L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Haftarat BéHar, Jérémie ou la Rédemption de la terre

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

Vallée de Jezréel (Basse Galilée)

« Si vous le voulez, ce ne sera pas un rêve » (Théodore Herzl)

Les six premiers versets du chapitre 32 de Jérémie, pourtant non inclus dans la lecture de la haftarat BéHar[1], sont fondamentaux pour comprendre cette dernière. On y apprend que le prophète Jérémie est emprisonné par le roi de Juda Sédécias (צִדְקִיָּהוּ בֶּן יֹאשִׁיָּהוּ) pour avoir prophétisé la chute de Jérusalem par les troupes de Nabuchodonosor, l’exil du roi et la fin du royaume de Juda (Jérémie 32 : 1-4). Jérémie précise de surcroît qu’il serait vain de prendre les armes contre l’empire babylonien tout-puissant (Jérémie 32 : 5). Le prophète Jérémie est considéré comme faux prophète et traître à sa nation par le peuple d’Israël – car comment croire que l’Eternel soit capable de détruire le Temple de Jérusalem ? Plus d’un siècle auparavant, le prophète Isaïe avait aussi averti de l’imminence de la chute de Jérusalem qui finalement n’était point tombée. La Providence divine en avait, alors, voulu différemment (II Rois 19 : 35). Les troupes de Sann’heriv (Sennacherib), roi d’Assyrie, sont décimées miraculeusement en une nuit par un fléau mystérieux.  Comment pourrait-il en être autrement avec le prophète Jérémie ?!

C’est alors que l’Eternel se révèle subitement à Jérémie, alors que ce dernier est emprisonné, et lui ordonne d’acquérir sans plus tarder un champ à Anathot !

ז הִנֵּה חֲנַמְאֵל בֶּן-שַׁלֻּם דֹּדְךָ בָּא אֵלֶיךָ לֵאמֹר קְנֵה לְךָ אֶת-שָׂדִי אֲשֶׁר בַּעֲנָתוֹת כִּי לְךָ מִשְׁפַּט הַגְּאֻלָּה לִקְנוֹת. (ירמיהו לב: ז)7 Voici, ‘Hanamel, fils de ton oncle Challoum, vient te trouver pour te dire : Fais l’acquisition de mon champ qui est à Anathot, car, ayant le droit de rachat, c’est à toi d’acquérir.” (Jérémie 32 : 7).

Comment expliquer ce paradoxe ? L’injonction d’acheter une terre n’est-elle point en totale contradiction avec la situation présente de Jérémie et la future réalisation de sa prophétie, à savoir la destruction de Jérusalem ? Quel est le sens d’une telle injonction défiant l’entendement et la réalité du moment ?

Le doute s’empare de Jérémie qui semble confus face à l’injonction divine. C’est l’arrivée de son cousin ‘Hanamel qui met finalement un terme à son hésitation, confirmant, en cela, la volonté divine :

ח וַיָּבֹא אֵלַי חֲנַמְאֵל בֶּן-דֹּדִי כִּדְבַר יְהוָה אֶל-חֲצַר הַמַּטָּרָה וַיֹּאמֶר אֵלַי קְנֵה נָא אֶת-שָׂדִי אֲשֶׁר-בַּעֲנָתוֹת אֲשֶׁר בְּאֶרֶץ בִּנְיָמִין כִּי-לְךָ מִשְׁפַּט הַיְרֻשָּׁה וּלְךָ הַגְּאֻלָּה קְנֵה-לָךְ וָאֵדַע כִּי דְבַר-יְהוָה הוּא. (ירמיהו לב: ח)8 En effet, ‘Hanamel, le fils de mon oncle, vint me trouver, selon la parole de l’Eternel, dans la cour de la prison et il me dit : “Achète, je t’en prie, mon champ qui est à Anathot, sur le territoire de Benjamin, car tu possèdes le droit d’héritage et de rachat ; fais donc cette acquisition.” Je reconnus que telle était la volonté du Seigneur. (Jérémie 32 : 8).

Puis Jérémie exécute la volonté divine et acquiert, à prix coûtant, le champ de ‘Hanamel :

ט וָאֶקְנֶה, אֶת-הַשָּׂדֶה מֵאֵת חֲנַמְאֵל בֶּן-דֹּדִי אֲשֶׁר בַּעֲנָתוֹת וָאֶשְׁקְלָה-לּוֹ אֶת-הַכֶּסֶף שִׁבְעָה שְׁקָלִים וַעֲשָׂרָה הַכָּסֶף. (ירמיהו לב: ט)9 Et j’achetai donc à ‘Hanamel, le fils de mon oncle, le champ situé à Anathot, et je lui en comptai le prix, sept sicles et dix pièces d’argent. (Jérémie 32 : 9).

Cet achat qui paraît irrationnel au moment même où Israël va être déporté et partir en exil constitue, en fait, un acte de haute valeur symbolique de la part de Jérémie :

טו כִּי כֹה אָמַר יְהוָה צְבָאוֹת אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל: עוֹד יִקָּנוּ בָתִּים וְשָׂדוֹת וּכְרָמִים בָּאָרֶץ הַזֹּאת. (ירמיהו לב: טו)15 Car, ainsi parle l’Eternel-des Armées, le Seigneur d’Israël : De nouveau, on achètera, dans ce pays, des maisons, des champs et des vignes.” (Jérémie 32 : 15).

Ce geste vise à témoigner de la confiance en l’avenir, un avenir fait d’espérance et de renouveau national. Les Sages d’Israël auraient très bien pu conclure la haftarah sur ce verset ouvrant un horizon radieux riche de promesses pour le peuple d’Israël. Non point, ils décident de poursuivre le dialogue entre l’Eternel et le prophète.

Ainsi, le prophète Jérémie, après avoir exécuté l’injonction divine de l’achat du champ, déclamé la grandeur de la Providence divine (Jérémie 32 : 17-22) et justifié le châtiment s’abattant sur Israël (Jérémie 32 : 23-24), semble invectiver l’Eternel par une interrogation rhétorique :

כה וְאַתָּה אָמַרְתָּ אֵלַי אֲדֹנָי יְהוִה קְנֵה-לְךָ הַשָּׂדֶה בַּכֶּסֶף וְהָעֵד עֵדִים וְהָעִיר נִתְּנָה בְּיַד הַכַּשְׂדִּים. (ירמיהו לב: כה)25 Et pourtant, Eternel-Seigneur, tu me dis : Achète-toi ce champ, à prix d’argent, et constitue des témoins, alors que cette ville est à la merci des Chaldéens ?!” (Jérémie 32 : 25).

A l’invective interrogative de Jérémie que l’on aurait pourtant pu croire obsolète après l’apparition de son oncle ‘Hanamel, l’Eternel répond par une question :

כז הִנֵּה אֲנִי יְהוָה אֱלֹהֵי כָּל-בָּשָׂר הֲמִמֶּנִּי יִפָּלֵא כָּל-דָּבָר. (ירמיהו לב: כז) 27 “Voici, Je suis l’Eternel, le Seigneur de toute chair : est-il pour moi rien de trop difficile ? (Jérémie 32 : 27).

Or, cette question-réponse est empruntée à la prière de Jérémie dans laquelle ce dernier exprime toute la Gloire et la Puissance divine :

יז אֲהָהּ אֲדֹנָי יְהוִה הִנֵּה אַתָּה עָשִׂיתָ אֶת-הַשָּׁמַיִם וְאֶת-הָאָרֶץ בְּכֹחֲךָ הַגָּדוֹל וּבִזְרֹעֲךָ הַנְּטוּיָה לֹא-יִפָּלֵא מִמְּךָ כָּל-דָּבָר. (ירמיהו לב: יז)17 “O Seigneur-Elohim ! c’est toi qui as fait le ciel et la terre par ta grande force et ton bras puissant ; rien n’est trop difficile pour toi. (Jérémie 32 : 17).

L’Eternel met, alors, le prophète Jérémie face à sa propre contradiction et, condamné au silence, celui-ci n’est autorisé à reprendre la Parole qu’au chapitre 34 versets 2-6 de Jérémie pour annoncer la fin du roi Sédécias. 

L’Eternel répète à maintes reprises, malgré les fautes d’Israël et l’exil qui s’ensuit, qu’Il ramènera ses enfants à Jérusalem :

מד שָׂדוֹת בַּכֶּסֶף יִקְנוּ וְכָתוֹב בַּסֵּפֶר וְחָתוֹם וְהָעֵד עֵדִים בְּאֶרֶץ בִּנְיָמִן וּבִסְבִיבֵי יְרוּשָׁלִַם וּבְעָרֵי יְהוּדָה וּבְעָרֵי הָהָר וּבְעָרֵי הַשְּׁפֵלָה וּבְעָרֵי הַנֶּגֶב: כִּי-אָשִׁיב אֶת-שְׁבוּתָם נְאֻם-יְהוָה. (ירמיהו לב: מד)44 On y achètera des champs à prix d’argent, on dressera des actes, on les scellera, on assignera des témoins ; [cela se verra] dans le canton de Benjamin, aux alentours de Jérusalem, dans les villes de Juda, dans les villes de la montagne, dans les villes de la plaine et dans les villes du Midi, car je ramènerai leurs captifs,” dit le Seigneur. (Jérémie 32 : 44).

Après 2000 ans d’exil, cette prophétie se réalise par le biais du rachat progressif des terres qui s’inscrit dans la vision de « גְּאֻלַת הַקַּרְקַע Gueoulat HaKarka (Rédemption de la terre) ». L’on distingue deux grandes périodes dans le processus de rachat des terres. La première période débute bien avant la naissance du mouvement sioniste. En 1807, la famille Bajayo, originaire d’Espagne et du Portugal, décide, marchant sur les traces du prophète Jérémie, d’acquérir la cité des Patriarches, Hébron, précédant l’apparition d’un quelconque mouvement sioniste et la naissance de l’Etat d’Israël en 1948. La famille Bajayo vivra à Hébron jusqu’à l’évacuation de cette dernière en raison de la « grande révolte arabe » de 1936 en Palestine mandataire. La seconde période est celle qui débute à partir de 1881-82, lors de la première vague d’immigration juive ( עֲלִיָהAlyiah). Rishon LeTsion, Zikhron Ya’akov, Ness Ziona naissent par la force et le courage des premiers pionniers. Yossef Seidner (1860-1942) rejoint dans sa jeunesse le « Mouvement des Amants de Sion » (« חוֹבְבֵי צִיוֹן ‘Hovevei Tsion ») et soutient activement Benyamin Zeev (Théodore) Herzl dans sa vision de développement d’Israël. En 1890, naît la Compagnie « מְנוּחָה וְנַחֲלָה Menou’ha VeNa’halah » fondée par Elyahou Zeev Lewin Epstein (1864-1932) et Zeev Gluskin (1859-1949) qui sont à l’origine de la naissance de la ville de Re’hovot. La création du «  קֶרֶן קַיֶּמֶת לְיִשְׂרָאֵל -Keren Kayiémet LeIsraël » (Fonds National Juif), en 1901, à Bâle, les efforts du Baron de Rothschild et l’audace de pionniers, portés par le souffle prophétique, comme Avraham Menachem Mendel Ussishkin (1863-1941) et Yehoshua Henkine (1864-1945) acquérant, entre autres, les terres fécondes de la vallée de Yzréel (Jezréel) vont permettre le développement économique de la « Palestine Mandataire » et la renaissance politique de l’état hébreu en 1948, 2000 ans après la destruction de Jérusalem par les troupes romaines de Titus.

Le prophète Jérémie nous enseigne que le rassemblement des exilés (קִבּוּץ גָּלוּיוֹת Kibbouts Galouyot) et leur retour en Erets Israël constitue un miracle plus grand encore que la Sortie d’Egypte et l’ouverture de la mer des joncs :

יד לָכֵן הִנֵּה-יָמִים בָּאִים נְאֻם-יְהוָה וְלֹא-יֵאָמֵר עוֹד חַי-יְהוָה אֲשֶׁר הֶעֱלָה אֶת-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם. טו כִּי אִם-חַי-יְהוָה אֲשֶׁר הֶעֱלָה אֶת-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל מֵאֶרֶץ צָפוֹן וּמִכֹּל הָאֲרָצוֹת אֲשֶׁר הִדִּיחָם שָׁמָּה וַהֲשִׁבֹתִים עַל-אַדְמָתָם אֲשֶׁר נָתַתִּי לַאֲבוֹתָם. (ירמיהו טז: יד-טו)14 En vérité, des jours viendront, dit l’Eternel, où l’on ne dira plus : “Vive l’Eternel qui a fait monter les enfants d’Israël du pays d’Egypte !” 15 mais “Vive l’Eternel qui a fait monter les enfants d’Israël du pays du Nord et de toutes les contrées où il les avait exilés !” Car je les aurai ramenés sur leur terre, que j’avais donné à leurs ancêtres. (Jérémie 16 : 14-15).

[1] Parashat Béhar : Lévitique 25 : 1-26 : 2. Haftarat BéHar : Jérémie 32 : 6-27.

Shabbat shalom !

Haïm Ouizemann

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J’ai plus de 30 ans d’expérience dans l’étude et l’enseignement de la Bible. Il n’y a pas de limite à ce que la Bible prodigue comme connaissance et inspiration pour la vie.
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