L'hébreu biblique
Le blog de Haïm Ouizemann

Haftarat VaYe’hi, David : vengeance ou stratégie politique ?

וַיִּקְחוּ בְנֵי-אַהֲרֹן נָדָב וַאֲבִיהוּא אִישׁ מַחְתָּתוֹ וַיִּ

« La vengeance procède toujours de la faiblesse de l’âme qui n’est pas capable de supporter les injures »  (François de la Rochefoucauld)

La haftarat VaYe’hi[1] et la parashat VaYe’hi[2] ont de ceci de commun que les deux passages débutent par les mêmes paroles :

כט וַיִּקְרְבוּ יְמֵי-יִשְׂרָאֵל לָמוּת וַיִּקְרָא לִבְנוֹ לְיוֹסֵף וַיֹּאמֶר לוֹ אִם-נָא מָצָאתִי חֵן בְּעֵינֶיךָ שִׂים-נָא יָדְךָ תַּחַת יְרֵכִי וְעָשִׂיתָ עִמָּדִי חֶסֶד וֶאֱמֶת אַל-נָא תִקְבְּרֵנִי בְּמִצְרָיִם. (בראשית מז: כט).ש29 Et les jours d’Israël approchant de leur terme, il manda son fils Joseph et lui dit : « Si tu as quelque affection pour moi, mets, je te prie, ta main sous ma hanche pour attester que tu agiras envers moi avec bonté et fidélité, en ne m’ensevelissant point en Egypte. (Genèse 47 : 29).
א וַיִּקְרְבוּ יְמֵי-דָוִד לָמוּת וַיְצַו אֶת-שְׁלֹמֹה בְנוֹ לֵאמֹר. ב אָנֹכִי הֹלֵךְ בְּדֶרֶךְ כָּל-הָאָרֶץ וְחָזַקְתָּ וְהָיִיתָ לְאִישׁ. (מלכים א, ב: א-ב).ש1 Et les jours de David approchant de leur fin, il dicta ses volontés à Salomon, son fils, en ces termes : 2 « Je suis près d’aller où va toute chose terrestre ; prends courage et sois homme ! (I Rois 2 : 1-2).

Les deux grandes figures bibliques Jacob et David s’adressent, au crépuscule de leur vie, à leurs fils et successeurs, pour l’un Joseph et pour l’autre Salomon, afin d’assurer la continuité de leur œuvre.

A cette première partie de testament prononcée par le Roi David dans le livre des Rois, concernant la vengeance désirée par David, s’ajoute une seconde partie mentionnée cette fois-ci dans le Premier livre des Chroniques, aux chapitres 22, 28 et 29, décrivant le désir de David de construire un Temple pour l’Eternel :

ה וַיֹּאמֶר דָּוִיד שְׁלֹמֹה בְנִי נַעַר וָרָךְ וְהַבַּיִת לִבְנוֹת לַיהוָה לְהַגְדִּיל לְמַעְלָה לְשֵׁם וּלְתִפְאֶרֶת לְכָל-הָאֲרָצוֹת אָכִינָה נָּא לוֹ וַיָּכֶן דָּוִיד לָרֹב לִפְנֵי מוֹתוֹ. ו וַיִּקְרָא לִשְׁלֹמֹה בְנוֹ וַיְצַוֵּהוּ לִבְנוֹת בַּיִת לַיהוָה אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל. ז וַיֹּאמֶר דָּוִיד לִשְׁלֹמֹה בנו (בְּנִי) אֲנִי הָיָה עִם-לְבָבִי לִבְנוֹת בַּיִת לְשֵׁם יְהוָה אֱלֹהָי. (דברי הימים א, כב: ה-ז).ש5 Et David disait : « Mon fils Salomon est encore jeune et délicat, et la maison qu’il s’agit d’ériger à l’Eternel doit s’élever majestueusement pour devenir un objet de gloire et d’honneur dans tous les pays ; je veux donc tout préparer pour lui. » Aussi David, avant de mourir, fit-il de grands préparatifs. 6 Et il fit appeler son fils Salomon et lui donna ses instructions pour bâtir un temple à l’Eternel, le Seigneur d’Israël. 7 Et David s’adressa à Salomon : « Mon fils, c’était mon désir à moi d’édifier une maison au nom de l’Eternel, mon Seigneur (I Chroniques 22 : 5-7).

Une interrogation fondamentale se pose et s’impose, à savoir pourquoi les Sages d’Israël ont-ils, pour la Haftarah de Vayehi, mis en exergue la partie concernant la vengeance que David aspirait à exercer plutôt que son désir généreux de construire un Temple à l’Eternel ?

La lecture intégrale de la haftarah permet de répondre à cette interrogation.

David dans son testament enjoint à son fils Salomon de ne point porter atteinte aux fils de Barzilaï qui, malgré les risques encourus, subviennent aux besoins du futur roi d’Israël lors de sa fuite devant son propre fils Avshalom (II Samuel 17 : 26-29) qui prétend au trône, et aspire à leur exprimer sa pleine et entière gratitude (I Rois 2 : 7).

Par ailleurs, David ne se sent point le droit d’exécuter lui-même Shim’i fils de Guera, car, malgré l’insistance du général d’armée de David Avishay fils de Tserouya, il lui a promis en personne de l’épargner, après avoir accepté ses excuses :

כא כִּי יָדַע עַבְדְּךָ כִּי אֲנִי חָטָאתִי וְהִנֵּה-בָאתִי הַיּוֹם רִאשׁוֹן לְכָל-בֵּית יוֹסֵף לָרֶדֶת לִקְרַאת אֲדֹנִי הַמֶּלֶךְ. כד וַיֹּאמֶר הַמֶּלֶךְ אֶל-שִׁמְעִי לֹא תָמוּת וַיִּשָּׁבַע לוֹ הַמֶּלֶךְ.  (שמואל ב, יט: כא; כד).ש21 J’ai reconnu, moi ton serviteur, que j’étais coupable, et je suis venu aujourd’hui, le premier de toute la maison de Joseph, pour descendre à la rencontre du roi mon maître. » … 24 Et le roi dit à Shim’i: « Tu ne mourras pas », et le roi le lui jura. (II Samuel 19 : 21 ; 24).

Pourtant, il ordonne à Salomon d’assassiner ce même Shim’i fils de Guera qui osa l’injurier lors de sa fuite de devant Avshalom.

Le roi Salomon, fidèle à l’injonction de son père David, s’exécute et fait mettre à mort Shim’i fils de Guera, car il a enfreint son injonction formelle de ne point sortir de Jérusalem. Il aura survécu de trois années entières à l’ordre d’exécution de David :

מד וַיֹּאמֶר הַמֶּלֶךְ אֶל-שִׁמְעִי אַתָּה יָדַעְתָּ אֵת כָּל-הָרָעָה אֲשֶׁר יָדַע לְבָבְךָ אֲשֶׁר עָשִׂיתָ לְדָוִד אָבִי וְהֵשִׁיב יְהוָה אֶת-רָעָתְךָ בְּרֹאשֶׁךָ. (מלכים א, ב: מד). ש44 Et le roi dit encore à Shim’i: « Tu sais toi-même tout le mal que tu as fait sciemment à David, mon père. Ce mal, le Seigneur va le faire retomber sur ta tête (I Rois 2 : 44).

Salomon, loin de juger Shim’i ben Guera, use de sa sagesse pour se venger de son père. Est-ce là une attitude morale qu’exige la Tora de tous !

יח לֹא-תִקֹּם וְלֹא-תִטֹּר אֶת-בְּנֵי עַמֶּךָ וְאָהַבְתָּ לְרֵעֲךָ כָּמוֹךָ אֲנִי יְהוָה. (ויקרא יט: יח).ש18 Tu ne te vengeras point, tu ne garderas point rancune aux enfants de ton peuple, mais aime ton prochain comme toi-même : je suis l’Éternel. (Lévitique 19 : 18).

La vengeance de David, par le biais de son fils Salomon, n’est point sans rappeler la parashah VaYehi. Jacob, dans sa bénédiction sur son lit de mort, rappelle les deux frères Shimon et Levy qui se sont cruellement vengés de Shekhem fils de Hamor. On se souvient que ce dernier avait brutalement violé leur sœur Dina. Shimon et Levy vont donc anéantir la ville de Shekhem en représailles. La réaction de Jacob, leur père, s’avère si négative, qu’il ne peut leur accorder sa pleine et entière bénédiction, comme il le fait pour ses autres fils :

ה שִׁמְעוֹן וְלֵוִי אַחִים כְּלֵי חָמָס מְכֵרֹתֵיהֶם. ו בְּסֹדָם אַל-תָּבֹא נַפְשִׁי בִּקְהָלָם אַל-תֵּחַד כְּבֹדִי כִּי בְאַפָּם הָרְגוּ אִישׁ וּבִרְצֹנָם עִקְּרוּ-שׁוֹר. ז אָרוּר אַפָּם כִּי עָז וְעֶבְרָתָם כִּי קָשָׁתָה אֲחַלְּקֵם בְּיַעֲקֹב וַאֲפִיצֵם בְּיִשְׂרָאֵל. (בראשית מט: ה-ז).ש5 Siméon et Lévy ! Digne couple de frères ; leurs armes sont des instruments de violence. 6 Ne t’associe point à leurs desseins, ô mon âme ! Mon honneur, ne sois pas complice de leur alliance ! Car, dans leur colère, ils ont immolé des hommes et pour leur passion ils ont frappé des taureaux. 7 Maudite soit leur colère, car elle fut malfaisante et leur indignation, car elle a été funeste ! Je veux les séparer dans Jacob, les disperser en Israël. (Genèse 49 : 5-7).

Si le texte biblique ne cache point la part de lumière qui est en David, il ne cache pas non plus sa part d’ombre. En quoi ce revirement inexpliqué doit-il être considéré comme une tache dans la biographie de David ?

Les Sages aspirent très vraisemblablement à nous enseigner que ce n’est pas tant le sang versé par David lors de ses guerres menées pour défendre Israël (I Chroniques 22 : 8) qui lui interdit d’être le constructeur du Temple mais plutôt le sang versé par vengeance, une vengeance non retenue et ce, en dépit de sa promesse royale qu’il ne porterait pas la main sur Shim’i fils de Guera. La parole du roi n’est-elle point celle du Seigneur ?! La parole du roi n’est-elle point l’expression d’un engagement irrévocable ? La force du roi ne se mesure-t-elle point dans la modération et la volonté d’accorder la grâce au pécheur ? David reproche avec virulence à Yoav, alors même que ce dernier prit une part active à la conquête de Jérusalem, et Avishay fils de Tserouya d’avoir assassiné Avner fils de Ner, qui lui-même a assassiné leur frère Assaël fils de Tserouya.

לט וְאָנֹכִי הַיּוֹם רַךְ וּמָשׁוּחַ מֶלֶךְ וְהָאֲנָשִׁים הָאֵלֶּה בְּנֵי צְרוּיָה קָשִׁים מִמֶּנִּי יְשַׁלֵּם יְהוָה לְעֹשֵׂה הָרָעָה כְּרָעָתוֹ. (שמואל ב, ג: לט). ש 39 Pour moi, je suis faible encore et viens d’être sacré roi, et ces hommes, les fils de Tserouya, sont plus forts que moi. Au Seigneur de punir le méchant selon sa méchanceté ! » (II Samuel 3 : 39).

L’attitude des deux frères Avishay et Yoav vengeant leur frère עֲשָׂהאֵל / ASsaHEL (II Samuel 3 : 30) assassiné par Avner fils de Ner אַבְנֵר בֶּן-נֵר ne trouve aucunement grâce aux yeux de David (I Chroniques 11 : 6), alors même qu’Avner fut ministre de Shaoul (Saül), son ennemi (II Samuel 3 : 23 ; 37), car Yoav a assassiné Avner fils de Ner et ‘AMaSsA עֲמָשָׂא en temps de paix (I Rois 2 : 5). David, lui-même, fait preuve de la plus grande maîtrise en ne tuant pas Saül, alors que les conditions s’y prêtent parfaitement (I Samuel 24 : 6).

Paradoxalement, cet axiome semble se vérifier pour David :

«כָּל שֶׁנַעֲשֶׂה רַחֲמָן עַל הָאַכְזָרִים, לְסוֹף נַעֲשֶׂה אַכְזָר עַל רַחְמָנִים» (ר’ אלעזר, מדרש תנחומא לפרשת מצורע).

« Ceux qui sont miséricordieux envers les cruels, à la fin, ceux-là sont cruels envers les miséricordieux » (Rabbi Eléazar, Midrash Tanhouma, parashat Metsora).

Le testament de David révèle, toutefois, la présence d’une faiblesse, celle-là même qu’il reproche à ses deux fidèles chefs d’armée Avishay et Yoav, les fils de Tserouya. Même si d’aucuns légitiment le meurtre de Shim’i fils de Guera par la crainte d’une menace ultérieure qui viserait à renverser le pouvoir détenu par Salomon, d’autres accusent David d’avoir failli à sa grandeur et à son insigne noblesse d’esprit.

David, dans son testament, semble faire abstraction de la raison qui conduit Yoav ben Tserouya à tuer Avner fils de Ner. Avner fils de Ner, alors chef des armées de ShaOuL (Saül) ennemi de David, décide de se rallier à David, au grand dam de Yoav ben Tserouya qui craint d’être évincé par Avner. Quant à ‘AMaSsA fils de Yeter /עֲמָשָׂא בֶּן יֶתֶר, après avoir été chef des armées d’AVShaLoM, le fils qui tenta de s’emparer par la force du pouvoir, finit par se rallier à David en tant que général d’armée. Yoav ben Tserouya, enfreignant sciemment les avertissements de David de ne point porter atteinte à ‘AMaSsA, assassine ce dernier à Guiv’on. Mais toutes ces raisons conduiraient-elles David à faire mourir son plus grand général d’armée, Yoav fils de Tserouya, qui n’a à aucun moment failli à sa mission de défense ?

La raison principale réside, en fait, dans la succession de David.  Yoav fils de Tserouya estime qu’Adonyahou (Adonias) fils de ‘Hagguit, le quatrième fils de David, aurait dû légitimement, après la mort d’Avshalom, succéder à David et non point Salomon :

ז וַיִּהְיוּ דְבָרָיו עִם יוֹאָב בֶּן-צְרוּיָה וְעִם אֶבְיָתָר הַכֹּהֵן וַיַּעְזְרוּ אַחֲרֵי אֲדֹנִיָּה. (מלכים א, א: ז). ש7 Et il eut des pourparlers avec Yoav, fils de Tserouya, et le prêtre Eviathar, qui se rallièrent à son parti (I Rois 1 : 7).

En effet, Salomon interprète la tentative d’Adonias de demander à Salomon Avishag de Shunem, qui servit auprès de David dans ses derniers jours, pour épouse, comme une tentative de prise de pouvoir, ce qui justifie à ses yeux l’élimination de ceux qui ont trempé dans ce complot, dont Yoav fils de Tserouya (I Rois 1 : 28), ainsi que le prêtre Evyatar, pourtant fidèle à David.

La fin peut-elle justifier les moyens comme le soutiendra Machiavel dans son livre « Le Prince » ?  La stabilité de l’Etat doit l’emporter sur toutes considérations éthiques : « Sur quoi il faut remarquer que les hommes doivent être ou caressés ou écrasés : ils se vengent des injures légères ; ils ne le peuvent quand elles sont très grandes ; d’où il suit que, quand il s’agit d’offenser un homme, il faut le faire de telle manière qu’on ne puisse redouter sa vengeance. » (Le Prince, chap. 3).

Les Sages d’Israël répondent par la négative à cette vision de gouvernance. C’est la raison pour laquelle ils choisissent le testament de David décrit dans le livre des Rois, qui explique le désir de vengeance de David, plutôt que celui mentionné dans le livre des Chroniques, mettant en exergue le désir de construire le Temple qu’il lègue à son fils Salomon, pour, sans doute, servir d’exemple à ne pas suivre, comme Jacob mit en exergue ses fils Shimon et Levy. En effet, la bénédiction qui les concerne ressemble plus à une malédiction, incitant les auditeurs à ne pas suivre leur exemple funeste.

[1] Haftarat VaYe’hi : I Rois 2 : 1-12.

[2] Parashat VaYe’hi : Genèse 47 : 28-50 : 26.

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J’ai plus de 30 ans d’expérience dans l’étude et l’enseignement de la Bible. Il n’y a pas de limite à ce que la Bible prodigue comme connaissance et inspiration pour la vie.
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