de péché (קָרְבָּן עוֹלָה Korban Olah et חַטָּאת ‘Hattat (un agneau ou deux tourterelles, pour les plus pauvres). Le sacrifice achève le processus de purification complète, autorisant l’entrée au Temple et la consommation de choses sacrées (sacrifices). C’est une mitsvah positive parmi les 613 mitsvoth, en action de grâce pour la naissance et pour l’expiation.

Expiation de quelle faute?

Pourquoi la femme qui accouche doit-elle offrir deux offrandes, un sacrifice d’holocauste et un sacrifice de péché?  Quel peut être le péché d’une femme qui vient d’accoucher d’un être absolument pur ?  

Plusieurs commentaires ont été proposés par les Sages d’Israël.

L’une des raisons invoquées par le commentateur kabbaliste italien Rabbi Mena’hem ben Binyamine Recanati (né vers 1250 et mort vers 1310) réside dans la faute de la première femme ‘Hava (Eve).

“לְפִי הָאֱמֶת נִרְאֶה לִי סוֹד הָעִנְיָן עַל חֵטְא נָחָשׁ הַקַּדְמוֹנִי כִּטְעַם חֲטָאת חוֹבָה וּבִמְקוֹמוֹ יִתְבָּאַר בְּגְזֵירַת הָאֵל:” (רקנאטי על הפסוק ויקרא יב:ו)

“…selon la vérité, il me semble que le secret de la chose réside dans le péché du serpent primordial, comme la ‘Hatatt obligatoire, et cela sera expliqué à sa place selon le décret divin”. (Recanati sur le verset Lévitique 12:6)

En somme, la faute de la première femme, source de douleur et d’éloignement du Jardin d’Eden, entache chaque accouchée, obligeant cette dernière à offrir un חַטָּאת ‘Hattat afin d’obtenir la réparation de la faute primordiale. La consommation du fruit défendu a causé la mort spirituelle de ‘Hava (Mère de tous les vivants) et à sa suite, de toutes les femmes. Toute mort provoque un effet d’impureté (Toum’ah).   

La deuxième raison invoquée est déduite de l’impureté provenant de l’écoulement du sang après l’accouchement (טֻמְאַת יוֹלֶדֶת toum’at yoledett).

ב דַּבֵּר אֶל-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל לֵאמֹר אִשָּׁה כִּי תַזְרִיעַ וְיָלְדָה זָכָר וְטָמְאָה שִׁבְעַת יָמִים כִּימֵי נִדַּת דְּוֺתָהּ תִּטְמָא. (ויקרא יב:ב) 2 “Parle aux enfants d’Israël en ces termes : Lorsqu’une femme concevra et enfantera un fils, elle sera impure pendant sept jours ; elle sera impure comme au temps de son indisposition menstruelle.” (. (Lévitique 12:2)

Selon le Rav Adin Steinsaltz, la naissance d’un garçon est comparable aux menstruations féminines:

דַּבֵּר אֶל בְּנֵי יִשְׂרָאֵל לֵאמֹר: אִשָּׁה כִּי תַזְרִיעַ, תִּקְלֹט זֶרַע, תִּהֲרֶה, וְהָיָה אִם יָלְדָה זָכָרוְטָמְאָה שִׁבְעַת יָמִים, כִּימֵי, כְּמוֹ מְשֹׁךְ נִדַּת דְּוֹתָהּ, חֹלְיָא אוֹ סְבָלָהּ הַכְּרוּךְ בְּדַם הַנִּדָּה, כָּךְ יוֹלֶדֶת זָכָר תִּטְמָא.

Parlez aux enfants d’Israël et dites: Lorsqu’une femme enfante (תַזְרִיעַ tazria : conçoit, reçoit la semence, devient enceinte), et qu’elle donne naissance à un filselle sera impure pendant sept jours, comme les jours (כִּימֵי kimey) de sa niddah (menstruation): comme la période d’éloignement, de faiblesse ou de souffrance accompagnant le sang menstruel, ainsi l’accouchée d’un mâle sera impure”.

L’accouchée transmet l’impureté par contact (מַגָּע Maga, Lévitique 15:21-22), par sa couche (son lit, מִשְׁכָּב, Mishkav Lévitique 15:19) et par son siège(sa chaise מוֹשָׁב Moshav, Lévitique 15:20).

Cette triple transmission (מַגָּע Maga, מִשְׁכָּב Mishkav, מוֹשָׁב Moshav) souligne que l’impureté n’est pas superficielle, mais qu’elle “imprègne” l’environnement immédiat de la personne, exigeant un processus de retrait et de purification (le passage au מִקְוֶוה Mikvé -bain de purification rituel- et, à l’époque du Temple, l’apport des sacrifices) pour revenir à l’état de pureté permettant le contact avec le sacré.

Cette impureté “déduite du sang” marque une rupture ontologique. Dans la pensée hébraïque, une perte de sang importante (comme lors de l’accouchement) est perçue comme une “petite mort” ou une perte de vitalité car le sang est la vie.

La troisième raison réside dans le fait que la יוֹלֶדֶת Yoledet (l’accouchée) porte en elle la création (le fœtus) et qu’au moment même où cette vie incarnée par le nouveau-né sort de la matrice, il se crée immédiatement un “vide” que la tradition apparente à une forme d’impureté.La mère passe d’une phase emprunte de plénitude fœtale (création divine en elle) au vide matricielle, nécessitant un temps de deuil spirituel. Il n’est pas rare d’assister après l’accouchement à un “baby blues”, une forme de dépression post-partum légère, caractérisé par tristesse, pleurs, irritabilité et sentiment de vide émotionnel. L’accouchée peut ressentir une perte de connexion “parfaite” avec le fœtus, un sentiment de dépossession corporelle et un besoin de temps pour reconstruire son identité maternelle. La טוּמְאָה toum’ah de 7/14 jours offre précisément ce temps légal de récupération psycho- spirituelle, transformant un phénomène universel de vide intérieure en processus sacré de renaissance maternelle. C’est ce sentiment de “mort” intérieure qui justifie l’obligation pour la femme d’apporter un חַטָּאת ‘Hattat, non point à cause d’une faute commise par cette dernière mais en raison d’une chute mentale inhérente au processus vital que constitue la naissance d’un nouvel être. A cela s’ajoute la coupure du cordon ombilical reliant le fœtus à la mère, acte vital pour l’enfant mais susceptible d’engendrer chez la femme un vide utérin, un sentiment d’éloignement physiologique et une perte de symbiose spirituelle avec le fœtus. Le sacrifice de חַטָּאת ‘Hattat aurait alors la fonction d’aider la mère à sortir de son “deuil” de l’unité fusionnelle perdue.

Le Rav Melamed explique:

“הַטּוּמְאָה הַמְּלַוָּה אֶת הַלֵּידָה, מְבַטְּאָה אֶת הַצַּעַר עַל הַתִּקְווֹת וְהַחֲלוֹמוֹת שֶׁלֹּא יִתְגַּשְּׁמוּ. בִּימֵי הַטּוּמְאָה שֶׁיֵּשׁ בָּהֶם מֵעֵין אֵבֶל עַל נְפִילַת הֶחָזוֹן אֶל קַרְקַע הַמְּצִיאוּת, תּוּכַל הַיּוֹלֶדֶת לְהַשְׁלִים עִם הַחֶסְרוֹנוֹת שֶׁבַּמְּצִיאוּת, לְקַבֵּל אֶת יַלְדָּהּ בְּשִׂמְחָה, לֶאֱזֹר כֹּחַ וְחִיּוּנִיּוּת לְהִתְמוֹדֵד עִם הָאֶתְגָּרִים שֶׁיְּלַוּוּ אֶת גִּדּוּלוֹ וְחִנּוּכוֹ, וְלִרְווֹת נַחַת מֵהַזְּכוּת הַנִּפְלָאָה שֶׁאֵין לְמַעְלָה מִמֶּנָּה – לִהְיוֹת ‘אִמָּא’. “

“L’impureté accompagnant l’accouchement exprime le chagrin pour les espoirs et les rêves qui ne se réaliseront pas. Pendant les jours d’impureté, qui ressemblent à un deuil (אֵבֶל evel) pour la chute de la vision dans la réalité concrète, la יוֹלֶדֶת yoledet/ l’accouchée peut se réconcilier avec les manques du réel, accueillir son enfant avec joie, puiser force et vitalité pour affronter les défis de son éducation, et savourer le privilège merveilleux sans supérieur – devenir mère (אִמָּא ima)”. (Peninei Halakha, Téharaat HaMishpacha 9:9 ; Nazir 45b).

Dans le cas de la femme qui accouche, ses deux sacrifices, le עוֹלָה Olah (Holocauste) et le חַטָּאת ‘Hattat (le sacrifice de péché) doivent être réinterprétés et compris à l’opposé du sens commun biblique, si l’on s’en tient aux règles rigoureuses et précises appliquées pour ces sacrifices. En effet, alors même que le חַטָּאת ‘Hattat (le sacrifice de péché) est généralement offert après une faute commise involontairement, ce même sacrifice doit être offert par l’accouchée, indépendamment cette fois-ci de toute faute. Le חַטָּאת ‘Hattat vient réparer non point une faute personnelle mais un vide existentiel, un retrait ou une contraction de la lumière divine. La matrice, espace d’un possible infini, va dans un mouvement de rétraction se refermer à l’image du צִימְצוּם tzimtzoum primordial qui a permis la création. Il en est de même pour l’holocauste qui, généralement offert volontairement, doit, dans le cas de la femme qui accouche, être obligatoirement apporté à la Tente du Rendez-Vous/au Temple par cette dernière. La femme, par cet holocauste obligatoire, exprime toute sa gratitude envers l’Eternel de lui avoir octroyé durant neuf mois complets la force de “brûler” toutes ses capacités physiologiques et mentales au profit du fœtus.     

ח וְאִם-לֹא תִמְצָא יָדָהּ דֵּי שֶׂה וְלָקְחָה שְׁתֵּי-תֹרִים אוֹ שְׁנֵי בְּנֵי יוֹנָה אֶחָד לְעֹלָה וְאֶחָד לְחַטָּאת וְכִפֶּר עָלֶיהָ הַכֹּהֵן וְטָהֵרָה. (ויקרא יב:ח)8 Si ses moyens ne lui permettent pas d’offrir un agneau, elle prendra deux tourterelles ou deux jeunes colombes, l’une pour holocauste, l’autre pour expiatoire; et le pontife fera expiation pour elle, et elle sera purifiée.” (Lévitique 12:8)

La naissance constitue toujours un passage du chaos sanglant à la rédemption, comme Israël qui, par ses souffrances millénaires, a connu une délivrance qui n’en finit point d’être:

ו וָאֶעֱבֹר עָלַיִךְ וָאֶרְאֵךְ מִתְבּוֹסֶסֶת בְּדָמָיִךְ וָאֹמַר לָךְ בְּדָמַיִךְ חֲיִי וָאֹמַר לָךְ בְּדָמַיִךְ חֲיִי. (יחזקאל טז:ו)6 “Mais je passai auprès de toi, je te vis t’agiter dans tes deux sangs, et je te dis: « Vis dans tes deux sangs”[2](Ezéchiel 16:6)

[1] Parashot Tazria-Metsora: Lévitique 12:1-15:33.

[2] Les deux sangs de l’Alliance, celui du sacrifice pascal et celui de la circoncision

Shabbat Shalom!

Haim Ouizemann

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