
Shavouot[1], la fête des Semaines, après le décompte de l’Omer – quarante-neuf jours séparent Pessa’h de Shavouot – ne dure qu’une journée. En cette journée, le peuple d’Israël commémore l’évènement majeur de sa grande Histoire, le Don de la Torah au mont Sinaï.
| טז וַיְהִי בַיּוֹם הַשְּׁלִישִׁי בִּהְיֹת הַבֹּקֶר וַיְהִי קֹלֹת וּבְרָקִים וְעָנָן כָּבֵד עַל-הָהָר וְקֹל שֹׁפָר חָזָק מְאֹד וַיֶּחֱרַד כָּל-הָעָם אֲשֶׁר בַּמַּחֲנֶה. יח וְהַר סִינַי עָשַׁן כֻּלּוֹ מִפְּנֵי אֲשֶׁר יָרַד עָלָיו יְהוָה בָּאֵשׁ וַיַּעַל עֲשָׁנוֹ כְּעֶשֶׁן הַכִּבְשָׁן וַיֶּחֱרַד כָּל-הָהָר מְאֹד. (שמות יט:טז;יח) | 16 Et au troisième jour, le matin venu, il y eut des tonnerres et des éclairs et une nuée épaisse sur la montagne et un son de cor très intense. Tout le peuple trembla dans le camp… 18 Et la montagne de Sinaï était toute fumante, parce que le Seigneur y était descendu au sein de la flamme; sa fumée montait comme la fumée d’une fournaise et la montagne entière tremblait violemment. (Exode 19:16;18) |
Le texte biblique fait état d’un bouleversement des forces de la Nature, de la Création au moment même du Don de la Torah. Les fondements du monde tremblent, un feu émerge de la montagne, les cieux brandissent des éclairs, le tonnerre éclate dans toute sa puissance et le son du Shofar (cor) retentit dans tout le camp des Hébreux.
C’est alors que Moïse parle, s’entretenant avec l’Eternel :
| יט וַיְהִי קוֹל הַשֹּׁפָר הוֹלֵךְ וְחָזֵק מְאֹד מֹשֶׁה יְדַבֵּר וְהָאֱלֹהִים יַעֲנֶנּוּ בְקוֹל. כ וַיֵּרֶד יְהוָה עַל-הַר סִינַי אֶל-רֹאשׁ הָהָר וַיִּקְרָא יְהוָה לְמֹשֶׁה אֶל-רֹאשׁ הָהָר וַיַּעַל מֹשֶׁה. (שמות יט:יט-כ) | 19 Et le son du cor allait redoublant d’intensité; Moïse parlait et la voix divine lui répondait. 20 Et le Seigneur, étant descendu sur le mont Sinaï, sur la cime de cette montagne, y appela Moïse; Moïse monta (Exode 19:19-20) |
Au chapitre 19 du Premier livre des Rois, nous rencontrons le prophète Elie, lui aussi sur le mont Sinaï.
| יא וַיֹּאמֶר צֵא וְעָמַדְתָּ בָהָר לִפְנֵי יְהוָה וְהִנֵּה יְהוָה עֹבֵר וְרוּחַ גְּדוֹלָה וְחָזָק מְפָרֵק הָרִים וּמְשַׁבֵּר סְלָעִים לִפְנֵי יְהוָה לֹא בָרוּחַ יְהוָה וְאַחַר הָרוּחַ רַעַשׁ לֹא בָרַעַשׁ יְהוָה. (מלכים א, יט:יא) | 11 Et la voix reprit: “Sors, et tiens-toi sur la montagne pour attendre le Seigneur!” Et de fait, le Seigneur se manifesta. Devant lui un vent intense et violent, entr’ouvrant les monts et brisant les rochers, mais dans ce vent n’était point le Seigneur. Après le vent, une forte secousse; le Seigneur n’était pas dans le tremblement. (I Rois 19:11) |
La comparaison avec le texte de l’Exode révèle une différence importante qui réside dans le fait que la Divinité ne se manifeste point dans le bruit ni dans le bouleversement de la Création. Le terme hébraïque Ra’ash/ רַעַשׁ signifie à la fois “tremblement de terre” et “bruit”.
Où est donc la Divinité ?
| יב וְאַחַר הָרַעַשׁ אֵשׁ, לֹא בָאֵשׁ יְהוָה וְאַחַר הָאֵשׁ קוֹל דְּמָמָה דַקָּה. (מלכים א, יט:יב) | 12 Et après la secousse, un feu; le Seigneur n’était point dans le feu. Puis, après le feu, un doux et subtil murmure. (I Rois 19:12) |
L’expression קוֹל דְּמָמָה דַקָּה/Qol Demama Daqah est généralement traduite par “un doux et subtil murmure” (Zadoc Kahn, la Bible du Rabbinat), “un son sourd et ténu” (Samuel Cahen), “une voix douce, subtile” (John Darby) “un murmure doux et léger” (Louis Segond), “le bruissement d’un silence ténu” (TOB), “le son d’un silence ténu” (Rabbi Lord Jonathan Sacks). Toutes ces traductions s’accordent sur l’expression formant un oxymore.
Toutefois, à ces traductions classiques, on peut joindre une autre traduction plus fidèle au texte des premiers massorètes, des Sages qui ont apposé les signes de cantillation à chaque mot de chaque verset du TaNakH.
ק֖וֹל דְּמָמָ֥ה דַקָּֽה
Le mot Qol (קוֹל) reçoit l’accent Tiph’ha (טִפְחָ֖א). Le Tiph’ha est un “roi” (un accent disjonctif/séparateur). Son rôle ici est de séparer légèrement le mot “voix” (קוֹל Qol) de la suite, afin de mettre en valeur l’essence même de ce qui s’apprête à être entendu. Après lui viennent le “serviteur” (l’accent conjonctif מֵרְכָ֥א Merkha) sous le mot דְּמָמָ֥ה / Demama reliant celui-ci au mot דַקָּֽה / Daqah. Autrement dit, la traduction du texte est: “Une voix, un silence ténu/subtil”.
L’oxymore disparaît pour laisser place à une césure entre les termes “voix” et “silence”. A ce propos, André Chouraqui est le traducteur qui a probablement le mieux rendu la version massorétique en en conservant le rythme de la cantillation.
Cette nouvelle traduction ne fait plus état d’une “voix de fin silence”, mais bien d’une voix divine qui, en s’exprimant la première, donne tout son sens au silence du prophète Élie. Lorsque la Parole de l’Éternel s’adresse aux hommes, elle ne devient perceptible et intelligible qu’à la condition qu’un espace intérieur soit préalablement créé. En d’autres termes, les Dix Paroles, bien que proclamées au mont Sinaï dans le fracas du tonnerre, exigent d’être méditées dans le secret du silence.
Les versets 13 et 14 du chapitre 19 du Premier livre des Rois confirment l’interprétation massorétique : “Une voix, un silence ténu/subtil”.
| יג וַיְהִי כִּשְׁמֹעַ אֵלִיָּהוּ וַיָּלֶט פָּנָיו בְּאַדַּרְתּוֹ וַיֵּצֵא וַיַּעֲמֹד פֶּתַח הַמְּעָרָה וְהִנֵּה אֵלָיו קוֹל וַיֹּאמֶר מַה-לְּךָ פֹה אֵלִיָּהוּ. יד וַיֹּאמֶר קַנֹּא קִנֵּאתִי לַיהוָה אֱלֹהֵי צְבָאוֹת כִּי-עָזְבוּ בְרִיתְךָ בְּנֵי יִשְׂרָאֵל אֶת-מִזְבְּחֹתֶיךָ הָרָסוּ וְאֶת-נְבִיאֶיךָ הָרְגוּ בֶחָרֶב וָאִוָּתֵר אֲנִי לְבַדִּי וַיְבַקְשׁוּ אֶת-נַפְשִׁי לְקַחְתָּהּ. (מלכים א, יט:יג-יד) | 13 Aussitôt qu’Elie le perçut, il se couvrit le visage de son manteau et alla se placer à l’entrée de la caverne, et une voix lui arriva qui disait: “Que fais-tu là, Elie?” 14 Et Il répondit: “J’ai fait éclater mon zèle pour toi, Eternel Seigneur-Tsevaot, parce que les enfants d’Israël ont répudié ton Alliance, renversé tes autels et fait périr tes prophètes par le glaive; moi seul je suis resté, et ils cherchent aussi à m’enlever la vie.” (I Rois 19:13-14) |
La réponse du prophète Elie à l’Eternel n’est rendue possible (v. 14) que lorsqu’il apprend à conserver le silence. Son zèle constitue un voile l’empêchant d’entendre l’esprit de la Parole divine.
Sommes-nous capables, malgré le bruit d’un monde sans cesse à la recherche de nouveaux plaisirs, de réseaux sociaux vociférant, de créer un espace de silence où la transcendance de la Parole divine pourrait se révéler?
אָמַר רַבִּי אֲבָּהוּ בְּשֵׁם רַבִּי יוֹחָנָן: כְּשֶׁנָּתַן הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא אֶת הַתּוֹרָה, צִפּוֹר לֹא צִיֵּץ, עוֹף לֹא פָרַח, שׁוֹר לֹא גָּעָה, אוֹפַנִּים לֹא עָפוּ, שְׂרָפִים לֹא אָמְרוּ קָדוֹשׁ קָדוֹשׁ קָדוֹשׁ, הַיָּם לֹא זָע, הַבְּרִיּוֹת לֹא דִּבְּרוּ, אֶלָּא הָעוֹלָם הָיָה שׁוֹתֵק וּמַחֲרִישׁ, וְיָצָאתָ הַבַּת קוֹל: אָנֹכִי ה’ אֱלֹהֶיךָ. (שמות רבה כט:ט)
“Rabbi Abbahou a dit au nom de Rabbi Yo’hannan : Lorsque le Saint, béni soit-Il, donna la Torah, aucun oiseau ne gazouilla, aucun volatile ne vola, aucun bœuf ne meugla, les Ofanim [anges sous forme de roues] ne bougèrent pas, les Séraphins [anges de feu] ne dirent pas “Saint, Saint, Saint”, la mer ne s’agita pas, les créatures ne parlèrent pas ; mais le monde entier était silencieux et muet. C’est alors que sortit la voix céleste (Bat Kol) : “Je suis l’Éternel, ton Seigneur”. » (Shémot Rabba 29:9)
Le texte biblique en Exode 19:18-20 précise que la Divinité “descend” signifiant que la voix divine se manifeste parmi les hommes. Alors, Moïse (Exode 19:20), à son tour, “monte” dans le silence vers le Divin.
| יח אֶת-הַדְּבָרִים הָאֵלֶּה דִּבֶּר יְהוָה אֶל-כָּל-קְהַלְכֶם בָּהָר מִתּוֹךְ הָאֵשׁ הֶעָנָן וְהָעֲרָפֶל קוֹל גָּדוֹל וְלֹא יָסָף וַיִּכְתְּבֵם עַל-שְׁנֵי לֻחֹת אֲבָנִים וַיִּתְּנֵם אֵלָי. (דברים ה:יח) | 18 Ces paroles, l’Éternel les adressa à toute votre assemblée sur la montagne, du milieu des feux, des nuées et de la brume, d’une voix puissante, sans y rien ajouter; puis il les écrivit sur deux tables de pierre, qu’il me remit. (Deutéronome 5:18) |
Le verset dit : “Ces paroles, l’Éternel les adressa à toute votre assemblée […] d’une voix puissante, וְלֹא יָסָף velo yassaf “. Deux lectures midrashiques et linguistiques s’affrontent sur ce “silence” post-Sinaï.
Deux lectures sont possibles :
Première lecture (Rashi / Onkelos) : וְלֹא יָסָף Velo yassaf signifie “et Il n’a plus continué”. C’est le grand silence qui succède à la théophanie. Le Divin ne parlera plus jamais directement à tout un peuple réuni. La prophétie directe s’arrête là, le silence s’installe pour laisser place à l’interprétation humaine à travers Moïse, puis les prophètes et les Sages. Quant à la seconde lecture (Targoum Jonathan / Midrash), Velo yassaf וְלֹא יָסָף vient de la racine Y. S. Ph / י. ס.פ., et peut être lu comme “et elle ne cessa pas” [L’Eternel n’a pas ajouté de pauses]. La voix du Sinaï continue de résonner en sourdine à travers l’histoire. Le silence apparent du Sinaï après l’événement n’est qu’une illusion : c’est à l’homme de faire taire le tumulte du monde pour capter cette onde permanente (la בַּת קוֹל Bat Kol, la voix céleste qui sort chaque jour du mont ‘Horeb). Autrement dit, la méditation de la Parole divine ressemble à un fleuve dont les eaux ne cessent jamais de couler. Le silence, loin de constituer un vide, témoigne du degré le plus élevé de la pensée (מַחְשָׁבָה Ma’hshava), qui précède et dépasse la parole (דִּיבּוּר Dibbour).
| ט וַיְדַבֵּר מֹשֶׁה וְהַכֹּהֲנִים הַלְוִיִּם אֶל כָּל-יִשְׂרָאֵל לֵאמֹר הַסְכֵּת וּשְׁמַע יִשְׂרָאֵל הַיּוֹם הַזֶּה נִהְיֵיתָ לְעָם לַיהוָה אֱלֹהֶיךָ. (דברים כז:ט) | 9 Et Moïse, assisté des Cohanim descendants de Lévi, parla ainsi à tout Israël: “Fais silence et écoute, ô Israël! En ce jour, tu es devenu le peuple de l’Éternel, ton Seigneur. (Deutéronome 27:9) |
[1] Parashah de la fête de Shavouoth: Exode 19:1-20:22.
Hag Shavouot Samea’h!
Haim Ouizemann




